Paru début janvier aux éditions du Seuil, 1968, de grands soirs en petits matins est un ouvrage de Ludivine Bantigny, historienne et maîtresse de conférences à l’université de Rouen. Elle nous livre un long et dense travail de recherches à base d’archives, pour beaucoup inédites, provenant de toute la France. De nombreux passages concernent, entre autres, les événements rouennais. Elle nous parle des « événements » en évoquant tout le panel des protagonistes, des étudiants aux ouvriers en passant pas les fameux « trimards », et dresse une vue d’ensemble de ce qui « a fait Mai 68 ».

Nous posons ici quelques extraits du prologue. Il nous paraissait important de partager quelques éléments historiques éclairant les enjeux du présent en ces temps de protestation contre la sélection à l’université et en vue de la prochaine manifestation rouennaise du 15 février. Si c’est le mois de mai qui fut au coeur de l’attention en 68, l’agitation avait démarré bien des mois auparavant…

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« La protestation nanterroise se décline depuis l’occupation de la résidence des filles dès mars 1967 à la grève de novembre contre la sélection, puis à la manifestation du 26 janvier 1968 contre les « listes noires » que l’administration aurait dressées, manifestation qui se solde par l’intervention de la police. Daniel Cohn-Bendit, militant anarchiste bien connu sur le campus pour son engagement joyeux et contagieux, est quant à lieu menacé d’être expulsé de l’université.
[…]
Des solidarités s’activent aussi et s’amplifient après l’arrestation de Nicolas Boulte et Xavier Langlade : tous deux sont membres du Comité Vietnam national (CVN) et militants de la JCR à Nanterre : ils sont accusés d’avoir brisé les vitres de l’American Express lors d’un rassemblement contre la guerre du Vietnam, le 21 mars. Le lendemain, après une assemblée convoquée dans l’urgence, les locaux de l’administration, parmi lesquels la salle du conseil des professeurs, sont occupés toute la nuit durant par 142 étudiant(e)s : le mouvement du 22-Mars est né.

Les « enragés » voudraient détruire des dossiers d’étudiants conservés dans le bâtiment ; ils en sont empêchés par les autres occupants. Leurs mots d’ordre, aussi, diffèrent : les « enragés » lancent « Ne travaillez jamais », « L’ennui est contre-révolutionnaire », « Prenez vos désirs pour la réalité », alors que les membres du tout nouveau 22-Mars mettent l’accent sur la jonction avec le mouvement ouvrier.
[…]
La pression monte durant tout le mois d’avril, entre réunions publiques, débats politiques et cours interrompus, dont celui de l’historien René Rémond le 2 mai. Le lendemain, le doyen Grappin décide de suspendre les cours et de fermer la faculté. Les étudiant(e)s quittent Nanterre et se rendent à la Sorbonne ; la police intervient pour les en chasser. Mai a commencé… »