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Coronavirus – Nouvelles d’Italie. Etat d’exception, panique et explosion de colère : une tragédie contemporaine.

 

Alors que l’Italie est le pays le plus durement touché par le coronavirus après la Chine, que les prisons ont été secouées par des émeutes et des évasions à la suite d’une suspension des parloirs et que des mesures exceptionnelles sont prises par les pouvoirs publics, des amis italiens nous font parvenir les réflexions et les nouvelles suivantes.

Sur place, certains dénoncent le délire sanitaire et sécuritaire qui s’est emparé du pays, d’autre prennent au sérieux la menace du virus , tous tentent de s’organiser en conséquence comme ils le peuvent.

 

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Thucydide

Dans le livre II de « La guerre du Péloponnèse » Thucydide décrit les effets dévastateurs de la peste noire sur la santé et la vie morale des citoyens, peste noire qui a touché Athènes en 430 av JC. « Les sanctuaires dans lesquels ils avaient campé étaient pleins de cadavres, les gens mouraient sur place, car dans la rage de l’épidémie, les hommes, ne sachant pas ce qu’il adviendrait d’eux, devenaient indifférents aux lois sacrées et laïques. […] nous croyions au droit de se livrer à des plaisirs rapides, visant à satisfaire les sens, considérant notre corps et notre argent comme un atout éphémère ».

Infrastructure

En juillet 1968, l’infection par le virus de la grippe A2, appelé « espace », explose en Chine. En Italie, il n’arrivera à Milan qu’en décembre 1969. Au cours des récentes décennies, le monde a connu une augmentation des capacités de connexion et le développement de nouvelles infrastructures pour la circulation des marchandises, des hommes et de l’information. Et des virus. Actuellement, l’aéroport de Wuhan transporte plus de 20 millions de passagers par an, l’équivalent d’un tiers de la population italienne, reliant divers centres du commerce mondial. Peut-être que le COVID19 mérite quelques « miles » supplémentaires.

 

État d’exception ou loi Agamben

Si l’état d’exception est aussi une politique de gestion des catastrophes, ce qui se passe aujourd’hui en est une nouvelle confirmation. Cela témoigne également que la catastrophe n’est jamais gérable. Mais il y a un état d’exception qui n’a rien à voir avec la loi. Celui du fait. Que signifie se réveiller dans un foyer infectieux ? S’il est vrai que la peur explique quelque chose, il est également vrai qu’elle n’explique pas tout. Il semble que la réalité et le danger de ce virus soient bien plus fondés que ceux des « chemtrails ». La politique, le droit et l’économie ne sont pas les seuls facteurs en jeu pour le moment. Nous assistons à une politique d’urgence mais cette urgence n’est pas créée par ceux qui tentent de la gouverner. Finissons en avec les complotismes, s’il y a sous nos yeux une catastrophe environnementale sans précédent, cette épidémie n’est qu’un événement dans une longue chaîne de catastrophes qui, avec son exceptionnalité, nous fait replonger dans la normalité.

Prison

Mutineries dans les prisons d’Alessandria (un prisonnier décédé), Vercelli, Pavia, Frosinone, Cremona, Modene, (six prisonniers décédés), Foggia (20 prisonniers évadés), La Spezia, Reggio Emilia, Palerme, Milan (prisonniers sur le toit), Rome (parents de prisonniers bloquant via Tiburtina), Naples, Vérone (un prisonnier décédé). Malgré le fait que la presse explique les émeutes par les interdictions momentanées des parloirs, en réalité la demande de détenus est évidemment plus radicale. Ils veulent des remises de peine ; ils veulent sortir. Les conditions des prisons italiennes ne permettent pas une protection adéquate contre l’infection. Quelle genre de prison pourrait d’ailleurs protéger contre un virus ? En Iran, 70 000 prisonniers ont été libérés.

Les migrants

Quelle perspective de traitement un migrant sans permis de séjour a-t-il ? Comment ceux qui vivent grâce au commerce des rues de nos villes affronteront-ils cette chute de la consommation ? Pour celui qui a eu le malheur d’être dans une zone rouge, comment arrivera-t-il à la fin de la journée ? Comment se mettra en isolement celui qui n’a pas de maison digne de ce nom ? Et dans quelles conditions ? Quel sera l’impact d’une quarantaine pour ceux qui vivent à quinze dans une pièce ? Que signifie avoir peur loin de chez soi ?

Soins

Bien que nous ayons tous besoin de soins, l’événement COVID19 remet en question le concept même de prendre soin de soi, et de prendre soin de quelqu’un. Tout d’abord parce que sur le plan médical, nous n’avons pas de remède. Et deuxièmement parce qu’il est difficile de prendre soin de quelqu’un s’il peut nous infecter. Dans ce cas, les soins personnels passent par l’isolement des autres. Mais cet isolement nous conduira-t-il vraiment à prendre au moins soin de nous ?

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L’ennui

Si vous lisez ce nouveau phénomène littéraire que sont les « carnets de bords de quarantaine », le caractéristique la plus notable est celle de l’ennui. Ennui structurel, qui attaque dès le premier jour. Nous comprenons que l’idée de se retrouver face à soi-même n’est pas vraiment stimulant, mais ce qui ressort le plus de cette situation est peut-être que tous ces dispositifs de socialité virtuelle qui, dans notre vie normale sont notre plus grande source de distraction, deviennent, eux aussi, ennuyeux. Dans ces carnets de bord, cet ennui n’est interrompu que par une chose, par sa sœur paranoïa (en italien, ennui se dit noia, dans le texte donc, para-noia).

La fin du monde amérindien

Nous partageons peu de chose avec les Amérindiens. L’une d’elle est cependant que notre monde se termine, comme ça leur est également arrivé. Une autre est que l’une des causes de la fin de leur monde a été le manque d’immunité à nos virus. Nous redécouvrons donc une vulnérabilité que nous pensions appartenir uniquement aux « perdants de l’histoire ». Dans la société de la sécurité, de l’invulnérabilité, c’est un fait qu’il ne faut pas sous-estimer.

Zone rouge

Quelle étrange ironie. Combien nous manquent les zones rouges (contre-sommet) dans lesquelles nous ne pouvions pas entrer et où les « puissants » de ce monde s’étaient barricadés. Il y a maintenant les zones rouges dont vous ne pouvez pas sortir. Et cette étrange catégorie sociale des étudiants métropolitains qui veulent désormais rendre visite à leur grand-mère et retrouver ses pâtes faites maison en déclarant sincèrement qu’ils se sentent comme des réfugiés. Pourquoi ? Parce qu’ils fuient une ville qui a perdu son dogme de « l’apéritivo » de sept heures.

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Quarantaine

C’est au Moyen-Âge que la pratique de la quarantaine s’est développée comme une forme de prévention contre la propagation des épidémies. La pratique d’allouer certaines zones au stationnement forcé de voyageurs en provenance de zones considérées comme à risque de contagion s’est répandue dans plusieurs villes, en commençant par Venise avec sa police sanitaire maritime, au XVe siècle. Le temps de quarante jours d’isolement, dont dérive le nom de quarantaine, a probablement une origine plus liée aux périodes de purification religieuse qu’à une considération expérimentale de santé. Préserver la santé de la contagiosité des malades est une pratique nécessaire mais qui s’est imposée à différentes époques, parfois caractérisées par l’inhumanité et l’impitoyabilité.

Aveuglement

Au fond, c’est une situation pleine de possibilités. Les entrepreneurs de tous bords l’ont bien compris. On ne peut pas en dire autant au sujet du « parti révolutionnaire » si on admet qu’il en existe encore un. En effet, il nous semble que, dans nos partis, les boussoles du conflit ont été perdues, nous nous installons pour rendre compte de l’urgence en suivant son récit médiatique, sans saisir ses complexités ni les marges d’action qu’il nous offre. La discussion développée dans les domaines du mouvement dans ce cas nous semble paradigmatique: une oscillation entre les pôles du scientisme et du politisme, assaisonnée ponctuellement par une conspiration anti-américaine à l’ancienne. En bref, un regard inévitable sur les bouloches du nombril pendant que tout brûle.

État médico-pastoral

Ainsi, l’État de sécurité se révèle être un État médico-pastoral qui garantit la vaccination du citoyen patient, prêt, pour sa part, à suivre – entre le droit au gel hydroalcoolique et l’interdiction de rassemblement – chaque règle hygiénico-sanitaire qui le protège de la contagion, c’est-à-dire du contact avec l’autre. On ne sait pas où la loi se termine et où commence la santé. Le coronavirus, ce virus souverain déjà au nom, se moque de l’exceptionnelle souveraineté, qui voudrait grotesquement en profiter. Il s’échappe, glisse, passe au-delà, franchit les frontières. Et cela devient une métaphore d’une crise ingouvernable, un effondrement apocalyptique. Mais le capitalisme, nous le savons, n’est pas une catastrophe naturelle.

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Famille

Le temps est enfin venu où l’une des pierres angulaires de notre société est mise à l’épreuve. Heureusement réunis autour d’une table ou devant la télévision, nous mesurerons la cohérence de nos relations. Nos parents, nos enfants, nos amis et nos compagnons. Il sera temps de comprendre si nous n’habitons que ces quatre murs ou si nous habitons l’espace de nos relations.

Paranoïa

Avouons-le. Beaucoup ont immédiatement pensé qu’il s’agissait d’un alarmisme instrumental. Ensuite, nous avons réalisé qu’ils ne nous disaient pas tout. Que peut-être la situation était pire qu’Amadeus et Fiorello nous le disaient. Mais ce qui compte dans cet étrange virus paranoïaque qui circule, c’est que notre première réaction a été d’ordre mental. J’y crois ; tu n’y crois pas, toi ?Malheureusement, le COVID19 n’affecte pas notre cerveau et est insensible à la raison. Cela affecte notre corps. Corps que nous maltraitons, ignorons et sous-estimons quotidiennement. Voici où les soins personnels devraient commencer.

Staying with the problem

L’accent est mis aujourd’hui inévitablement sur la maladie, sur les malades, sur la quarantaine, sur les dangers pour la vie des hommes, nous plaçant enfin devant un scénario de deuil auquel d’autres êtres sont déjà confrontés depuis un certain temps: « L’Indice Planète Vivante 2018, principal indice statistique de l’état de la biodiversité sur Terre, a enregistré une perte de 60% de vertébrés entre 1970 et 2014 « .

Haraway dit : « Le deuil implique de vivre une perte et donc d’apprécier sa signification, de reconnaître la façon dont le monde a changé et la façon dont nous devons nous changer et renouveler nos relations, si nous voulons aller de l’avant [.. .] Cependant, la réalité est qu’il n’y a aucun moyen d’éviter le difficile travail culturel de réflexion sur le deuil. Ce scénario n’entre pas en conflit avec l’action pratique, au contraire, il est le fondement de toute réponse durable et consciente ».

Techniciens

Éditorial de « The Lancet » : «Même si d’autres pays n’ont pas la politique de commandement et de contrôle de la Chine, il y a des leçons importantes que les présidents et les premiers ministres peuvent tirer de l’expérience chinoise. Les premiers signes sont que ces leçons n’ont pas été mises en application. Jusqu’à présent, les preuves suggèrent que l’effort colossal du gouvernement chinois a sauvé des milliers de vies. Les pays aux revenus élevés confrontés à l’épidémie doivent prendre des risques calculés et agir de manière plus décisive. Ils doivent abandonner leur crainte des conséquences économiques et politiques à court terme qui peuvent suivre la restriction des libertés individuelles dans le cadre de mesures de contrôle plus strictes ».

Tout le monde à la maison

Et il y a toujours un retournement ; une invitation au bon sens général. A partir d’aujourd’hui, nous sommes tous sur le même bateau. Recommençons tout à zéro.

 

Argent

Il semble y avoir un grand absent parmi les émetteurs du virus: l’argent liquide. Les billets de banque chinois font plutôt partie des « victimes » du coronavirus. Le communiqué a été publié lors d’une conférence de presse par Fan Yifei, vice-gouverneur de la banque centrale chinoise, qui a expliqué quelles seront les mesures d’intervention et de sécurité pour l’argent. Surtout, des rayons ultraviolets ou des températures élevées seront utilisés, après quoi les billets de banque chinois seront convenablement scellés et maintenus isolés pendant une période comprise entre sept et quatorze jours. Bref, une sorte de quarantaine avant que l’argent ne puisse reprendre sa circulation. Évidemment, la durée du stockage de la monnaie chinoise dépendra de la région d’où elle proviendra et du degré de propagation de l’épidémie de coronavirus sur le territoire d’origine.

Interclassisme

Vous contractez le choléra si vous êtes pauvre. Mais n’importe qui peut attraper le COVID19, riches et pauvres. La seule différence ? Que les riches trouvent toujours un moyen de compliquer la situation. Cela s’est produit pour tous ces Milanais intelligents qui se sont enfermés dans leurs maisons en Sardaigne, apportant non seulement l’infection sur l’île, mais se condamnant également à être traités dans une des régions avec les hôpitaux les moins performants du pays.

Personnes âgées

Pendant des semaines, ils nous ont dit que seuls les vieux en mourraient. Pas « des gens », mais des personnes âgées… Sous entendu, il n’y avait rien à craindre. Une société qui ne sait pas quoi faire de ses aînés et où la vieillesse n’est plus synonyme de sagesse se débarrasse de ce fardeau en continuant à regarder le doigt plutôt que la lune.

Biopolitique

L’essence biopolitique de l’État-nation est de prendre soin de sa population. Voici l’un des nœuds centraux de cet événement. Le défi auquel un État-nation ne peut absolument pas échapper. Ni par manque de fonds, ni par manque de volonté. Mais que se passe-t-il si les responsables de la réanimation sont invités à choisir qui doit vivre et qui doit-on laissé mourir ? Quelle anomie génère ce paradoxe médico-légal?

Panique

Elle ne semble jamais nous abandonner. C’est toujours la première réaction. Les gens faisaient la queue devant les supermarchés à une heure du matin. Les gens traversent le pays en taxi pour rentrer chez eux. Mais qui est-ce qui n’a pas senti un frisson couler le long de sa colonne vertébrale, même pendant quelques minutes. Une grande inspiration, quelques discussions avec un ami et la lucidité revient. Mais la panique demeure, prête à refaire surface lors du prochain décret.

 

 

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