Nous retranscrivons ici sous forme d’article la discussion #3 du cycle de discussions « S’opposer au régime. Quelles expériences? Quelles perspectives? » (https://rouendanslarue.noblogs.org/files/2016/11/cycle-de-discussion.pdf) amorcé le 26 novembre 2016. Celle-ci traitait de l’héritage des luttes paysannes dans le Loire-Atlantique et de comment celui-ci se prolonge dans l’occupation de la ZAD de Notre-Dame-Des-Landes. Ce qui suit est une intervention de deux habitants de la zone. L’intervention, dense, est restituée en deux parties. Voici la première.

Introduction

L’idée de la présentation que l’on va faire, ce n’est pas de parler de la situation actuelle de la ZAD ni simplement du mouvement d’occupation, mais c’est d’essayer de comprendre l’histoire de lutte d’un territoire, l’héritage révolutionnaire dont il est chargé, comment cet héritage là s’est réactivé ou comment il se prolonge dans ce que l’on vit actuellement sur la ZAD et dans ce que l’on a vécu au printemps dernier à Nantes lors du mouvement contre la loi travail.

Le fil que l’on vous propose de suivre c’est le fil d’une idée, d’une forme de surgissement, d’une forme d’organisation politique, d’une manière de vivre, qui s’est déployée à plusieurs moments dans l’histoire locale, c’est l’idée de commune. C’est peut-être une idée, qui en ces temps de campagne, de ruines de la politique classique, une idée qui pourrait peut-être amorcée quelque chose de nouveau dans le mouvement. A la fois de nouveau et chargé d’histoire.

De là où l’on parle, de la ZAD, pour nous la commune c’est à la fois un héritage politique et un devenir révolutionnaire, une sorte d’horizon qui se dégage dans ce que l’on fait, dans ce qu’on élabore sur la ZAD et dans ce que l’on fait lorsque l’on se retrouve dans les rues à Nantes. On va essayer de faire des allers-retours entre l’héritage politique en Loire-Atlantique et les luttes actuelles.

Dans un premier temps on va parler de l’histoire des communaux sur la ZAD, c’est à dire du rapport qui préexistait à l’embocagement et à l’aménagement capitaliste du territoire, qui a en partie a façonné le paysage et une certaine manière de lutter. On va mettre ça en perspective avec des réflexions qu’il y a actuellement dans le mouvement sur la communisation des terres, l’occupation de 800 hectares de terres agricoles qui engagent un certain nombre de questions: occuper pour qui ? pour quoi faire ? qu’est ce qu’on en fait ? comment on habite la zone ?

Dans un deuxième temps (prochaine partie de la retranscription) on parlera de la commune mais non comme une chose extérieure, non comme une manière de se mettre hors du monde comme la commune féodale qui tient à distance le pouvoir en restant à la périphérie. La commune s’est aussi des moments offensifs, des moments insurrectionnels. A Nantes, le moment le plus fort qui a incarné cette forme de commune dans l’histoire récente, c’est mai 68 et ce qu’il a donné de très particulier à Nantes. Nous allons donc faire des allers-retours entre histoire des communaux, passé et présent à la ZAD, mai 68 à Nantes et ce que l’on a vécu au printemps dernier pendant la loi travail.

I) Une histoire du territoire à Notre-Dame-Des-Landes et ses alentours

Souvent l’imaginaire véhiculé autour de la lutte à la ZAD, c’est l’idée d’une lutte écologique qui serait là pour défendre la nature. En regardant bien le bocage qui nous environne, en se penchant sur son histoire et en commençant à l’habiter, on se rend compte que ce que l’on défend comme forme de vie, comme territoire sur la ZAD ce n’est pas un paysage naturel, sauvage, immuable, c’est un paysage qui a été façonné par la main de l’homme et un grand nombre de paysans.

Michel Tarin qui été une personne très importante dans la lutte sur la ZAD mais aussi en mai 68 à Nantes, qui est mort récemment, racontait à propos de la ZAD : « Quand mes arrières arrières grands-parents sont arrivés il n’y avait rien ici. C’étaient les landes. Après ces landes ont été pâturé par les communaux. Les fermiers de l’époque, les bourgs de la Paquelais, Treillière, NDDL, mettaient leurs animaux en estive l’été sur ces terres comme ça se fait en montagne. En 1840, 1850, les communaux ont été abandonné pour installer les exploitations agricoles. Ce sont les moines de Blain qui ont engagé le défrichage et la mise en place des exploitations entre 1830 et 1860. »

Il faut se figurer que le paysage que l’on voit actuellement sur la ZAD date de ce moment-là, de 1840. Avant c’était une lande complètement déclose, un espace complètement lisse, un territoire qui était voué à l’usage commun des habitants et paysans des bourgs alentours.

A chaque fois, la production de territoire c’est l’objet d’une guerre, d’une opposition entre les habitants et un pouvoir qui cherche à les contrôler. La genèse du bocage, que l’on appelle l’embocagement, correspond à un moment très précis dans l’histoire de France et donc de la Loire-Atlantique aussi : elle commence à partir de la fin des communaux. Les haies, foisonnantes sur la ZAD, sont d’abord une forme d’enclosure, un dispositif de délimitation et d’attribution de parcelles à des groupes ou des personnes en contrepartie d’une rente. C’est l’appropriation de la terre qui dessine les parcelles gémoétriques que l’on voit aujourd’hui sur la ZAD et qui va être dans les années 1950 altéré par le remembrement où là, il s’agira de refaire des grandes parcelles uniques liées à l’industrialisation de l’agriculture. Le bocage c’est un découpage et une segmentation de l’espace qui résulte d’une privatisation des communs.

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L’un des actes originel de tout ça c’est le bornage. Dès 1830, on envoie des géomètres pour borner, délimiter quel bout de terrain va être attribué à qui et dessiner ainsi les parcelles. Face à ça, il y a une résistance car ce phénomène d’enclosure il commence par les terres les plus riches les plus arables les plus saines et va petit à petit s’étendre et faire reculer la lande au fur et à mesure que progresse le temps. Avant que la noblesse le clergé et le pouvoir économique ne cherchent à s’accaparer les communaux, il y avait des usages communs qui s’y déployaient : le parcours du troupeau, la veine pâture, la cueillette, la chasse, la pêche. L’absence de valorisation marchande de ces espaces là laissait le champ libre à un foisonnement d’activités non marchandes qui rendait possible le déploiement de la forme-de-vie paysan, celui qui répond à ses besoins, qui fait ses manches à outils, qui fait du paillage etc. C’était à l’époque ce qu’on appelait les terres vaines et vagues. Il faut se figurer qu’en Bretagne au XVIIIème siècle c’est une part énorme du territoire : 42,7 % de la superficie totale de la Bretagne est sous ce statut de terres vaines et vagues, sous ce statut de communaux. C’est le droit d’usage qui s’applique.

En Bretagne, dans le droit et en théorie à ce moment-là, ces terres appartiennent à des seigneurs. Par exemple à NDDL, elles appartiennent appartient à des seigneurs. Sauf que ces terres sont difficilement valorisables et les seigneurs « tolèrent » les usages communs des paysans. Mais cette tolérance est liée uniquement à un rapport de force qui est entretenu par les paysans eux-mêmes qui vont s’opposer très fort à l’embocagement en détruisant les haies, en détruisant les talus, en fomentant des coups contre l’embocagement. On a plein d’exemples : à Héric ils détruisent les talus, à Treillères en 1786, il y a un abbé du coin qui se met à la tête d’une grande révolte et qui va aussi abattre plein de talus. Cette combativité là paysanne va se déployer du XVIème à la fin XIXème siècle. A NDDL, le moment chaud ça va être entre 1830 et 1840, quand ils vont commencer à installer les exploitations et à défaire les landes.

Ce qui nous intéresse dans l’histoire des communaux c’est qu’elle permet de penser autrement une question que l’on se pose souvent dans les mouvement anti-aéroport c’est la question du communisme. On peut l’envisager non pas comme une idéologie, un régime, un système politique, un rapport de production, mais comme une façon de vivre, une façon de se rapporter au territoire et de l’utiliser en commun.

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Et ça, ça va être attaqué par la révolution française car à ce moment là, ce qu’il va s’opérer, c’est le partage des communaux. Avant il y avait quelque chose qui était de l’ordre de la commune villageoise qui existait, qui avait pour but de tenir le pouvoir féodal à distance avec des arrangements : on signait des chartes, des droits d’exception etc. Cela va être attaqué par le partage des communaux. Au lieu que ce soit un noble qui s’accapare tous les communaux, on procède à un partage individuel. Ça va créé des divisions dans les villages. Le but de l’opération c’est que la commune villageoise en tant que forme d’organisation politique disparaisse et qu’il ne reste plus que les liens de groupe social, de système économique, d’échange, mais qu’il n’y ai plus de formes d’organisations politiques autonomes dans les villages. Ce partage exclue toutes les populations mouvantes. A NDDL, il va s’exercer à partir de 1793 et prendre corps concrètement un peu plus tard.

Cet héritage des luttes paysannes va se prolonger. Cette combativité de ceux qui attaquaient les talus et qui voulaient défendre l’usage commun des terres va se prolonger car après l’ère des communaux il y a l’ère du fermage qui est la mise en place d’un contrat entre le paysan et le fermier. Il va y avoir tout un tas de combats pour la défense du statut du fermage qui va se prolonger et qui va être très fort à partir des années 1960. Cette lutte va se renforcer car il y a un groupe de paysans, notamment autour de Bernard Lambert, qui s’appelle « paysans en lutte » et qui va essayer de remettre les paysans dans une forme de lutte révolutionnaire. Il faut savoir que dans l’imaginaire les paysans révolutionnaires c’étaient soit les versaillais, soit les chemises vertes en Loire-Atlantique qui sont des organisations paysannes contre le front populaire et qui manifestaient massivement en 36. Lui son point de départ et celui des « paysans en lutte » c’est qu’il y a une prolétarisation des paysans et que leur place, ce n’est pas comme la FNSEA le pense à savoir une place de chef d’entreprise, mais qu’ils doivent travailler et s’organiser avec les ouvriers. Ce sont aussi des paysans qui se sont impliqués fortement en 68. Ils vont aussi mener des occupations de fermes. Il y a quelques exemples comme à Lepellerin. Chaque fois qu’il y a un conflit entre le propriétaire et le fermier l’idée c’est de venir en nombre avec les paysans organisés, de se relayer dans les fermes pour assurer la défense face au propriétaire belliqueux et face à ce qui à l’époque s’appelait la FFA, une sorte d’organisation de paysans d’extrême droite au service des propriétaires. Ils vont faire plusieurs occupations.

Dans ces années-là, un paysan qui s’appelle Armand Mouillet est en conflit avec son propriétaire qui veut l’expulser pour mettre son fils à la place. Armand Mouillet va d’abord déployer tous les recours juridiques possibles pour retarder son expulsion et l’empêcher. Il va perdre à chaque fois ou obtenir quelques délais. A un moment ça va rendre le propriétaire fou et il décide avec une bande de la FFA de venir avec des tractopelles et de l’expulser manu-militari de cette ferme. A partir de là il y a une grosse bataille qui se déclenche et il y a un système de rondes. Tous les paysans du canton se relaient pour veiller à la ferme et la défendre. Ce qui est intéressant dans cette histoire là, c’est que tous les paysans de Loire-Atlantique se relaient et c’est là qu’une bonne partie de nos camarades paysans ont rencontré leurs compagnes, c’est là que beaucoup d’ouvriers de la CFDT et de la CGT viennent participer à cette lutte. Tout ce qui s’expérimente à ce moment-là dans les années 70 c’est quelque chose qui est resté très fort chez nos camarades paysans que l’on croise aujourd’hui sur la ZAD. Par exemple, quand il s’est agit d’ouvrir la ferme de Bellevue, le système de rondes par cantons qui tient un lieu s’est organisé sur le même principe. Il va y avoir des moments épiques en 77 au moment du jugement final où les flics viennent expulser la ferme. Beaucoup de paysans qui viennent à la ZAD ont ce souvenir-là : ils sont dans la boue dans un champs face aux flics avec un troupeau de vaches entre eux et les flics. Tout l’après midi, ils poussent les vaches sur les flics, ils courrent et mettent des coups de bâtons aux vaches et aux flics. C’est une espèce de bataille qui va durer des heures dans la boue dans laquelle s’illustrent des paysans que l’on croise encore aujourd’hui. Cette bataille là va s’achever par une défaite dans la mesure où les flics vont réussir à reprendre la ferme. Mouillet ne veut pas partir et veut rester coûte que coûte et avec d’autres paysans ils vont s’installer dans la forêt au bord de la ferme pour continuer à ennuyer le propriétaire jusqu’au bout et continuer à cultiver les terres. Cette solidarité, cette entraide, ce rapport au territoire, cette manière de défendre l’usage qu’il a de sa ferme contre son propriétaire qui veut la valoriser, c’est quelque chose qui est encore très important aujourd’hui dans l’imaginaire des paysans de NDDL. Armand va rester pendant des années dans sa ferme à vivre à côté de son propriétaire. Il est seul, il y a juste quelques groupes de paysans-travailleurs qui continuent à venir le voir, et au début des années 2000, Armand est mort car il était vieux, ou plus exactement il s’est fait piétiner par ses vaches, il marchait sur un vieux chemin boueux, il a glissé et il s’est fait marché dessus par son troupeau. Il est mort là d’où il a dit qu’il ne partirait jamais. Plein de paysans qui jusqu’au bout ont été faire des chantiers collectifs chez lui, et qui sont les mêmes qui nous ont aidé sur la construction du Sabot, qui nous ont aidé sur les installations et qui viennent encore aujourd’hui labourer les jardins avec nous et qui sont dans COPAIN (collectif de paysans en lutte contre l’aéroport de NDDL) pour une bonne partie d’entre eux, sont allés chez Mouillet récupérer le bois de sa cabane pour l’amener aux Planchettes sur la ZAD qui allait devenir en 2010 la cabane de résistance, le premier lieu d’organisation du mouvement, en se disant, au moins ce bois là servira à prolonger la lutte.

II) Héritage et mémoire des luttes dans le mouvement anti-aéroport

Comme l’histoire du territoire existe comme une sorte d’héritage dans la forme de composition qu’a pris le mouvement à NDDL depuis quelques années ? La question des terres et la question agricole qui s’est posée dans le mouvement elle ne commence pas tout à fait lorsque la cabane de résistance a été construite mais tout au début du projet en 1974 lorsqu’il y a le premier collectif, une association, qui se créé contre le projet d’aéroport qui s’appelle l’ADECA. Elle concerne tous les paysans impactés sur la surface du projet, qui ont leurs fermes ou des terres. Dès le début, les premiers arguments de cette association concerne la question du foncier et des terres, et surtout de leur usage par des paysans depuis des siècles. Dès le début la lutte démarre avec cette question là au cœur qui est la question des terres et de l’usage du territoire. Cette question connaît une accélération lorsque la ZAD naît et que la question d’habiter le territoire devient une des principales manière de lutter. Cette question a été réactivé et renforcé par la naissance de COPAIN, un collectif de paysans qui n’habitent pas sur la zone d’implantation du projet mais qui habitent autour et qui à un moment sont rentrés dans la lutte.

Le premier événement c’est au printemps 2011. Il y a une manifestation qui défriche un terrain pour installer un projet maraîcher, au Sabot, qui a été l’un des squats détruit pendant l’opération César. C’est le moment où dans le mouvement d’occupation il y a des projets agricoles qui commencent à arriver. Quelques mois plus tard il y a une tracto-vélo organisée par le mouvement qui va de NDDL à Paris, et c’est ce qui marque la naissance du collectif COPAIN. La ligne politique qu’ils adoptent lorsqu’ils arrivent dans la lutte, c’est la défense des paysans qui ont refusé de vendre leurs terres à Vinci et plus généralement la défense des terres nourricières comme ils les appellent, contre le projet d’aéroport. Ces deux événements précèdent l’opération César mais ils commencent à configurer un lien entre le monde paysan et le monde des occupants. Ce lien prend de l’ épaisseur et de la consistance pendant l’opération et plus précisément à la fin de l’opération lors de la défense du Rosier.

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Le Rosier c’est une ferme occupée par des gens et il y a un processus de défense qui s’organise juste après la manif de réoccupation. Ce processus rassemble des paysans de COPAIN, les occupants de la ferme et d’autres occupants de la ZAD. Il faut imaginer la ferme qui est plus ou moins entourée de tracteurs avec sur les routes en amont des grosses barricades de foins, des pylônes en béton et des tranchées dans la route: ambiance opération César en 2012. A ce moment il se passe une semaine sans que la police n’intervienne et il y a une veille qui est organisée nuit et jour à la fois par les paysans des différents cantons et à la fois par les occupants qui restent tenir les barricades. Pendant cette semaine il se passe tout un tas de discussions notamment sur qu’est ce que pourrait devenir ce territoire si, à un moment donné, on gagnait et que le projet était abandonné ? Ces discussions aboutissent à la fin de la semaine par une intervention des flics qui interviennent et qui arrivent à détruire la ferme. Il se passe deux jours d’affrontements soutenus aux abords de la ferme et de la forêt de Roanne qui mettent un terme à l’opération César. Ce sont les deux derniers jours d’affrontement suivis par la mise en en place la commission de dialogue. A ce moment-là c’est un peu la naissance de ce que l’on a appelé par la suite « Sème ta ZAD », c’est à dire une assemblée qui réunit tous les projets agricoles qui sont sur la ZAD ou qui s’y installent, ainsi que le collectif COPAIN et les paysans de la zone qui ont refusé de vendre. C’est un espace de composition entre ces différents mondes. Forts de la victoire contre César, on se demande à ce moment-là comment on va utiliser ensemble ce territoire si le projet d’aéroport est abandonné et comment on va prolonger les liens que l’on a réussit à construire pendant ces semaines de barricades. Ce processus va se poursuivre dans les trois dernières années, il va donner notamment la prise de terres à des paysans qui ont vendu et un rapport de force va s’instaurer avec l’institution d’État locale qui est la chambre d’agriculture, qui elle fricote avec AGO (Aéroport Grand-Ouest) Vinci. A travers cet ensemble de prises de terres, il y a un nouveau processus qui va naître encore élargi à d’autres composantes du mouvement, qui va vraiment réfléchir sur la question de l’avenir et elle va d’abord le réfléchir à partir de l’usage des terres : qu’est ce qu’on fait des 1600 hectares que représentent la ZAD, qui sont propriété d’État, et que nous voulons récupérer si le projet est abandonné ?

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Ce processus discute à la fois de l’usage des terres mais aussi de la question des cabanes, des différents pratiques d’habitation sur la zone, de la présence de la police etc. La question des terres nous paraît intéressante ici car il nous semble que dans le rapport de force qui a été instauré avec la chambre d’agriculture on peut y voir une manière particulière de destituer une institution d’État. Ce qu’il s’est passé, il y a d’abord le collectif COPAIN qui a demandé à ce qu’un espace de discussion soit créé entre les paysans impactés par le projet et les nouveaux occupants, notamment quand ils ont ouvert la ferme de Bellevue, et que cet espace soit celui depuis lequel tous les ans on puisse répartir les différentes parcelles à différents types de projets. Évidemment la chambre d’agriculture qui fonctionne avec Vinci n’avait aucun intérêt de permettre l’existence d’un un espace comme ça. En effet toutes les terres qui n’étaient plus utilisées et que l’État avait racheté, elle les distribuait aux paysans qui avaient accepté de vendre à Vinci avec des conventions précaires, donc à titre gratuit, renouvelables tous les ans, et ainsi créer une forme de division entre les paysans qui résistaient et ceux qui avaient vendu. Avec les paysans on a commencé par prendre différentes terres pour y faire des projets agricoles, pour des cultures collectives que l’on continue de mener ensemble. A partir de là ça a commencé a créé tout un tas de conflits entre des paysans à qui on prenait des terres et le mouvement d’occupation. La chambre d’agriculture a donc jugé utile d’ouvrir cet espace de discussion pour faire redescendre la tension où les uns commençaient à dire qu’ils allaient venir avec la FNSEA pour reprendre les terres. Nous on commençait à cultiver une parcelle en y plantant quelque chose, le paysan revenait et re-labourait ce que l’on avait semé, donc on finissait par mettre des carcasses de voitures aux entrées de la parcelle pour l’empêcher de rentrer avec son tracteur. Il y avait un niveau de tension qui montait. Donc ces réunions ont eu lieu et elles ont été organisé par la chambre d’agriculture sans nous inviter directement mais en sachant que l’on allait s’inviter tout seul. La configuration de la réunion c’étaient deux agents de la chambre d’agriculture qui venaient avec une grande carte avec tout le parcellaire de la ZAD. Et ils disaient voilà cette année il faut que l’on fasse la répartition et ils demandaient à chaque paysan où il voulait se mettre et puis sur les terres où il y avait des conflits l’idée c’était de discuter pour essayer d’apaiser les choses. Ce qu’on a fait à ce moment-là, plutôt que de rentrer dans le jeu de négociation, on est arrivé avec les paysans en lutte et on a posé une position ferme, en disant ces terres là (environ 220 hectares) vous les retirez de la répartition d’AGO Vinci, maintenant elles sont prises en charge par le mouvement. Donc ces terres sortent de votre carte. A ce moment-là, n’étant pas du tout en position de force, ils l’ont fait. Et c’est comme ça qu’a commencé le processus de récupérations de terres et puis l’énonciation politique qui l’a accompagné. L’énonciation politique a été discuté dans un texte en six points, synthétisant la position commune du mouvement concernant l’avenir sans aéroport. Il est dit que l’ensemble de terres qui sont dans l’emprise du projet, si le projet est abandonné, seront prises en charge par le mouvement et ne seront plus du tout gérées par l’institution d’État. C’est une position qui est adoptée par la totalité du mouvement. Donc ça c’est un exemple du questionnement sur l’avenir et de comment on arrive à arracher ces questions aux institutions. Ce processus et ce questionnement continuent autour des cabanes et des normes urbanistiques, autour des voiries, des fossés, des haies, enfin toutes les questions relatives au territoire.

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C’est un peu un retour aux cahiers de doléance de Fay de Bretagne, un village du coin où ils disaient que l’on use de ces biens que par un commun consentement. C’est le commun qui décide de l’utilisation de ces biens et non une institution extérieure qui va nous dire comment on attribue telle ou telle terre, comment on va l’utiliser, quel usage a sa place ou pas. C’est le mouvement dans toutes ses composantes pour nous aujourd’hui qui doit trouver les formes d’auto-organisation pour déterminer ensemble les usages de ces terres, les nouvelles installations, qu’est ce qu’on fait du bois, des routes, qui cultive quoi et où ? Comment on essaye de résoudre ensemble des conflits d’usage sans avoir à passer par les institutions telles que la police ou la justice.