Ce samedi 8 Décembre à Caen a commencé la veille : 18000 tracts d’appel à l’action furent distribués dans la journée aux différents ronds-points occupés, qui ceinturent l’agglomération caennaises, constituent les carrefours névralgiques de ses flux routiers, et désormais, des lieux où s’éprouvent une vie commune pour des centaines de personnes.

« Si Samedi on fait pas la une des journaux à Caen j’arrête tout »


La veille, l’injonction au spectaculaire d’un gilet jaune était claire : « Si Samedi on fait pas la une des journaux à Caen j’arrête tout ». De la tonalité explosive et répressive de ce samedi, la préfecture nous avait prévenue par la garde à vue d’un des administrateur de la page Facebook des gilets jaune de Caen, qui dans une vidéo, faisait état des bruits qui courraient alors dans la ville, et d’une rage populaire diffuse qui ne manquerait pas – et qui ne manqua pas – d’éclater : « RDV Samedi 10h, devant la préfecture, sans enfants ni personne fragiles… La colère… Vous comprenez ».

Le samedi, dès 9h, 200 personnes se retrouvent au rond point fréquemment occupé, maintenant dit « de Decathlon » pour déterminer la stratégie à suivre pour la journée. L’objectif est simple, intuitif : fermer pour le 4ème week-end consécutif le plus de centres commerciaux possibles dans l’agglomération, et en priorité le plus emblématique de tous : Mondeville2 / Mondevillage, ensemble commercial gigantesque, l’un des plus grands de tous de tout le grand Ouest de la france, un désert de béton lisse sans âme, des kilomètres de périurbain ne se réduisant qu’à la seule fonction d’écouler des millions d’euros de marchandises chaque semaine, qu’à la seule fonction d’extorquer à ceux qui le prennent aujourd’hui d’assaut les maigres salaires qu’on aura bien voulu leur reverser pour leur contribution laborieuse à la start-up nation.

« Emmanuel Macron ! Avec ta gueule de con ! On va tout casser chez toi ! »

Si une centaine de gilets jaunes restent sur place pour commencer dès le matin à faire fermer le centre, les autres vont rejoindre le gros des troupes pour le rendez-vous en centre-ville. Place du théâtre, ce sont 2-3000 personnes qui s’élancent pour ce qui ne fut ni une manifestation déclarée en préfecture, encadrée par de quelconques représentants, ni, d’ailleurs, en fin de compte, une « manifestation ». Soulignons que la semaine passée, la pseudo représentante autoproclamée du mouvement, qui tenait une ligne citoyenne « négociation pacifisme » et souhaitait se faire officiellement reconnaître comme telle par la préfecture, avait été vertement expulsée par une foule de gens qui, de toute évidence, n’en peuvent plus que quiconque prétende pouvoir les « représenter ». Il n’y aura pas non plus de « manifestation » : l’objectif, pour chacun, est parfaitement évident, il faut se rendre à la préfecture, pendant que des camarades continuent à bloquer l’économie par ailleurs – et pour se faire, nul besoin d’attendre, nul besoin de faire un petit tour de centre-ville avant.

Mais cette préfecture honnie, lieutenante symbolique locale de la gouvernance macroniste, ne se laissera pas prendre : elle est gardée par une soixantaine de gendarmes mobile appuyés par la BAC, tandis que la Brigade d’Intervention de la Police s’évertue à chasser les camarades qui oeuvrent à paralyser les flux de la ville en périphérie. On décide alors de se déployer dans l’ensemble des rues adjacentes, pour encercler la préfecture, contraindre le dispositif policier à s’étendre, à se diviser, en le prenant en étau, pour démultiplier les points de contact. Des chants commencent à prendre : « Emmanuel Macron ! Avec ta gueule de con ! On va tout casser chez toi ! » Passant devant le centre commercial Paul Doumer du centre-ville, qui abrite la FNAC : les portes en ayant été rigoureusement fermées pour éviter toute intrusion de petits lutins décidés à rendre Noël à la gratuité du don, quelques mécontents commencent à les tambouriner, sous les rires des uns, et l’agacement de quelques apprentis gestionnaires. Renonçant à pénétrer l’enceinte bien gardée du centre, on prend position devant les gendarmes.

« Tous à Mondeville ! »

Les minutes passent, puis, apprenant que la maréchaussée gaze les camarades à Mondeville, la foule commence à pousser allègrement les gendarmes pour les faire refluer dans la rue, les repousser : on lit un profond malaise sur les visages tendus des gendarmes, qui se contentent de résister en nous repoussant avec leur bouclier, mais ont de toute évidence reçu l’ordre de ne pas user de la matraque, ni de la gazeuse… Cette « modération » est tactiquement habile : on sent qu’un rien peut faire exploser la colère des personnes assemblées dans la rue. La situation stage, on sent la frustration de chacun : le dispositif policier a démontré sa faiblesse – notamment numérique -, comment des centaines de personnes peuvent-elles être paralysés par quelques « bleus » en uniforme ? Comment pouvons-nous rester ainsi tétanisés ? La décision manque, elle ne prend pas. Non le désir. Chacun sait, désormais, que la préfecture nous est bien ennemie. Nous apprenons alors que les camarades sont en difficulté à Mondeville. Il apparaît alors opportun d’aller les soutenir. En quelques minutes, la foule se volatilise, s’engouffre dans des voitures. « Tous à Mondeville ! » C’en est décidément fini de la vieille lourdeur bureaucratique des défilés syndicaux.

On s’y retrouve, mais lorsque nous arrivons, les flics sont déjà partis. Une marée de plusieurs centaines de personnes fait aisément fermer Mondeville 2 puis Mondevillage pour le reste de la journée. Une rumeur se propage affirmant qu’un cortège cherchant à nous rejoindre étaient bloqués par la police à quelques centaines de mètres de là : tout le monde y court, mais une fois arrivée sur place, les flics ne sont pas là, nos camarades nous rejoingnent. Sous les houras, le cortège est réuni et fier de sa force. Il s’étend. Un sentiment d’intense puissance collective nous traverse tous : une immense joie de se retrouver. Le bonheur se lit aisément sur les visages. Les gestes sont moins fébriles qu’au matin. La peur nous quitte. Plus personne n’est tétanisé. Tout s’enchaîne alors naturellement. Le périphérique est envahi et les ronds points plus loin bloqués, deux cent personnes remontent le périphérique à pieds pour aller bloquer le viadus de Calix qui coupe la ville en d’eux, d’autres partent refaire le tour des centres commerciaux de l’agglomération, vérifier qu’ils sont tous bien fermés.

« Une grenade lacrymogène éclate à hauteur de tête d’un gilet jaune, premier blessé. Un autre est atteint par un tir de LBD 40 en pleine tête. La réponse sera sans appel. »

A 15h, il ne reste dans l’agglomération qu’un centre commercial ouvert. Et la flicaille arrive…  La Gendarmerie mobile se positionne sur le périphérique, la Brigade d’Intervention de la Police nationale sur le pont qui le surplombe, la BAC en faction veille. Ils commencent par jauger la masse de monde, résolument hostile, qu’ils tentent d’encercler. Un courageux petit groupe de manifestants, équipés de protections contre les gazs lacrymogènes, gravit le promontoir et se positionne en hauteur pour faire face à la gendarmerie qui avance : tandis que nous essuyons les premiers tirs de grenades lacrymogènes, les camarades harcèlent la troupe bien décidée à nous déloger à l’aide de ce qu’elles trouvent à portée de main. Nous essuyons un premier assaut, lourd, sous d’épais nuages étouffants.

Une grenade lacrymogène éclate à hauteur de tête d’un gilet jaune, premier blessé. Un autre est atteint par un tir de LBD 40 en pleine tête. La réponse sera sans appel. Malgré le manque de matériel offensif, c’est près de 4h d’affrontement qui s’ensuivront. Tout ce qui peut servir de projectiles ou de barricades est utilisé : les charges se suivent et se répondent mais la dispersion ne se fait pas. Ils ne nous écraseront pas. Certains réussissent à contourner par leur gauche les gendarmes qui voient alors apparaître un deuxième front. S’ils ne seront jamais réellement mis en danger, on ne peut que constater la faiblesse d’un dispositif policier ne parvenant pas à disperser une foule parfaitement armées de ses seules mains, des rares projectiles sur la zone, et de son courage.

« Pendant deux heures encore, tout ce qui peut être brûlé l’est et les affrontements ne cessent pas malgré la pluie et la nuit. »

Comble du ridicule, un troisième front s’ouvre quand le périphérique qu’ils avaient fini d’évacuer est repris dans leur dos par des manifestants qu’ils n’auront pas la force de déloger avant un long moment. Les tactiques s’élaborent spontanément. Des scènes sont mémorables. Les gros plots de direction verts larges de deux mètres qui délimitent le intersections sont utilisés comme des barricades mobiles permettant d’avancer vers les lignes de gendarmes en se protégeant des tirs de LBD 40. Sur la plus importante des lignes de front, nous nous retournons et, à travers les nuages de gazs lacrymogènes, nous voyons – ce qui en dit long sur le soutien que reçoit le mouvement et la détestation généralisées des « cognes » -, une camion, qui n’a pas pris la bretelle de sortie précédente, semble foncer droit sur les flics : il ralentit, se dirige vers les rangs de la police, et nous offre une opportunité formidable. La foule est haranguée. Tout le monde court derrière le camion, une volée de pierres atteint la police. On voit les grenades échouer sur le camion, bouclier inébranlable. Il ralentit, se met sur le côté, et mystérieurement, la police le laisse passer, il franchit le cordon. Mais il le franchit seul, les flics ayant finalement réussi à briser notre élan. Qu’à cela ne tienne, nous continuons. Ceux qui ne sont pas au front sont priés d’aider ceux qui y sont en ramenant des projectiles, des poubelles, des palettes : bref, tout ce qui peut aider à ralentir l’avancée des forces de l’ordre.

Des panneaux signalétiques servent de boucliers. Opportunément, de l’essence surgit de nulle part et permet l’embrasement de barricades de fortune. Pendant deux heures encore, tout ce qui peut être brûlé l’est et les affrontements ne cessent pas malgré la pluie et la nuit. Au contraire, la vieille ville ouvrière qu’est Caen, se remémore ses émeutes glorieuses et les plus âgés transmettent aux plus jeunes les pratiques et techniques qu’ils mettaient auparavant en oeuvre dans les affrontements avec la police : cocktails molotov,boules de pétanques sciés… On voit un vieux monsieur s’avancer vers le front, s’écriant : « Vous allez voir, je vais vous apprendre ce qu’était la guerre civile en Espagne ! » Chacun se promet qu’à la prochaine occasion, la donne ne sera pas la même. Nous reviendrons : plus nombreux, plus forts, plus déterminés.


Des millions ont été perdu aujourd’hui par ceux qui nous gouvernent. Nous n’avons pas de représentants et il n’est pas question qu’il y en ait. Comme dirait un gilet jaune, plus clairvoyant que n’importe quel anarchiste : « il ne faut pas de chefs : parce que aux chefs, on leur coupe la tête ». L’ambiguïté de ce « on » résumant bien la complexité générale de la situation. Quelque chose a changé dans cette ville de province. Nous avons cessé de nous contenir, de nous brider. Désormais, le pouvoir est nu. Et nu, il tape, il tape, il tape. Il a beau jeu de faire de sa capitale un blockhaus et de s’en gargariser ; mais voici que à Nantes, à Bordeaux, à Lyon, à Tours, à Caen, à Quimper, à Pau, à Saint-Étienne, la petite souris creuse sous la porte et a bien l’intention d’entrer dans le palais.