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Bibliothèques : quand exclusion vaccinale et sociale ne font qu’un

Depuis le mois d'août, enfants et précaires sans pass sont exclus des bibliothèques

Le 14 mars 2022, le pass vaccinal ne sera plus qu’un mauvais souvenir. Du moins jusqu’aux présidentielles… Le 14 mars en tous cas, des milliers de personnes ne disposant pas d’un pass vaccinal pourront de nouveau se rendre dans leurs bibliothèque de quartier dont elles étaient privées depuis août. Parmi elles, enfants et personnes précaires ont été très durement touchées par cette exclusion. Quand exclusion vaccinale et sociale ne font qu’un, c’est toute la connerie bureaucratique qui prends corps en une fantastique nausée kafkaïenne.

Samedi 19 février, une troupe bigarrée battait le pavé devant la médiathèque de Canteleu en banlieue de Rouen. Au pied des tours, l’ambiance était joyeuse et un brin carnavalesque parmi la vingtaine de manifestants venus déguisé, armés de pancartes et de livres, manifester au pied du moderne édifice vitré.

Ce matin-là, le collectif CLEF (Canteleu pour la Liberté, l’Égalité et la Fraternité) constitué en janvier, s’était rassemblé pour protester contre l’exclusion que les mesures sanitaires de lutte contre le COVID-19 ont entrainé pour certains usagers des bibliothèques, notamment les enfants.
Depuis l’introduction du pass sanitaire le 30 août dernier, les visiteurs des bibliothèques sont en effet, à l’instar de nombreux autres établissements recevant du public soumis au régime de la vérification. Fin septembre avec l’élargissement du pass aux mineurs de plus de 12 ans, c’est encore une nouvelle tranche de la population – souvent très demandeuse de ce genre d’équipements – qui s’est retrouvée concernée par le risque de se voir refuser l’entrée.

C’est ainsi qu’au tournant du mois d’octobre, un enfant sur trois s’est subitement retrouvé privé de bibliothèque. Même si la couverture vaccinale a depuis augmenté, 20% des 12-17 ans ne disposent toujours pas d’un calendrier vaccinal complet. Derrière ce chiffre, une forte inégalité territoriale s’observe. En Seine Saint-Denis et en Haute-Corse respectivement 42% et 50% des jeunes ne sont pas en mesure de présenter un pass valide. En outre-mer, le chiffre est encore plus élevé : jusqu’à 80% en Guyane.

La loi n’est pourtant pas totalement rigide à ce sujet. En réalité, une seule dérogation constitue à elle seule le nœud de cette affaire : le décret du 7 août 2021. D’après lui, les personnes venant pour des raisons professionnelles ou à des fins de recherche n’ont pas à justifier de leur vaccination au COVID-19. Mais se rendre dans une bibliothèque à des fins de « recherche », qu’est-ce que ça veut dire au juste ?

Interprétant cette législation aux contours assez vagues, certaines médiathèques ont fait le choix de l’appliquer aux mineurs venus réaliser du travail scolaire.

Contactée par téléphone, la directrice de la médiathèque de Canteleu affirme être dans ce cas.

« On n’a jamais refusé d’étudiants » précise-t-elle.

Cette dernière affirme également accepter des parents accompagnateurs ou des enseignants sans pass dans le cadre de sorties scolaires.

« On peut recevoir des parents ou des enseignants qui n’ont pas le pass […] Si un étudiant sans pass vient, on le laisse entrer »

Pourtant sur le site de l’établissement, une sévère inscription rouge mentionne « Pass sanitaire obligatoire dès 12 ans ».

Face à ces affirmations, Marie-Aude, la présidente du CLEF s’insurge :

« C’est difficile d’aller tenter de rentrer quand rien n’est indiqué. »

Selon elle, la directrice de la médiathèque qu’elle avait rencontrée le 14 février dernier lui aurait assuré qu’il était inutile de préciser sur le site l’autorisation de rentrer sans pass à des fins d’études tant celui-ci était évident.

Cette évidence ne semble pourtant pas faire consensus. Ainsi à Déville-lès-Rouen, une autre commune de l’agglomération, la directrice s’en tient à une interprétation très stricte de la loi, se justifiant dans un mail de refuser toutes les personnes sans pass, majeures ou mineures.
À l’origine de ce refus catégorique, une FAQ issue du site web du ministère de la culture précisant de manière particulièrement restrictive ce qu’est un usager venant « à des fins de recherche ».
Selon le ministère, seul sont concerné les membres de l’enseignement supérieur (étudiants, enseignants-chercheurs, etc.) qui doivent être munis d’un « document officiel mentionnant leur activité de recherche ».

« La chose qui vaut en terme de loi, c’est le décret qui est très flou »

Par ces mots que Florence, bibliothécaire dans les Hauts-de-Seine rappelle l’absence de valeur juridique d’une simple page web.

Avec des collègues de tout le pays, elle milite au sein d’un collectif demandant l’ouverture sans condition des médiathèques aux mineurs. Si le collectif n’a pas de nom fixé, il est notamment à l’origine du site web « Bibsanspass ».

Ouvrir à des fins de recherche est une chose mais un certain nombre de bibliothèques sont allé encore plus loin. À Lyon, Grenoble et certains réseaux de région parisienne on a carrément fait le choix d’ouvrir à toutes les personnes mineures sans condition. Aux dires de Florence, sans jamais avoir été sanctionnées.Invoquant la charte des bibliothèques, Florence tient à rappeler les valeurs d’accueil inconditionnelles prônées par ces établissements.

« La bibliothèque est le seul lieu en France où vous pouvez rentrer. Personne ne vous demande rien. Vous traversez, vous pouvez aller vous assoir, consulter des livres ou même juste aller aux toilettes. »

Poursuivant, elle évoque la situation ubuesque vécue par elle et son équipe l’été dernier, lors de la mise en place du pass sanitaire.

« Vous n’imaginez pas, en plein été c’était surréaliste, une grande partie des équipes n’avait pas un schéma vaccinal complet. Si je voulais aller dans une bibliothèque de mon quartier, je ne pouvais pas y aller mais je devais refuser des personnes que je connaissais dans ma bibliothèque […]. À la rentrée, il y a plein de gens qui sont arrivé et il a fallu leur dire « non vous ne rentrez pas » alors que nous-même, on n’avait pas de pass »

Pendant que des enfants étaient refoulés aux portes des bibliothèques, le gouvernement ne pouvait rêver meilleur moment pour déclarer la lecture « grande cause nationale » de l’année 2021.

Sur son site web, le ministère de l’éducation ne cache pas que la crise sanitaire a été l’une des principales raisons qui ont poussé à cette décision. Avouant à demi-mots craindre les conséquences qu’elle pourrait entrainer sur l’apprentissage de la lecture, il serait selon le ministère « important de capitaliser sur le retour en grâce du livre dans le but d’infléchir des tendances de long terme. »

Pourtant ces déclarations de principe se heurtent avec une réalité tangible : la baisse de fréquentation de certaines bibliothèques. Si Florence n’a pas noté de diminution substantielle dans la fréquentation dans son établissement, un article de Rue 89 Strasbourg du 22 janvier dernier évoquait une chute plus de 30% dans les médiathèques strasbourgeoises depuis le début de la crise sanitaire.Même si sa bibliothèque n’a que peu été touchée par ce phénomène, Florence a cependant été marquée par la disparition de certains publics depuis l’arrivée du pass sanitaire.

« Il y a des personnes, carrément, on les a plus vu. Moi, il y a un monsieur que j’ai recroisé dans la ville. Voilà, j’ai compris que lui, il ne viendrait plus alors que c’était un habitué. Depuis 10 ans, il venait plusieurs fois par semaine consulter ses mails en fait […] Nous on a beaucoup de personnes qui viennent pour consulter leurs mails. Des personnes qui n’ont pas d’accès internet chez elles ou pas d’ordinateurs »

Selon elle, cet usage n’a même pas été envisagé lors de l’écriture la loi précisant que, tant que faire se peut, la dérogation au pass aurait également dû s’étendre à aux personnes venues réaliser des démarches administratives.

« Les personnes qui ont prises ces exceptions sont éloignées du terrain et n’avaient aucune vision des services rendus par les bibliothèques […] ils sont déconnectés de la réalité de ce que sont les bibliothèques »

Autoriser ou refuser les mineurs sans pass ? La situation n’est pas claire et repose bien souvent sur des interprétations de la loi et des arrangements avec les pouvoirs publics au niveau local.
À ce jeu-là, les grands réseaux métropolitains ont souvent plus de poids pour appuyer leur décision de ne pas contrôler le pass que les bibliothèques de petites villes.

Au-delà de ces querelles sur des points froidement légaux, ce sont des milliers d’enfants qui souffrent depuis plus de 6 mois d’un accès à la culture dégradé, faute de disposer d’un calendrier vaccinal à jour.

Pendant ce temps, les usagers et notamment les enfants – qui ont besoin d’une autorisation parentale pour se faire vacciner – sont les premières victimes de cette absurdité administrative. À un âge où l’accès à la lecture et à l’information sont nécessaires au développement d’un esprit critique, il est naturel de se poser cette simple question : le temps perdu pourra-t-il être rattrapé ?