Acte 7 à Caen. Un récit de la journée de mobilisation du samedi 29 décembre.

Qui pouvait croire que le mouvement serait encore vivace au milieu des fêtes ? La police a pour ordre de démanteler les points de blocage depuis plusieurs jours et elle ne se gêne pas. Puisque BFM et les autres nous disent que c’est fini alors ça doit être fini.

Un millier de manifestants au plus fort

Mais ce matin à 10h, il y a encore du monde à manifester dans les rues de Caen. De quelques centaines en début de marche, nous serons plus d’un millier au plus fort de la manifestation. Ce petit tour en ville fait chaud au cœur et la banderole déployé le long du château rappelle à tout le monde qu’il faut encore compter avec les gilets jaunes.

Dans le cortège on retrouve des défenseurs du R.I.C, des gens qui ont fait le voyage des villes environnantes à Caen, des gens qui affichent du matériel de défense face à la police et quelques affreux identitaires qui voudraient que ce mouvement oublie qu’il existe comme une gifle à l’égard de ceux qui ont du pouvoir pour qu’il devienne plutôt une ode à un esprit « français » contre l’immigration. Manifestation tranquille donc qui se conclut par l’appel à venir au rond point du centre industriel et commercial de carpiquet-rôts au nord ouest de Caen pour une action de « niveau 3 », celle où la conflictualité s’assume.

Pas le temps de dire ouf, voilà tous les flics qui déguerpissent !

Là-bas, se retrouvent quelques centaines de personnes qui très vite se déploient sur la 2×2 voies pour ériger un barrage filtrant. Un autre groupe va bloquer un rond point à côté qui donne accès à la zone commerciale CORA/Décathlon, des feus sont allumés pour calmer les voitures et seule une voiture de R.G au loin nous rappelle que nous sommes sous surveillance policière. Mais ces blocages sont trop peu pour les gilets jaunes qui sont venus là sérieusement équipés pour ne pas reculer sous les coups de la police. Les intentions d’en découdre sont franches et il est même évident que ce blocage de route n’est pour certains qu’un prétexte pour rendre les coups prit les semaines précédentes. Ainsi, une centaine de personnes n’en tient plus de voir cette voiture de police banalisée à 200m qui les observe, elle décide de leur tomber dessus. Ce petit groupe s’en va leur donner des souvenirs mais voilà qu’a mi-chemin ça hésite, c’est pas de leur coller la frousse à coup de pierre qui fait hésiter, c’est plutôt qu’on ferai mieux d’aller à 800m de là dans le centre commercial CORA pour lui faire fermer le rideau, ça ferai plus chier l’économie et tout le monde à bien compris que c’était ça qui fait bouger le gouvernement.

Alors va pour CORA et le reste de la zone suivra, et si les flics s’interposent on verra ce qu’on verra. Mais tout les gens ne sont pas d’accord, d’autres veulent continuer de bloquer la route, ça s’engueule tant et si bien qu’on en oublie de bloquer l’accès au centre commercial. Et même voilà 5 fourgons de gendarmes qui se déploient à côté de la voiture banalisée. Voilà qui fédère et une grande masse des gens se ruent vers les voitures à 300m. Pas le temps de dire ouf, voilà tous les flics qui déguerpissent !

Des scènes bien connues : pierres contre grenades

Bon si c’est si simple alors pas de quoi avoir peur, et le gros de la manif file vers le CORA pour fermer toute la zone. Là-bas il semble que la hiérarchie gendarmesque ait mal jaugée de la détermination des gilets jaunes puisqu’elle laisse entre le CORA et les manifestants une rangée de gendarmes en képi ! Pas de casque, pas de boucliers, et leurs voitures à proximités. Ça fera pas un pli, ils font pas le poids, et c’est pas la gazeuse à main qui les tirera de là, sous les pierres ils reculent et ne s’en tirent pas indemne. Tant qu’on y est, leurs voitures sont défoncés et ils faudra que les gendarmes plus outillés arrivent fissa pour sauver les miches de leur collègues. S’en suit les scènes bien connues de grenades de tout type contre les pierres.

Chez les gilets jaunes la détermination ne faiblit pas et, contrairement aux semaines passées, il n’y a plus d’hésitation face à la police, elle n’est plus une potentielle force amie, ce qu’il s’est passé à Caen et ailleurs a redessiné ce qu’il y avait à voir : les forces de l’ordre protègent l’ordre où nous sommes humiliés, exploités, mutilés pour le profit de quelques-uns. Si ils ne baissent pas le casque nous le briserons.

Alors face à la démesure dans l’affrontement les gilets jaunes changent de tactique et de terrain. Plutôt que de se disperser sous les coups ici, retrouvons-nous en centre ville dès maintenant ! Le mot tourne y compris sur les réseaux sociaux. Vers 17h30 c’est ainsi prêt de 300 personnes qui vont se retrouver devant la préfecture, et les flics, prit de court, sont quasiment absent ! Vite les poubelles du coin sont chopés on les balance devant la porte de la préfecture et on fait le feu de joie, un beau brasier commence à prendre quand les flics arrivent en trombe et balancent des grenades au milieux de tout ça. Alors le cortège s’ébranle et parcours la ville, poursuivis par la police. En ville c’est un samedi de fête et à 18h c’est bondé de gens. Mais la police s’en moque et même sur la place Bouchard et son manège d’enfant, alors que les gilets jaunes ne font que gueuler leur colère, les flics arrivent en trombe et gazent tout le monde. C’est la panique, le manège est noyé sous les lacrymogènes et chacun galope pour se protéger.

La banque de France également visée à Caen

On connaît le goût du sang de la police et des tirs de flashball pourraient tuer des gosses, les gilets jaunes se replient hors de cette zone vers la place de la république où le matériel de chantier sert à former des barricades, les poubelles sont enflammées et les grilles mises sur la route. Mais l’attaque vient cette fois de deux côtés et brise la manifestation. Il en reste une grosse cinquantaine qui ne lâcheront pas l’affaire, qui réussiront à reformer la manifestation pour un retour en ville, c’est le bordel partout, il y a pleins de petits groupes. On voit ainsi les flics défaire une barricades pour passer leur bagnoles et juste après leur départ les barricades sont reformés par des sympathisants ! Le mot tourne que la porte de la banque de France a été enflammée à Rouen, il n’en fallait pas moins pour donner l’idée sur Caen, ses grilles seront bien noircies par un feu.

Vers 20h c’en est fini… pour l’instant, à 01h00 il reste encore la détermination et une seconde fois de nombreux feus de joies illumineront la ville, y compris l’entrée de la banque de France.

Au bilan de cette journée dense, le nombre d’interpellés est lourd et il reflète que les manifestants sont entrés dans un nouveau rapport à la lutte : la colère s’exprime et ne s’arrêtera pas devant un cordon de flics- les informations entre les villes résonnent et les complicités s’éprouvent à la conflictualité. Car, lundi, on apprenait par la presse que la nuit précédente les feux de joies avaient été encore multiples. Un radar sur le périphérique en a fait les frais, et deux centres des impôts ont été partiellement incendiés, le général au nord de la ville et une annexe à Mondeville.

A présent que nous avons vu le potentiel éclatant d’un centre ville aux kilomètres de chantiers, la soixantaine de flics prêt à intervenir sur Caen doit sentir venir samedi prochain avec une petite poussée de sueur. Mais d’où viendraient les renforts quand Rouen, Nantes, et tant d’autres villes se soulèvent toujours ?