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CAEN – Le Marais, un gigantesque squat pour les exilés et la convergence des luttes

Nous relations il y a quelques mois l’existence de cet énorme squat (le plus grand, à notre connaissance, sur le territoire français) situé à Caen. Occupé dans la dynamique du mouvement social opposé à Macron au printemps 2018, il héberge actuellement des centaines de familles exilées mais aussi des assemblées de gilets jaunes. Il est actuellement menacé d’expulsion. Ainsi, nous consacrerons tout au long de la semaine des articles à son sujet. Ici, nous republions l’article paru dans le magazine Rouen dans la rue #4.

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TRANCHER LA VILLE

Du parvis matinal de la gare de Caen, le cheminot en grève, le voyageur flanneur, ou le travailleur métropolitain tout affairé à sa « mobilité » forcée, peuvent apercevoir, couronnant un bâtiment avoisinant, couronnant un bâtiment avoisinnant, un graffe d’un rouge argenté tranchant la grisaille urbaine d’un quartier dont les urbanistes ont de toute évidence renoncé à faire autre chose qu’une zone de transit et de relégation des subalternes : « En lutte! ». Et il est vrai que, depuis l’officialisation de son ouverture, le 28 avril dernier, et après avoir obtenu un an de délai d’occupation avant d’être expulsable, le squat du Marais n’a pas cessé d’être en lutte, de « trancher la ville ».

« 4 bâtiments, 32 000m² arrachés à la propriété privée lucrative, à l’administration métropolitaine du désastre urbain »

Plus de 200 habitants. Une véritable « maison des peuples », où l’on vit, où l’on s’organise, cuisine, converge danse, organise un concert de soutien, une kermesse, une représentation théâtrale, où on se dispute, prépare une manifestation, fait l’amour, fait de la politique, élabore un micro-potager, parle une dizaine de langues, fabrique des chars, chante, tague un bâtiment, pleure et rit, tourne un clip, se brouille violemment et se réconcilie dans l’ivresse de la fête : une maison commune qui surtout dessine un plan de transversalité entre l’exil de populations entières se jetant à la mer pour pouvoir peut-être survivre, et les feux de politiques prédatrices qui détruisent nos vies, nous livrent au nihilisme universel, au non-sens des existences happées par l’économie.

4 bâtiments, 32 000m² arrachés à la propriété privée lucrative, à l’administration métropolitaine du désastre urbain, et ce – sans que nous ne puissions en exposer publiquement le « comment » (venez nous rencontrer, nous serons ravis d’en discuter plus avant avec vous!) – grâce à la jonction, à la communisations des savoirs, des forces et des complicités d’individus, de bandes, de collectifs, d’organisations multiples, dont la porosité fait la texture de notre communauté de lutte locale : l’Assemblée Générale de Lutte contre toutes les expulsions (au premier chef), créée le 17 juin 2013 en réaction aux expulsions des centres d’hébergement d’urgence (115) qui faisaient suite à des décisions politiques antimigratoires du Préfet du Calvados, espace d’auto-organisation autonome qui est à l’initiative, dans l’agglomération, de l’émergence d’un puissant mouvement squat (plus d’une trentaine de squats ouverts en 5 ans) ; l’Initiative pour la Convergence des Luttes (ICL), qui s’est maintenant autodissoute dans l’Assemblée « Convergences » du Marais, et qui a travaillé, depuis l’échec politique notable du Front social, à construire des connexions entre les différents foyers de lutte, à élaborer des espaces d’auto-organisation à la fois transversaux et indépendants des syndicats, pour produire des formes effectives de convergences tactiques entre les composantes combatives de ce que l’on nomme le « mouvement social » ; des camarades syndicalistes, qui non seulement se montrèrent activement solidaires par leur présence continue (soulignons ainsi qu’à l’appel de la CGT, les cheminots rejoignèrent en cortège le Marais en soutien au moment même de l’officialisation de l’ouverture), et qui pour certains d’entre eux, nous transmirent de ces savoirs, de ces savoirs-pouvoirs prolétariens dont seuls les travailleurs sont les dépositaires, sans lesquels cette aventure n’eût jamais été possible. Enfin, il devint l’antre des enfants du dragon, qui furent moins un quelconque groupuscule, un obscure comité d’action, que le nom d’une disposition carnavalesque à une présence trublionne, tout en confettis et gestes moqueurs d’un pouvoir grotesque, dans un espace public devenu spectral : un dragon, des chars, Macron on fire, des batoukadas, des loups, des fumigènes, des slogans désobligeants, de la bouffonerie, un dédain certain pour l’esprit de sérieux du militant « radical », la haine partagée de ces flics qui ne sont jamais que des ombres à l’ossature solide aux coins de nos rues, de la musique endiablée, des pétards, des oeufs de peinture jetés sur les vitrines des banques, des tags, une voiture de contrôleurs « collabo » prise à partie… Un sujet collectif à l’état gazeux, évanescent, fait pour mourrir parce qu’il se refusait à toute identification, à la logique des identités, mais aussi pour continuer à hanter tels des enfants-fantômes la conscience bien cadrée des cadres de la préfecture qui s’appliquent avec une passion certaine à faire que demain soit pire qu’aujourd’hui : « Nous sommes tous les enfants du dragon ! »

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VIVRE ET LUTTER

A vivre-et-lutter au Marais, on prend d’emblée le risque – et telle est précisément sa valeur d’expérimentation collective – de se laisser toucher et transformer par des situations qui ne sont pas qu’une vague phraséologie militante ou des kits du parfait activiste autonome, des situations où l’on comprend que l’hypervolontarisme politique n’est rien, qu’il n’est pas si facile de ne pas reproduire ce qui pourrit la vie dans le vieux monde, qu’une conscience aiguë du problème est nécessaire, mais ne suffit pas à élaborer les contre-agencements collectifs nous permettant de conjurer, de nous défaire de toute la « saloperie » que l’on trimbale aussi en nous. Car un squat n’est pas la Jérusalem céleste du communisme : nous savons très bien ce qu’il y a de mortifère – l’expérience des zads est encore là pour nous le prouver – à se raconter des histoires d’îles de pirates imaginaires, de zones du dehors totales. Les processus émancipateurs de communisation qui s’y jouent sont toujours aux prises avec leur négation : avec le monde de leur négation.

Comment lutter contre l’Administration en nous, comment « désadministrer » notre être-au-monde ? Comment en finir avec ce paradigme biopolitique de la gestion des populations qui ne voit partout que des bouches à nourrir ? Comment, tout en luttant collectivement pour que soient satisfaits les besoins vitaux immédiats de chacun, ne pas se laisser happer puis enfermer dans l’urgence de la quotidienneté ? Comment vivre sans police, quand une rixe entre habitants éclate, qui n’est le plus souvent jamais que le prétexte à la libération de la violence de l’injustice et des persécutions emmagasinées, comme l’analysait déjà Frantz Fanon, montrant comment « cette agressivité sédimentée » dans sa chair, provenant d’une guerre diffuse, faite de coercitions routinières, de harcèlements, d’insultes, d’embuscades, de rafles nocturnes, de gazages, de passages à tabac qui maintient dans un état de tension permanente qui en est l’objet, « le colonisé va la manifester d’abord contre les siens », « la dernière ressource du colonisé [étant] de défendre sa personnalité face à son congénère », « comme si la plongée dans le sang fraternel permettait de ne pas voir » l’ennemi pourtant incontournable ? Comment ne pas, dès lors, dresser de nouveaux tribunaux ? Ce qui signifie, en définitive : cette violence, comment la « réorienter » vers l’ennemi véritable ? Comment s’organiser ? Comment entrer en guerre ? Mais aussi, comment ne pas craidre, s’en jamais s’en satisfaire, d’exercer « sa part de mal » ? Comment faut-il aussi savoir « se salir les mains » ? Comment, encore, ne pas se lier aux exilés seulement comme à des errants désoeuvrés, comme à de pures victimes postcoloniales, mais comme à des résistants, rescapés de l’inimaginable, armés d’un courage infini, comme à des nomades obstinés que nos dispositifs de contrôle, procédures répressives, camps d’enfermement, s’acharnent à casser et à ne nous faire percevoir que comme une humanité-rebut-brisée à gérer ? Comment, d’ailleurs, peut-il se faire que tant de soutiens puissent ignorer que les jeunes Soudanais qui, à Ouistreham, bravent tous les jours un dispositif frontalier d’exception pour tenter de rejoindre l’Angleterre, ont souvent participé à des mouvements populaires de révolte et fuient la répression de la dictature sanguinaire d’El Béchir depuis le soulèvement de 2013 ? Comment ne pas opérer la dénégation de leur puissance politique ? Comment ne plus le réduire à la crise, mais comprendre la posivitié du phénomène migratoire, la manière dont, dessinant des lignes de fuite, il vient, par son nomadisme, défier et défaire le striage étatique de l’espace ? Comment briser ces perceptions immédiates qui font d’eux de pauvres démunis, nous condamnant au « paternalisme » ? Comment ne pas se laisser gagner par cette « mauvaise pitié » de la charité qui n’est pas moins méprisante que l’indifférence et le dédain ? Comment ne pas transformer l’hospitalité en « hospitalisme » ? Comment se laisser transformer en retour dans l’accueil, comment accueillir l’étrangeté des mondes singuliers, comment comprendre que l’étrangeté de l’étranger est aussi la rencontre que nous ferons avec nous-mêmes ? Comment comprendre, dans la singularité de notre situation locale, que nous sommes confrontés à une situation-monde qui nous concerne tous ? Comment faire ? Comment vivre ensemble ? Nous avons tout à apprendre, mais nous ne pouvons l’apprendre que de nous-mêmes et de notre action-expérimentation collective.

OUVRIR DES MONDES

D’assemblées inter-luttes en kermesse, de comités d’action en concerts, de débats-discussions en fêtes, de projections en cantines collectives, ateliers et potager, le Marais fut au printemps dernier le lieu d’émergence d’un modeste embryon de cette « transversale » dont parlait les camarades de Surgissement dans leur appel : s’il n’en fut pas le noeud central, il fut du moins une caisse de résonnance pour les luttes du printemps, une zone métamorphique où des rencontres, des jonctions soudaines et inattendues pouvaient s’opérer. Elles ne parvinrent pas à transformer radicalement la texture de la situation locale, ni à la faire basculer en un sens favorable, mais elles continuent à faire leur chemin et à produire leurs effets, souterrainement.

Evidemment, la « mobilisation » du printemps dernier a été une défaite. Mais la grève, pour nous, n’est pas finie. Le plus souvent, la pensée calculante n’en finissant pas d’arraisonner bureaucratiquement nos luttes, on ne fait que se livrer à l’exercice comptable de l’enregistrement des taux des grèves sectorielles, de « sujets » mobilisés dans un contexte d’énonciation politique calibré. On décompte combien de travailleurs sont présents dans l’espace disciplinaire de la manifestation classique et, après quelques prises de paroles ritualisées, on s’en tient là, on rentre chez soi. Ou alors on répète éternellement les mêmes stériles méthodes d’agitation sociale. Si la fonction du syndicat en tant qu’appareil d’Etat cogestionnaire est une fonction de négocation du prix de la force de travail et de son taux d’exploitation, la grève n’est plus alors qu’une sorte d’indice factoriel, un coup de « sonde » dans la masse indifférenciée, un pur instrument de mesure. Expérimenter des logiques collectives de squats, d’occupations, des manières de lutter qui soient en même temps des manières d’habiter un territoire en le faisant entrer dans une logique de sécession, rendre ces pratiques contagieuses en les démystifiant, déplace la logique habituelle de la grève : de là, elle se mesure plutôt au niveau d’auto-organisation dans la vie quotidienne, à la densité de la communauté qui se construit dans la lutte, à la manière qu’elle a de renverser le « rythme » de la vie même, de suspendre le temps. La banderole de tête de la manifestation du 26 mai dernier en donnait la formule : « VIVRE LA GREVE, POUR OUVRIR DES MONDES ».

il constitue le « lieu » du déploiement, sinon d’un contre-monde, du moins d’un espace de rupture, d’une manière collective de vivre et d’habiter irréductible aux normes de l’économie, ici et maintenant

Si nous, qui nous organisons à Caen, chérissons tant le Marais, si celui-ci est devenu comme une maison pour pas mal de monde, c’est que bien que rien n’y soit – loin s’en faut – parfait, malgré les pires postures gestionnaires, malgré la colonialité, malgré toute la merde en nous, l’enchaînement quotidien des problèmes, la violence des rapports qui s’y exprime souvent, la complexité de la cohabitation, il continue à « gréver » l’administration métropolitaine de l’espace et des flux : en instaurant des usages communs contre la propriété, il constitue le « lieu » du déploiement, sinon d’un contre-monde, du moins d’un espace de rupture, d’une manière collective de vivre et d’habiter irréductible aux normes de l’économie, ici et maintenant. Il constitue, pour les nomades et les fugueurs, un point d’ancrage, un port où s’amarrer, un refuge où se rencontrer, que ce soit dans les moments d’intenses batailles politiques, ou dans le calme presque plat, l’intenable traversée de l’hostilité que nous endurons. Une « zone à défendre », plus que jamais. Et pour la défendre, à habiter, à vivre surtout.
Qu’une opération militaire écervelée vienne un jour à se profiler contre le Marais, contre notre commune demeure : nous vous le fairons payer cher, nous vous fairons payer tout.

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