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Entraide, distanciation sociale et double-pouvoir sous état d’exception – Des nouvelles de New-York

À mesure que se répand la pandémie, des témoignages nous parviennent sur la façon dont les uns et les autres ont pris la mesure de la situation et s’organisent pour y faire face. Nous publions aujourd’hui un texte américain. Il nous vient de Woodbine, un lieu expérimental dans le Queens à New York, qui s’attache à construire une forme d’autonomie au moyen d’un certains nombres de pratiques, d’outils et de savoir-faire. « Comment construire des espaces d’autonomie et de solidarité qui puissent transformer notre relation à l’État alors que le système s’effondre ? »

https://www.woodbine.nyc/

Texte paru initialement en anglais : https://conversations.e-flux.com/t/mutual-aid-social-distancing-and-dual-power-in-the-state-of-emergency/9686

Traduction Rouen dans la rue 

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Entraide, distanciation sociale et double-pouvoir sous état d’exception

La crise sanitaire s’est rapidement métamorphosée en crise infinie de la reproduction sociale. Avec la fermeture des écoles, des commerces et des établissements de toute sorte, des millions de personnes voient leurs revenus diminuer, leur logement devenir plus cher, et parfois même peinent à obtenir les ressources de base, ce qui exacerbe les inégalités structurelles et accroit le nombre des précaires. Confrontés au spectre de l’émeute et à la pression populaire, les États ont initié une politique publique de « socialisme de la catastrophe » qui combine des mesures déséquilibrées voire contradictoires. Quoi qu’il en soit, l’urgence s’intensifie heure par heure et notre régime biopolitique connaît une crise existentielle.

Dans ces circonstances, il devient nécessaire de construire des infrastructures autonomes d’entraide et de soin. À l’heure où la résistance collective s’organise, sous la forme d’une grève des loyers par exemple, le développement d’un réseau d’entraide matérialisera peut-être une situation qu’on pourrait qualifier de double pouvoir. Alors que le système s’effondre, comment construire des espaces d’autonomie et de solidarité qui puissent transformer notre relation à l’État ?

À Woodbine, espace autonome et lieu d’organisation newyorkais depuis 2014, nous nous sommes préparés à cela. Nous nous sommes habitués à mobiliser nos réseaux, nos savoirs, nos savoir-faire et notre énergie afin de nous coordonner et d’être là les uns pour les autres, tout en construisant une force à long terme pour affronter le futur.

Saisir le moment

Vendredi dernier, Sandy Nurse, cofondatrice du MayDay Space dans le quartier de Bushwick et candidate au conseil municipal de New York, publiait cet appel sur Twitter : « Aux gens du mouvement : nous savons nous organiser rapidement et efficacement. C’est le moment de se mobiliser. Discutez avec les collectifs et les coordinations locales de ce que à quoi pourrait ressembler un réseau de solidarité, ainsi que de ce qu’il faudrait faire pour passer à l’échelle supérieure et collaborer entre quartiers. » Immédiatement après avoir relayé son appel sur nos réseaux, nous avons reçu des réponses à la fois d’amis et d’inconnus qui voulaient collaborer. La sévérité de la crise a beau être est inédite, de nombreuses personnes semblent prêtes pour ce moment, comme si elles l’attendaient.

Au moment où nous écrivons ces lignes, ce sont à la fois des activistes chevronnés et des voisins fraîchement convaincus qui participent à la foultitude d’initiatives de coordination sur internet, sur les réseaux sociaux, via des Google docs, des rendez-vous sur Zoom et des groupes Signal. Hier par exemple, un Google doc intitulé « Entraide NYC » a migré vers un site web. Des centaines de personnes y organisent l’entraide voire le secours « humanitaire » dans leurs quartiers. De nombreuses ressources existent pour penser la crise actuelle, des guides numériques aux tribunes sur les réseaux sociaux. La question demeure cependant de savoir qui répondra à ces appels, et quand, comment et où ?

Parallèlement à ces communications virtuelles, nous devons penser la question du contact physique, IRL, dans ses dimensions éthiques, médicales et logistiques. Comment reconnaitre l’urgence des mesures de distanciation sociale sans pour autant en faire des outils de démobilisation politique ? Qu’est-ce qui se dessine derrière la normalisation de cette quarantaine nécessaire comme mesure d’exception ? À quoi nous attendre concernant les réactions de l’État ?

Séparé, ensemble

Une longue tradition radicale d’entraide conjugue mise à disposition de services et élaboration d’un rapport de force, ou double pouvoir. À New York, cette histoire inclue les Black Panthers, les Young Lords, Act-Up et Occupy Wall Street. Plus récemment, plusieurs organisations décoloniales et abolitionnistes pratiquant l’entraide ont émergé comme Take Back the Bronx et NYC Shut It Down, lequel recalibre d’ores et déjà son programme Feed the People (FTP) pour la crise. Ces traditions radicales existent parallèlement aux réseaux informels de soin, d’interdépendance et de soutien de nombreuses communautés, qui sont à présent mis à contribution.

Notre expérience de l’ouragan Sandy devrait également être évoquée ici, puisqu’elle est riche d’enseignements concernant les possibles et les limites du moment que nous vivons. Lorsque l’ouragan a frappé New York en 2012, nous avons rejoint « Occupy Sandy », une infrastructure d’aide humanitaire autonome, à l’échelle de la ville entière. Certains ont suggéré que l’on pouvait y voir l’embryon d’un « communisme de la catastrophe ». Mais l’on pourrait aussi bien dire que sa fonction première était de compenser le vide laissé par l’État, et qu’elle n’aurait jamais pu, pour cette raison, devenir une force politique capable d’extorquer des concessions à la classe dirigeante. Elle a, au moins, démontré une capacité collective à réagir à la catastrophe, et elle a été le creuset de rencontres et de projets qui ont alimenté la décennie qui devait suivre – Woodbine inclu.

Il est crucial de comprendre ce que nous héritons des réseaux d’entraide afin d’agir aujourd’hui. Toutefois aucun d’entre nous n’a affronté par le passé l’impératif hallucinant de la distanciation sociale. Que veut donc dire s’organiser dans la vraie vie maintenant, et que veut dire être responsable et minimiser les risques ?

Nous savons qu’il y a partout autour de nous des gens expérimentés, familiers de l’organisation. Nous savons qu’il y aussi des organisations en veille, qui devront être ranimées. Nous savons qu’il nous faudra partager des savoir-faire et des pratiques avec des groupes à l’échelle du pays. Nous savons qu’ils sont nombreux ceux qui, chez eux, sur internet, veulent contribuer, et que leurs ressources, leurs compétences, leur savoir dépassent ce que nous nous figurons. Il va nous falloir être là pour nos amis, mais aussi pour nos voisins et pour les membres de nos communautés. Nous aurons besoin d’interfaces pour communiquer avec eux, au-delà de nos écrans et des bulles que forment les réseaux sociaux.

À un certain point il nous faudra être ensemble, en personne. Pour se remettre de cette crise et de celles à venir, il faudra que nous voyions nos visages, que nous entendions nos voix, que nous touchions les mêmes surfaces. Quelle gamme de risques cela impliquera-t-il, et quelles seront alors les meilleures pratiques de protection et d’interaction entre les corps ?

En s’aggravant, la crise accroît les besoins, et le conflit politique devient inévitable. Il nous faudra nous déclarer solidaires. Nous avons à apprendre des travailleurs : les infirmières et les docteurs, les cheminots et les conducteurs de bus, ceux qui tiennent les épiceries, les cuistots, les livreurs, les agents d’entretien, les éboueurs, et d’autres encore. Comment penserons-nous la distribution des ressources et les rassemblements dans la rue ? En supposant que les réponses de l’État seront accompagnées de mesures policières et militaires intensifiées, comment penser le besoin croissant d’auto-défense populaire ? Comment les mouvements à venir se rapporteront-ils aux lieux abandonnés ou fonctionnant en sous-régime, ces coquilles vides comme les hôtels, les résidences étudiantes, les appartements de luxe, les écoles, les églises, les musées, et tout ce qui pourrait être réaffecté à des besoins collectifs ? En songeant à ces scénarios, nous savons bien que les circonstances extraordinaires de cette crise susciteront des tactiques, des techniques et des formes nouvelles, que nous ne pouvons même pas imaginer.

Nous mettre en place

À Woodbine, nous nous posons ces questions à la fois du point de vue immédiat de notre pratique mais aussi plus largement. Nous réfléchissons en effet à faire de notre lieu une plateforme de crise, tout en pensant à plus long terme. Cela requiert de développer des relations de confiance, de trouver des complices fiables, qui savent évaluer les risques et développer leurs capacités. Les gens doivent considérer sérieusement ce que l’époque exige.

En pensant à la fermeture des écoles, à la baisse des revenus et du coup à l’accroissement des besoins, des voisins nous ont suggéré de faire de Woodbine un garde-manger. Ils ont rédigé une liste de suggestions : des sacs de riz, des haricots en boite, de la sauce tomate, des pâtes, du pain à congeler, des barres de savon, du beurre de cacahuète et de la confiture, du houmous, du beurre, des gaufres et du sirop, des légumes surgelés, du jus, des flocons d’avoine et des céréales. Nos amis distribuent déjà des masques et produisent du gel hydroalcoolique.

Au moment où nous écrivons ces lignes, une organisation locale appelée Hungry Monk distribue des produits frais gratuitement devant une église du quartier de Ridgewood. Nous réfléchissons à utiliser Woodbine comme un lieu de collecte de nourriture et de provisions, mais de nombreuses incertitudes demeurent. Que se passera-t-il si les chaines d’approvisionnement sont interrompues ? Il nous faut prévoir les besoins futurs en provisions et en services et construire en fonction.

« L’entraide sera notre point de départ dans l’objectif de construire des formations autonomes capables d’affronter le système politique et économique qui nous a mis dans cette situation. »

À mesure que l’accès à des revenus suffisants est de plus en plus incertain, comment gérera l’État et comment subviendrons-nous à nos besoins ? L’État va-t-il devenir plus interventionniste, ou est-ce que la faillite économique et logistique engendrera des équipements et des infrastructures autonomes ? En plus de prendre soin les uns des autres, nous devons aussi éprouver notre force en nous organisant autour d’un ensemble de demandes à adresser aux élus au niveau municipal, régional, fédéral. Un appel pour une Relance Verte a été publié et les demandes suivantes circulent déjà, en plus d’une opposition de plus en plus large au paiement des loyers à partir du premier avril :

1. Gratuité des soins, des dépistages et des traitements pour tous ;

2. Distribution de tickets donnant accès à de la nourriture gratuite et arrêts maladie payés ;

3. Suspension sine die des loyers et des crédits ;

4. Gratuité de l’électricité, gaz, internet ;

5. Accueil d’urgence dans les hôtels, les résidences étudiantes et les logements vides.

Nous devons penser d’abord aux gens qui sont les plus vulnérables, les vieux, les handicapés, les immuno-déficients, ceux qui ont besoin d’aide et de soutien régulier, ceux qui sont à la rue. Des expérimentations sont déjà en cours pour livrer de la nourriture et des provisions à partir de bases de données sur internet qui mettent en relation ceux qui ont besoin de ressources et ceux qui en ont. Nous devrons aussi soutenir les travailleurs du soin, qui seront sursollicités dans les semaines à venir et qui eux aussi auront besoin d’aide pour subvenir à leurs besoins. Nous devrions d’ores et déjà être attentifs à notre entourage pour évaluer nos besoins. Nous devrions travailler à une culture d’honnêteté, d’ouverture et de responsabilité partagée. Nous ne devrions pas avoir honte ou être mal à l’aise de demander de l’aide. L’entraide sera notre point de départ dans l’objectif de construire des formations autonomes capables d’affronter le système politique et économique qui nous a mis dans cette situation.

Le double pouvoir ne veut pas dire faire sécession dans son coin, mais plutôt construire et exiger dans un même geste. Dans les semaines et les mois à venir, nous devrons trouver non seulement comment survivre à la crise, mais aussi développer une force qui empêche le retour à l’ordre actuellement en faillite. Le printemps arrive, et les gens partout se rassemblent, avec des masques, des désinfectants et des gants, pour commencer une nouvelle vie en commun.

Encart sur le double-pouvoir ou dualité du pouvoir (par Rouen dans la rue) :

La notion de double-pouvoir trouve sa source dans la révolution russe. Il s’agit du moment où la révolution fait apparaitre des formes d’organisations révolutionnaires (les soviets) qui viennent concurrencer, et potentiellement défaire, les formes antérieures de pouvoir (le gouvernement provisoire). Le sens de ce concept change une fois qu’on a abandonné la perspective léniniste de prise du pouvoir. Le double pouvoir désigne alors les formes politiques autonomes qui se constituent en dehors de l’État. Elles marquent déjà l’échec de son hégémonie et indiquent qu’une implantation territoriale et matérielle réelle peut se développer en dehors de lui. La ZAD pourrait en constituer une illustration.

La version originale de ce texte est parue initialement dans ROAR magazine puis sur e-flux conversations.

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