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De la Commune de Paris aux Gilets Jaunes : la presse contre la révolution.

La répression de la Commune de Paris est sans conteste le massacre le plus sanglant de l’histoire de Paris. La Semaine Sanglante, qui s’est déroulée du 21 au 28 mai 1871, s’est soldée par la mort de 30 000 Communards. Une atrocité incomparable avec celle que nous vivons actuellement à l’encontre des Gilets Jaunes. Pour autant, il nous paraîssait opportun de faire un parallèle sur le rôle qu’ont pu jouer les élites et la presse dans la répression. Le tournant sécuritaire hallucinant du gouvernement d’aujourd’hui s’accompagne d’un délire médiatique où l’on suggère même de « parquer les gilets jaunes dans des stades ». La relative inexistence de voix d’opposition est inquiétante. Celle-ci a joué un rôle en défaveur des révoltés à l’époque de la Commune.

Laxisme sécuritaire ?

Dès le commencement du soulèvement de la Commune de Paris (1871), les élites conservatrices appellent le gouvernement d’Adolphe Thiers à châtier durement les Communards. Louis Veuillot, dans le quotidien monarchiste l’Univers, s’en prend à la mollesse supposée d’Adolphe Thiers : « le gouvernement de Paris est pitoyable, il laisse la ville sans défense. Ô, Dieu de nos pères, suscitez-nous un homme ! ». La Comtesse de Ségur écrit : « M. Thiers ne veut rien faire qui contrarie les rouges (…) Saint Thiers a pour ces abominables scélérats des tendresses paternelles ».

Adolphe Thiers a dirigé la répression pendant la Commune.

Ces propos ne sont pas sans rappeler ceux qui ont suivi l’Ultimatum des Gilets Jaunes sur les Champs-Élysée : « L’avenue était livrée à elle-même », « On a 12 compagnies de CRS qui ont été cantonnées et cloisonnées pour sanctuariser l’Elysée et on a laissé les débordements se faire », comme le relatait le porte-parole de l’UNSA Police. On parle même « laxisme sécuritaire » comme l’évoquait François-Xavier Bellamy (tête de liste les Républicains aux élections européennes) sur BFMtv. Les personnalités conservatrices taxent donc l’exécutif de « laxiste » et de trop « modéré » pour le contraindre à la sévérité.

« Il reste à M. Thiers une tâche importante : celle de purger Paris. »

Côté Commune, le massacre commence, au grand soulagement de ceux qui l’avaient réclamé pendant des semaines. Le Figaro n’hésitera pas : « Il reste à M. Thiers une tâche importante : celle de purger Paris. Jamais occasion pareille ne se présentera (…) Allons, honnêtes gens, un coup de main pour en finir avec la vermine démocratique et sociale, nous devons traquer comme des bêtes fauves ceux qui se cachent ». Une brutalité dans les termes qui nous rappellent directement celle des propos tenus par le ministère de l’Intérieur à la suite du 16 mars : “Il va falloir assumer, même si un black bloc qui met le feu au Fouquet’s s’en prend une et finit tétraplégique” ou encore ceux datant d’il y a quelques semaines de Luc Ferry, philosophe et ancien ministre de l’Éducation nationale, qui appelait les policiers à se servir « de leurs armes contre ces salopards d’extrême droite, d’extrême gauche et des quartiers ».

Plus inquiétants encore sont les intellectuels qui trahissent finalement leur sensibilité ouvrière et leur volonté de changement par peur d’un bouleversement général et de la possible perte d’un statut social confortable. Pendant la Commune déjà, la plupart n’étaient pas prêts à accepter une révolution aussi radicale. La romancière George Sand, qui avait conservé des sympathies socialistes et républicaines, s’est montrée très hostile à la Commune par crainte de perdre ses biens matériels ; « mon mobilier est sauvé ! », écrit-elle lorsque la répression commence ; « les exécutions vont bon train, c’est justice et nécessité ». Dans la foulée, Emile Zola (futur auteur de Germinal) écrivait : « Le bain de sang que le peuple de Paris vient de prendre était peut-être d’une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres ».

Ne serait-ce pas pour des raisons similaires que des personnalités dites « socialistes » s’emportent actuellement dans de telles positions ? Il faut bien avouer que la récente intervention de Ségolène Royal sur RTL est quelque peu surprenante pour une femme qui se dit de gauche : « J’ai vu que la présence des militaires face aux gilets jaunes soulevait une polémique. Mais je vais vous faire un aveu, je me demande pourquoi cela n’avait pas été fait avant ! ».

La presse saccagée

Le massacre de la Commune a donc instauré une scission durable entre les élites républicaines (modérées), parlementaires, journalistes et intellectuels d’une part, et le mouvement ouvrier et populaire de l’autre. Le rôle de la presse et des intellectuels sous la Commune n’y est pas pour rien. La presse, qualifiée de « figariste », était d’ailleurs l’une des cibles favorites des Communards ; les locaux du Figaro et du Gaulois ont été saccagés par des ouvriers parisiens durant la brève existence de la Commune. Des attaques qui font directement écho avec celles de certains gilets jaunes à l’encontre de certaines chaînes télévisées ou presse locale (https://www.20minutes.fr/arts-stars/medias/2443531-20190205-gilets-jaunes-face-defiance-medias-locaux-interrogent-pratiques).

Peu d’intellectuels sont ressortis du lot pendant le bref épisode de la Commune de Paris. Jules Vallès, communard, et Victor Hugo, conservateur devenu républicain et socialiste, constituent les deux exceptions les plus notables. Si la rue demeure le principal théâtre du conflit, il ne demeure pas complètement délié du terrain culturel et médiatique qui constitue lui aussi un champ de bataille déterminant.

Source : https://www.acrimed.org/La-responsabilite-de-la-presse-dans-la-repression

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