De « L’habite à sociale » à la “Commune Saint Nicaise” en passant par la “Casa Nostra”, la pratique de l’occupation de bâtiments abandonnés, appelée squat, s’est répandue à Rouen ces cinq dernières années. Nous étions curieux de récolter quelques expériences et d’éclaircir les motivations de ce geste. Pour ce faire, nous avons rencontré un ancien occupant de la “Casa Nostra” et lui avons posé quelques questions. Entretien.

Alors dis-nous, en deux mots, c’était quoi la Casa Nostra ?

La Casa Nostra, c’est un lieu qu’on a squatté à deux reprises. Une première fois pendant un an entre février 2013 et janvier 2014, et une autre fois un an plus tard entre janvier 2015 et avril 2016. Avant nous, c’était la Case, un restaurant sénégalais. Un jour en passant à la Croix de Pierre on a vu ce restaurant en liquidation judiciaire. Le tenancier était parti au Sénégal et ne payait plus les loyers. L’huissier et les déménageurs étaient là à retirer tout le mobilier. Ça tombait bien car on se faisait expulser au même moment de la maison que l’on avait depuis un an à l’autre bout de Rouen, rue du Renard. Cette maison là on pensait la tenir à vie, on avait jamais eu de nouvelles du propriétaire. Pas de procédure, rien. Et voilà qu’un beau matin celui-ci s’est présenté. Gendarme de métier. Comme tout le monde, il doit lancer une procédure pour nous expulser mais finalement il a fait mieux : avec son agence immobilière ils ont mis en vente la maison, mais avec ses occupants, à savoir nous. Le prix est plus abordable mais c’est au nouveau propriétaire de se débarrasser des « indésirables ». Après ça, des types parfois menaçants venaient et voulaient visiter la maison. On refusait et cela devenait de plus en plus oppressant. Alors avec une partie des potes on a migré vers la Case. D’autres ont pris des colocs ou sont partis vivre ailleurs.

Occupation du Bamville par le Collectif de solidarité ZAD Rouen/NDDL

Raconte-nous comment se passent les premiers moments d’une occupation ?

Eh bien déjà il faut repérer un lieu qui semble abandonné. Il faut s’assurer que c’est bien le cas en repassant plusieurs fois devant ou en se renseignant d’une manière ou d’une autre. Ensuite il faut s’introduire à l’intérieur sans effraction visible. Le moment où tout se joue c’est au début. Il faut être discret et se barricader pour empêcher la police et l’huissier de rentrer. Et puis si t’es dans le lieu depuis plus de 48h et que tu trouves un moyen de le prouver (une lettre que tu te fais envoyer à cette adresse par exemple), la police ne peut pas t’évacuer comme ça. Des textes de loi l’affirment : ils sont obligés de contacter le propriétaire et celui-ci lance une procédure judiciaire à ton encontre. Du coup, l’enjeu c’est de tenir ce délai, de dissuader la police de rentrer, de filer des noms à l’huissier pour lancer la procédure au tribunal, et là t’es tranquille. Le temps de la procédure, plus le délai que t’obtiens, tu restes plusieurs mois dans les lieux, parfois plus. Il faut savoir que tu ne risques rien pénalement à squatter un bâtiment. Le propriétaire réclame son bien et toi tu demandes seulement du délai pour retrouver un logement, pour avoir le temps de faire tes démarches etc. Bon ça c’est pour le côté technique de l’occupation, mais la brochure « le squat de A a Z » (https://infokiosques.net/imprimersa…) explique très bien tout ça, pour ceux qui voudraient se lancer dans l’aventure.Quand bien même on a occupé pas loin d’une dizaine de lieux sur Rouen ces cinq dernières années, on retrouve chaque fois la même jouissance d’arpenter les étages, découvrir chaque pièce à la recherche des petits détails qui font l’histoire de ces maisons ou en imaginant déjà leur futur usage. Un ancien garage devient une énorme salle de concert. Des bureaux sont transformés en salle de projection et salle à manger. Le salon fait office de dortoir. Les combles sont réinvesties par un atelier peinture. C’est parfois des endroits devant lesquels tu es passé des centaines de fois, sans jamais t’imaginer comment ils étaient foutus ou quels potentiels ils contenaient.

Aperçu des escaliers au 30 rue du lieu de santé

Tu parles parfois de « squat », parfois d’occupations. C’est quoi la différence ?

Le terme « squat » porte avec lui un imaginaire qui ne nous est pas toujours favorable. D’un côté, quand t’annonces aux voisins qu’il y a un « squat » dans le quartier, ça effraie et ça laisse place à tous les fantasmes possibles sur des seringues qui joncheraient le sol. De l’autre, des gens passent et pensent que c’est effectivement le cas, que le « squat » t’y fais ce que tu veux parce que « c’est à tout le monde ». Autant de caricatures qui persistent car l’histoire du mouvement « squat » est souvent mal connue. Le squat c’est avant tout une pratique. Celle d’habiter un lieu sans droit ni titre. Après, il y a autant de formes de squats qu’il y a de manière d’habiter le monde. Certains squattent parce qu’ils n’ont pas de logements, d’autres pour y faire des trucs d’artistes, et certains, pour s’acheter une conscience politique. Ça, c’est nous. Non, plus sérieusement, il y a fondamentalement quelque chose de politique dans le fait de squatter, d’une part parce que les conditions d’accès au logement sont devenues exorbitantes, et de l’autre, parce que le pouvoir passe aussi par l’aménagement de nos espaces de vies, de nos quartiers, etc. Grossièrement, la vie quotidienne se répartit entre les quatre murs du privé et les endroits où tu vas travailler, ou te divertir. Pour passer de l’un à l’autre, tu empruntes les rues, l’espace public, qui est quasi-intégralement policé et dédié à l’activité économique. Rien n’est laissé au hasard. Par l’occupation de lieux, tu rompts avec ces logiques là – même si c’est temporaire.

L’aventure est intense, les rencontres nombreuses

Peut-on parler de « mouvement squat » à Rouen ?

On parle de « mouvement » lorsque la pratique de l’occupation atteint un certain niveau de légitimité au sein d’une frange de la population, se propage et devient massive. Dans les années 70 en Italie par exemple, pris dans un vent de contestation général, des quartiers ouvriers entiers ont décidé de ne plus payer leurs loyers. Aujourd’hui, à Bologne, Rome, Milan et dans d’autres villes, des collectifs de « lutte pour la maison » (lotta per la casa) ouvrent systématiquement des appartements vides pour des familles dans le besoin. Dans certains quartiers, les appartements occupés se comptent par centaines. Dans les pays un peu plus au Nord, comme la France, l’Allemagne et le Danemark, c’est plutôt la scène musicale et contestataire qui s’est essayée au squat. Il n’y avait pas une journée sans un concert punk dans un lieu occupé à Paris dans les années 80. Après la chute du mur, les maisons abandonnées depuis des années sur le tracé séparant Berlin Est et Ouest ont été réinvesties par des amoureux de la techno et de la fête libre. A Copenhague, la résistance de la célèbre « Maison des jeunes » dans les années 2000 a suscité d’énormes soutiens et une vive résistance lors de son expulsion. Dans ces cas là, on peut parler de mouvement.A Rouen clairement, ce n’est pas le cas. En revanche, on peut dire qu’une « séquence » squat s’est ouverte avec l’occupation du 30 rue du lieu de santé (L’habite asociale) en 2010. A ce moment, à part « La Maison blanche » qui s’était faite violemment expulsée après trois semaines d’existence, cela faisait dix ans qu’un lieu n’avait pas tenu au-delà des premières heures d’occupation. Le dernier en date était « Chez Emile », qui avait duré [edit : plusieurs années] et brassé pas mal de monde.A l’automne 2010 donc, un mouvement social éclate en France contre la réforme des retraites. Quand le mouvement se termine, une bande qui s’organisait depuis quelques temps sur la fac décide de faire perdurer la lutte par d’autres moyens. Ils occupent le lieu et une série d’activités s’y tiennent : projections, discussions, ateliers en tous genres. Le classique du squat « politique ». Mais l’aventure est intense, les rencontres nombreuses. C’est d’ailleurs à ce moment que je rejoins le groupe. Ensuite se sont enchaînés les squats, sans un jour de trêve, jusqu’à la dernière Casa Nostra.

Concert de Perm36 à la Casa Nostra

Selon toi, que reste-t-il de toutes ces années squats et de la Casa Nostra ?

Squatter un lieu, le tenir, faire connaître son existence, ça permet déjà de rendre la possibilité même de l’occupation viable, palpable, ré-appropriable. Réintroduire un tel geste à Rouen alors que dix ans s’étaient écoulés sans squat, ça a été super important pour l’histoire politique de la ville. Par exemple le squat le « Bamville », rive gauche, a été occupé pendant plusieurs mois en 2013 par le Collectif de solidarité ZAD de Rouen. C’était pas la bande de squatteurs initiale, c’était d’autres personnes qui s’étaient rencontrées autour de la lutte contre l’aéroport à Notre-Dame-Des-Landes et qui avaient le désir de s’organiser dans leur propre ville, d’avoir un lieu pour se réunir et faire des soirées de soutien. Des potes ont aussi pris des squats d’habitation. On en a moins entendu parler mais déjà on voit que la pratique a été reprise et que ça a permis à de nouvelles bandes de se former et de se rencontrer.Au niveau de l’expérience en tant que telle, pour moi, ça été une sorte d’« école du communisme ». T’arrives, tu rencontres des nouvelles personnes, t’apprends à vivre à plein. On s’organise pour récupérer de la bouffe ou pour faire des travaux de réhabilitation des lieux. Untel te montre les bases de l’électricité, l’autre comment remettre l’eau quand elle a été coupée par les services de la ville.

A cette période de la Casa Nostra, on a assisté à un espèce de décloisonnement du caractère uniquement « militant » du squat

C’est des moments émancipateurs car notre génération, d’autant plus en milieu urbain, est totalement dépendante de l’organisation étatique. Celle-ci s’est rendue indispensable précisément parce qu’elle prend en charge tous les aspects de nos vies : la production de nourriture ou d’énergie, leur acheminement, les questions de santé, d’éducation, etc. L’art de la débrouille que l’on cultive dans les squats, les savoirs-faire qui s’y partagent, c’est selon moi les préliminaires à la réappropriation de nos moyens d’existence. Et puis évidemment il y a toute la magie des rencontres, des amitiés, des perspectives politiques qui se tracent…Pour parler précisément de la Casa Nostra, on l’a occupée au moment où une partie d’entre nous voulaient sortir de la précarité du logement et on a pris des colocations. Mais on avait toujours besoin d’un lieu pour nos activités, pour se retrouver, pour organiser des événements publics, concerts et autres. La Casa, c’était notre « local ». Le lieu s’apparentait à un bar plus ou moins normal, bien loin des clichés des squats vétustes et délabrés. Un peu par hasard on s’est procuré un four à pizza et on a commencé à tenir des soirées régulièrement. Tu pouvais venir manger et boire avec quelques euros en poche. Ça a brassé vraiment beaucoup de monde. Puis il y avait les concerts aussi. Dans les précédents lieux, c’était principalement des groupes de potes qui acceptaient de jouer, ou des groupes familiers du milieu squat. Quand on leur proposait, les groupes de la scène musicale rouennaise avaient une certaine réticence à venir jouer. Certains diront que l’on avait un côté trop « donneur de leçons » ou bien pensaient-ils que venir jouer chez nous engageait à quelque chose politiquement. Toujours est-il qu’avec la Casa, il y a eu une sorte de déblocage et la scène musicale « indépendante » s’est mise à fréquenter nos soirées, à venir jouer et même à organiser des concerts. Et on a commencé à avoir beaucoup de demandes y compris de groupes qui venaient de plus loin et qui tenaient à jouer dans le lieu.On sentait que l’existence d’un lieu dans lequel tu peux venir jouer quand tu veux sans avoir à déposer de « maquettes », où tu peux faire jouer des potes en tournée n’importe quel jour de la semaine, où tu rentres gratuitement et où tu peux boire pour des prix très abordables, cela constituait et constitue toujours un réel enjeu. Et ça, c’était possible parce que le lieu était occupé et qu’on n’était pas dans une logique de rentabilité. A cette période de la Casa Nostra, on a assisté à un espèce de décloisonnement du caractère uniquement « militant » du squat vers quelque chose de non moins politique : la réappropriation de lieux de concerts et de fête dans une ville qui justement mène une guerre à leur encontre. D’autant plus depuis l’incendie du Cuba Libre l’été dernier, un certain nombre de lieux ont fermé ces dernières années et les soirées sont repoussées loin du centre ville et à des prix exorbitants.

 

Depuis, la Casa Nostra a été expulsée et vient d’être murée, comme pour nous signifier qu’il n’y aura pas de troisième fois. Mais pas d’inquiétude, les politiques accablantes de la ville produiront forcément leur excédent. Ici une brochure de la Casa Nostra écrite en 2015 : https://rouendanslarue.noblogs.org/post/2016/11/11/brochure-casa-nostra-2015/