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Corona d’exception : la vie entre Covid-19 et état d’exception – Réflexions sur (et sous) le confinement policier

 

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Il y a maintenant plus de 18 mois nous étions des dizaines de milliers à nous retrouver et enfiler le gilet jaune et parfois le masque à gaz. Aujourd’hui, nous nous demandons s’il faut mettre un masque de protection pour sortir dans la rue et nous hésitons à toucher de trop près les rares amis que nous croisons encore. La situation est tout aussi folle et tout aussi inédite mais elle est infiniment plus triste. Ce n’est pas une forme de puissance collective que nous expérimentons, mais une totale dépossession qui nous commande de rester chez soi, seul, en coloc ou en famille, coupés de ce qui faisait notre vie d’avant. Celle d’il y a quelques jours à peine. Et c’est comme si nous ne pouvions plus que subir.

 

Dans ta gueule

Il faut dire que nous nous sommes pris une bonne tranche de réel dans la gueule. Sous la forme du virus d’abord. Il n’est plus possible de fanfaronner comme nous le faisions il y a un mois quand nous disions que le coronavirus n’était pas plus dangereux qu’une grosse grippe. Létalité, dangerosité, contagiosité, absence de vaccin et d’immunité, nous ne comptons pas devenir des experts, mais nous avons quitté cet état d’indifférence amusée pour parvenir à une conscience plus affinée du risque. En discutant avec des amis italiens qui avaient malheureusement quelques semaines d’avance sur nous, en écoutant d’autres proches médecins ou épidémiologistes, et en lisant un peu par nous-mêmes, nous avons compris que le temps des précautions et de l’attention était venu. Pour nous, nos proches, mais aussi pour les inconnus, fragiles ou pas, âgés mais pas seulement, que nous pourrions contaminer.

C’est aussi sous une autre forme que le réel nous explosait à la gueule : l’État, sa communication et ses mesures d’urgence. Une première intervention de Macron où le type faisait bien comprendre qu’il avait l’intention de prendre les choses en main : fermeture des écoles et gestion des ressources médicales disponibles. C’est ensuite à la terrasse d’un bar que nous apprenons la fermeture des « lieux non indispensables à la vie du pays » dans la soirée : bars, restaurants, cinémas, etc. Puis vint la deuxième intervention de Macron : France2 sur le PC, le décret, le confinement. Là aussi il a fallu abandonner notre naïveté initiale. Le caractère irréel de la chose s’estompe heure après heure, au fil de notre expérience quotidienne et des scènes surréalistes qui nous parviennent par les réseaux dits sociaux. « Nous sommes en guerre », a-t-il martelé, cinq fois avec les accents d’un Bush après les attentats du 11 septembre. Mais contre qui ? Un virus peut-il être un ennemi ? Et peut-on l’abattre avec les moyens de la guerre ? Faut-il des policiers équipés de fusils d’assaut pour lutter contre le Covid-19 ? Ou se pourrait-il que ce soit contre la population indisciplinée qu’il faille faire la guerre.

 

Humilation

Il faut bien reconnaître une certaine humiliation. Macron, ce type détesté et fragilisé comme aucun président avant lui, malmené et détruit symboliquement par des mois de révolte, ce type donc, se présentait comme notre sauveur, celui qui allait pouvoir prendre les mesures nécessaires pour garantir notre sécurité. Évidemment, il serait absurde de réduire la décision de Macron à sa justification républicaine. Il y a longtemps que nous ne croyons plus à la fable de l’intérêt général. Macron a pris la décision qui s’imposait, maladroitement et tardivement au regard de la position qu’il prétend incarner, pour des raisons de politique internationale et de cuisine nationale. Il se peut qu’il soit en train de sauver son quinquennat. Et il doit bien le savoir.

Comment supporter aussi l’obscénité du gouvernement qui consiste à féliciter le personnel médical pour son dévouement, alors que ce même gouvernement a été sourd à toutes les alertes lancées depuis de nombreuses années, et qu’il s’est méticuleusement attaché à le détruire l’hôpital à coup de restructurations libérales en série. Il faudra s’en rappeler et régler nos comptes plus tard.

Humiliation encore, parce qu’après une certaine hésitation, il nous a bien fallu reconnaître que ces mesures étaient justifiées. Et nous ne pouvions être qu’en retard, tellement en retard. Plus à la traîne encore que le gouvernement. C’est soudainement notre dépendance à l’égard de l’Etat, sa nécessité et sa légitimité qui semblaient s’imposer à tous. Autant de questions qui nous semblaient réglées, théoriquement au moins, depuis longtemps. Mais reconnaître un certain fondement à l’état d’exception qui nous tombe dessus, ça n’est pas s’interdire pour autant d’en avoir une lecture critique. Bien au contraire. Et ça n’est pas le temps qui nous manque.

 

La sale gueule du pouvoir

Il y a d’abord l’odieuse propagande gouvernementale. Dans la bouche du premier ministre, la mesure est justifiée par l’indiscipline du peuple. Alors même que le premier tour des élections municipales n’avait pas été suspendu et que Macron s’affichait au théâtre pour rassurer la population quelques jours plus tôt, trop de français avaient traîné dans les parcs. C’est la vieille figure paternelle du pouvoir qui est convoquée ici. Livrés à nous-mêmes, nous somment des enfants qu’il faut discipliner. Et Lallemand annonce fièrement qu’il va s’en charger. A nous l’irresponsabilité et l’indiscipline, à eux la responsabilité et le courage.

La ficelle est un peu grosse mais elle passe malgré la stratégie bancale, mais bien compréhensible, du gouvernement : prendre des mesures sans trop menacer l’économie capitaliste. Tel est bien le dilemme intenable de tout gouvernement dans ce genre de situation : d’un côté il faut limiter la propagation du virus et la crise sanitaire, mais de l’autre il faut limiter l’impact économique que pourraient entraîner les mesures nécessaires. En effet, à quoi bon sauver une population si l’économie est ruinée ? En conséquence, les conditions de sécurité qui sont exigées de l’ensemble de la population ne sont plus valables dans les entreprises, les chantiers et les entrepôts (comme ceux d’Amazon par exemple), dont l’activité n’est pourtant pas indispensable. En de nombreux endroits, des travailleurs s’organisent et invoquent le droit de retrait tout en pointant les contradictions et l’hypocrisie du gouvernement.

 

Une biopolitique d’exception

La gestion de la crise ouvre aussi une expérimentation politique et sociale historique. Jamais un gouvernement n’avait eu à prendre de telles mesures en temps de paix. D’où la rhétorique guerrière de notre président. Il n’est pas besoin de considérer, comme a pu le faire le philosophe italien Agamben que les mesures gouvernementales sont injustifiées et irrationnelles, que le coronavirus est un prétexte, et que l’épidémie est une invention pour prendre la mesure exacte de l’état d’exception qui vient d’être instauré : fermeture des établissements scolaires, suspension de la liberté de circuler, contrôle policier, etc. Mais reconnaître cette nécessité, ce n’est pas en assumer le désir.

Tout le monde a bien compris que ce qu’il convient d’appeler catastrophe n’est rien d’autre qu’une succession de catastrophes singulières. La séquence actuelle justifie et renforce la prétention du pouvoir à gérer et administrer le désastre, et à exiger notre soumission et notre consentement pour y parvenir. Ce que le gouvernement aura réussi à mettre en place, à produire comme mesure, disposition ou affect, il saura s’en rappeler pour les catastrophes qui ne manqueront pas d’arriver. Il n’est pas absurde de penser que cette situation est au moins tout aussi inquiétante que la propagation du virus.

On sait aussi qu’avec la modernité capitaliste est apparue une nouvelle forme de pouvoir, appelé biopolitique, qui ne s’exerce plus sur les sujets mais sur la population en tant qu’elle est traversée par des processus biologiques (natalité, mortalité, maladies et épidémies, etc.). A partir du modèle médiéval de la quarantaine, la gestion et la prévention des épidémies a toujours été l’occasion de mettre en place des techniques spécifiques de contrôle. Nous sommes en plein dedans mais avec les moyens de la surveillance contemporaine. Comment gérer une crise sanitaire à l’ère du numérique et de l’intelligence artificielle ? La Chine par exemple a mis au point des dispositifs de contrôle high-tech de sa population pour mesurer l’efficacité du confinement et l’avancement de la contamination à grand coup de géolocalisation, de « QR code médical » et de caméras capables de détecter la température corporelle. L’histoire a déjà répondu à ceux qui se demandaient si ce qui était possible en Chine était imaginable dans nos « démocraties libérales ». Il nous faut désormais un laissez-passer pour aller acheter du pain au coin de la rue et nous recevons des SMS du gouvernement. A Nice, des drones sont utilisés pour disperser des groupes de personnes. Voici venu le temps de la biopolitique d’exception 2.0.

 

Défaire la peur

La peur est l’affect du monde le mieux partagé par les temps qui courent. Elle est logiquement entretenue par l’atmosphère apocalyptique qui caractérise notre civilisation finissante. Le fait que cette peur ne trouve pas d’autre issue qu’une demande de sécurité et un désir d’Etat fait partie intégrante de notre catastrophe. En creux se dessine un monde fantasmé qui n’a absolument rien de désirable. Une biopolitique d’exception dont la suspension des libertés serait devenue la norme, naturellement doublée d’un appareil technique, médical aujourd’hui, capable de faire face à n’importe quelle menace.

Assumons une humeur provocatrice. A tout prendre, nous ne voulons pas désirer un tel monde. Nous préférons nous représenter l’histoire comme une rencontre, bordélique et joyeuse, tragique et douloureuse aussi, entre des formes de vie biologique. Nous pressentons qu’il y a un piège à désirer qu’un ordre socio-politique bien réglé puisse intervenir systématiquement pour régler tout désordre, fut-il épidémiologique. La vie comme quantité démographique, la vie abstraite et mesurée à l’aune de sa durée appelée « espérance de vie », voilà la grande victoire de la civilisation occidentale. Nous préférons le désordre et l’intensité. Quitte à accepter une vie plus dangereuse. Et à ne pas céder en toutes circonstances à la peur de la mort pour choisir la plus plate des survies. Serait-il même possible que des mondes plus désirables laissent davantage de place à la possibilité de la mort ? Peut-on ne pas vouloir d’un pouvoir qui nous protège à ce point ?

 

Affronter la catastrophe en dehors de l’Etat

Revenons sur terre. La force de l’État en la matière est la marque de notre faiblesse. Mais comment l’expliquer ? Et aurait-il été possible de ne pas être à ce point la ramasse ? Il y a d’abord quelque chose qui relève de la confiance en nos propres capacités. Nous n’avons pas voulu céder à la peur, en conséquence nous avons été incapable de voir le danger arriver. En de nombreuses circonstances pourtant, nous savons que l’appréciation de la menace ne correspond pas à ce que le gouvernement peut en dire. A Rouen nous avons l’expérience toute fraîche de Lubrizol, mais il suffit de penser à l’ensemble des désastres actuels. Tout était là pourtant, les témoignages de nos amis comme les informations. Si le gouvernement a lui aussi été longtemps à la traîne, il a fini par prendre la mesure de la situation. Il bénéficie il est vrai d’un appareil qui lui a permis de recueillir l’avis de ceux qui étaient en mesure de comprendre la situation. Il y avait donc en premier lieu une bataille autour de la perception du risque et nous avons manqué de courage et de sérieux.

Ça aurait été la condition minimale pour ne pas subir la discipline infantilisante du gouvernement et trouver la voie d’une attention et d’une discipline autonomes. Nous ne nous confinons pas pour répondre à l’injonction gouvernementale mais parce que nous trouvons que c’est la meilleure chose à faire – même si nous ne comprenons pas pourquoi un décret doit préciser que le tour de vélo en solitaire ne rentre pas dans « l’activité physique individuelle des personnes » autorisée. Mais en dernière instance, ce n’est certainement pas du gouvernement que nous pouvons apprendre quoi que ce soit sur la responsabilité.

Notre faiblesse collective vient aussi du fait que nous avons été largement constitués comme subjectivités atomisées et autocentrées, donc bêtes. Il y aurait tellement mieux à faire que de céder à l’impulsion du chacun pour soi en cas de pénurie alimentaire réelle, tellement mieux à faire que se ruer dans les supermarchés pour y remplir compulsivement son caddy. Info utile : on peut très bien se laver le cul avec de l’eau ! Les pillages donnent déjà l’image brute mais plus juste d’une réappropriation collective. En cas de nécessité il ne faudra pas hésiter non plus à réquisitionner et à organiser la distribution de ce que contiennent les supermarchés. Ici aussi il faut apprendre à faire confiance à notre propre intelligence.

Même si elles sont encore balbutiantes, les nombreuses formes de solidarité qui fleurissent, ici pour faire des courses pour ses voisins âgés, là pour apporter de quoi manger aux sans-abris, ailleurs pour fabriquer et distribuer des masques de protection, indiquent clairement qu’il y a parmi nous des ressources inestimables.
Quant au personnel soignant, il va donner sans compter pour apporter les soins nécessaires à ceux qui sont et seront durement frappés par la maladie, avec les faibles moyens dont il dispose. Mais, comme ils l’ont souvent fait comprendre, ça n’est certes pas pour répondre à la demande de Macron

Temps suspendu

La suspension produite par le Coronavirus permet de vérifier la pertinence de la révélation de l’agent Smith dans Matrix : « Human beings are a virus, a disease, a cancer of this planet » (les êtres humains sont un virus, une maladie, le cancer de cette planète). Elle nous permet de gouter aux délices de la mise à l’arrêt de la machine infernale, l’économie capitaliste plus que l’Etre humain. Soudain le silence et les sons de la vie animale en même temps. L’eau des canaux de Venise est redevenue limpide et des dauphins comme des cygnes sont réapparus là où ils avaient disparu. Le coronavirus aura fait mieux que toutes les COP du monde.
Nul doute que ceux qui nous gouvernent n’auront de cesse de remettre en route cette maudite machine quand la crise sera passée. Nous saurons plus que jamais qu’il faut tout faire pour la mettre définitivement hors d’état de nuire.

Prenez-soin de vous, de vos proches et de ceux dont vous pouvez.
Les jours meilleurs viendront.
Nous reviendrons et nous serons des millions.

 

 

 

 

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