AnalyseDans la rueEn lutteGilets jaunesUne

Fouquet’s still burning

En novembre 2018, la France est secouée par un phénomène inattendu et déroutant. Pendant des semaines, un appel à descendre dans la rue et bloquer les routes contre la taxe sur le carburant inonde les réseaux sociaux. Lancé par une myriade de groupes Facebook, de routiers et simples citoyens, cet appel s’est diffusé comme une traînée de poudre. Complètement en dehors des radars journalistiques et militants, le mouvement prend possession des ronds-points et des carrefours, improvise des cortèges, bloque les routes, se soulève et prend d’assaut la capitale. Un peuple a surgi. Si le traitement répressif sévère et implacable semble avoir eu raison d’une partie de ses forces vives, il gronde encore. À l’heure où nous écrivons ces lignes, le cinquantième acte des gilets jaunes s’achève. Nous sommes encore des milliers à battre le pavé partout en France. Certaines rues de Paris sont plongées sous les gaz. On y respire une fine odeur de plastique brûlé et de lacrymogène, signe de la persévérance des gilets jaunes un an après l’étincelle.

Depuis novembre 2018, nous sommes les témoins et les protagonistes de la plus grande révolte française que nous ayons connue. Le temps des insurrections populaires européennes est de retour et celle des gilets jaunes en présage évidemment d’autres. Dès lors, il est essentiel d’y relever ses signes distinctifs, ses particularités, autant que de lui rendre un hommage à la hauteur des passions vécues, sur les ronds-points comme dans la rue.

// PRÉLIMINIAIRES

On ne se souvient pas de périodes si sévèrement ponctuées d’attaques gouvernementales. En deux ans, le pouvoir aura bien fait savoir aux démunis et aux pauvres que s’ils jouissent encore de quelques résidus de l’État social, leur temps est compté. Que ça ne tient qu’à un fil que ceux qui possèdent peu, se retrouvent finalement avec rien. APL, chômage, résidus d’acquis sociaux, tout est menacé, tout est en voie d’être broyé. La sélection à l’université, la mise au travail des lycéens, mais aussi l’allongement de l’âge du départ à la retraite place l’avenir toujours plus loin dans des conditions toujours plus sombres. Macron a fini de convaincre ceux qui encore, toutes générations confondues, espéraient un avenir radieux.

L’indignation profonde des gilets jaunes provient d’un terrible sentiment d’étranglement. On réalise que l’on peut tout faire, tout tenter par le travail et pour autant ne plus s’en sortir. Si la « masse » est restée « silencieuse » tant d’années c’est qu’elle était paralysée par un mirage: la classe moyenne. La classe moyenne est un mode de vie liée à une condition sociale se résumant au fameux « métro-boulot-dodo », et pour la France périphérique, « voiture-pavillon-télévision ». Cela n’en fait pas une « classe » en soi. Elle correspond davantage à une ambiance, à une mentalité. Elle est faite de signes extérieurs de réussite sociale. Ainsi on se saigne au travail, quand on en a, pour courir après l’idéal d’une vie moyenne.

Mais les contraintes économiques pour se maintenir au niveau d’une vie même modeste sont devenues exorbitantes. Et les contraintes économiques sont des contraintes tout court. Elles génèrent des obligations bien entendu, mais aussi et surtout des privations, des souffrances. C’est la boule au ventre à l’ouverture de la boîte-aux-lettres, c’est ce qui est hors d’atteinte et qui devient une obsession, c’est tout ce dont on n’a pas les moyens, c’est ce qu’on possède et qui ne nous comble jamais, c’est l’ensemble des dettes, c’est la fameuse fin du mois. En ce sens, la pression économique n’a jamais été autre chose
qu’une pression politique. Ce régime d’exploitation, qui triomphe depuis un demi-siècle, s’est retrouvé débordé par le retour des grandes fractures sociales où il est question de riches et de pauvres, de familles de milliardaires et de sans-domiciles fixe, de maîtres et de serviteurs. La brutalisation des rapports sociaux a repris des formes aussi élémentaires que le mépris et l’humiliation. Ainsi, l’appel de la rue n’a pas seulement
été rejoint par les plus démunis de la France dite « périphérique » ou autres « prolétaires ». On trouve parmi les gilets jaunes toutes sortes de profils dont le seul commun s’éprouve dans la haine de la société existante et de ce qui la représente. On ne saurait d’ailleurs leur assigner une identité. C’est bien le réflexe des journalistes et par extension, celui du pouvoir, que de chercher à enfermer le sujet d’une révolte dans l’explication socio-économique rationnelle. Or, ce que nous avons vu, c’est que le mouvement des gilets jaunes était traversé par une multitude, aux origines sociales et pratiques de lutte diverses, nourrissant maintes espérances. C’est ce signe du multiple,
de l’indéterminé et de l’inédit même que nous sommes portés à retenir ici, plutôt que celui de la « la France périphérique » ou encore des « groupuscules ultras » qui ne rend pas justice à la puissance de descellement de ce soulèvement.

« LES PROMESSES DE RUISSELLEMENT N’Y FERONT RIEN »

La crise du syndicalisme s’est naturellement adossée à la crise économique des dernières années. Les transformations de l’économie mondiale ont mangé les marges de  négociation. Par là même, le rôle « tampon » que les forces syndicales et les corps intermédiaires assuraient entre le pouvoir économique et la vie même, en fut
drastiquement affaiblit. En peu de décennies, le syndicalisme de masse autant que le réformisme social-démocrate a été pris d’un tremblement généralisé au point de perdre toute capacité à baliser et contenir le monde social et politique dans lequel nous vivons. Les promesses de ruissellement n’y feront rien.

Cela a des conséquences incalculables. Des millions d’individus se retrouvent exposés, sans médiation ou presque, à la brutalité du système, aux assauts de l’économie et à l’anéantissement de l’État social. Cette tendance, qui s’accentue par à-coups, pèse sur la stabilité de nos statuts précaires et menace notre intégrité la plus élémentaire. Ces assauts produisent une série de fractures, de séparations, d’exclusions qui détruisent les groupes, les corporations et les solidarités.

« IL SUFFIT DE TRAVERSER LA RUE »

Dans ce contexte de division, les gens « d’en bas » sont infiniment sensibles à la dimension affective de leur condition. Ils aimeraient que « ceux d’en haut » leur témoignent du respect. Ils peuvent à la rigueur supporter l’exploitation et la vie difficile, mais pas le mépris trop ouvertement affiché à leur encontre par ceux qui possèdent et qui décident.

L’avalanche de réformes subies depuis l’élection de Macron fut le signe d’un changement global de cap : faire de la France une « start-up nation » au sein d’une économie devenue globale. Rien de nouveau en réalité sur les modèles de gestion de crise qui ont moins pour objet d’en sortir que de restructurer les formes de la domination. Face à ces offensives gouvernementales, ce qu’il reste du syndicalisme en France ne sera parvenu qu’à mobiliser ses plus fidèles militants et leurs formes vieillissantes de contestation (manifestations classiques, grèves plus ou moins suivies, table des négociations, compromis décevants). Ces diverses grèves furent principalement des occasions pour le pouvoir et les directions d’entreprises de tester leur capacité à maintenir un « service minimum » toujours plus large, jusqu’à donner à l’arrêt de travail une pure dimension symbolique. Échecs à répétition donc.

Mais ce qui a davantage marqué ceux qui descendront sur les ronds-points quelques mois plus tard, ce n’est pas tant les effets systémiques produits par ces réformes que le mépris avec lequel elles ont été annoncées puis imposées. « Il suffit de traverser la rue ». Il semblerait que la jeune équipe de conseillers de Macron n’ait pas anticipé le potentiel explosif de telles provocations. Lorsque les médiateurs politiques sont hors service, qu’ils ne semblent manifestement plus pouvoir organiser ni sauver personne, la conflictualité retrouve un état brut, et parfois vif.

Ainsi se révèle cette masse de gens qui, dans un sursaut de dignité, ne consent pas à sa désolation programmée. Ce sursaut qui prétend mettre un terme au régime où le serviteur n’a rien d’autre à attendre du maître que le plus constant des mépris. Macron, sous cet angle, est tout un symbole, celui d’un monde où les maîtres désignent les
serviteurs sous le nom de « fainéants » sur lesquels s’appliquent leurs décrets et leurs plaisirs. Parce qu’elle s’est mise subitement en mouvement, cette masse de gens a été l’expression d’un peuple. Un peuple comme ouverture d’un espace non partagé avec celui des maîtres. Un peuple jusque-là invisible, dont les gestes violemment transgressifs sont la condition même de son apparition sur la scène publique. Lorsqu’un peuple
surgit, qui s’étonne que les châteaux brûlent ?

« L’ÉCOLOGIE N’EST PAS SEULEMENT LE NOUVEAU VERNIS DE
L’ÉCONOMIE DU XXIÈME SIÈCLE, C’EST AUSSI SA NOUVELLE
MORALE »

La surtaxation du carburant, hypocritement justifiée par des considérations écologiques, fut l’étincelle, la goutte, appelez ça comme vous voulez. Comment les responsables du désastre écologique peuvent-ils décemment reporter leur responsabilité sur le dos des
travailleurs lambdas, rendant les pauvres encore plus pauvres ? Il faudrait consommer peu pour pouvoir consommer encore. Produire bio pour pouvoir continuer de produire. S’auto-contraindre pour pouvoir encore contraindre. L’écologie n’est pas seulement le nouveau vernis de l’économie du XXIe siècle, c’est aussi sa nouvelle morale. C’est au nom de l’écologie qu’il faudrait désormais se serrer la ceinture, comme hier au nom de l’économie. Le refus ici est celui de participer à l’opération de sauvetage à laquelle le système s’est lui-même acculé.

Il est clair : cette taxe a été le déclencheur d’une révolte, provoquant la rencontre absolument logique mais somme toute magique d’une myriade d’éléments. Logique car elle répondait à une imbrication de conditions objectivement révoltantes. Une rencontre a bien eu lieu entre un fait particulier (une taxe) et une situation générale (beaucoup de taxes, de violences policières, d’exploitation, de pollution, d’espèces qui disparaissent, de degrés en trop, bref). Mais cela ne suffit pas. L’événement est ce qui advient, et si on parvient à en isoler des causes on n’en explique pas le surgissement.

La révolte des gilets jaunes a très certainement emprunté aux formes de luttes expérimentées au cours du jeune XXIe siècle. Les débordements systématiques de la contestation classique et syndicale et l’expérimentation de nouvelles formes au cours des mouvements sociaux des années 2000 (occupations d’universités ou de places, ZAD, blocages, affrontements urbains, cortèges de tête) ont autant circulé sur les écrans qu’ils étaient ancrés sur les territoires. Pour autant, il ne s’agit pas d’une simple continuité. Le soulèvement de l’automne 2018 a eu son propre développement, marqueur d’une grande autonomie politique. Les gilets jaunes ont su faire usage de pratiques de lutte efficaces tout en se montrant inventifs et imprévisibles. En imposant une nouvelle grammaire de la conflictualité sociale, ils ont ouvert un nouvel horizon aux devenirs révolutionnaires.

// FACEBOOK

L’usage des réseaux sociaux s’est imposé au monde, contenant sur une même plateforme plus de deux milliards d’utilisateurs. En connectant la moitié de la planète, Facebook collectait autant d’information sur nos vies, nos goûts, nos habitudes. En quelques années seulement, la plateforme mettait sur pied la plus grosse base de données valorisable pour n’importe quel secteur du marché. Mais au cours de son développement, les ingénieurs du réseau social ne s’étaient probablement pas préparés à son usage subversif. Les jeunes révolutionnaires du monde arabe en 2011, les turcs de la place Taksim, les émeutiers des quartiers pauvres de Londres, les noirs de Black Lives Matter ou encore les gilets jaunes. Pour tous, le réseau social a joué un rôle crucial. Le mouvement des gilets jaunes a signé son acte de naissance sur les réseaux, avant même d’être certain d’une quelconque transposition dans la vie réelle, sur les tableaux de bord et a fortiori sur les ronds-points.

Le 29 mai 2018, Priscillia Ludosky, une ancienne employée de banque devenue auto-entrepreneuse dans la vente de produits cosmétiques, crée sur la plateforme « change.org » une pétition en ligne qu’elle intitule : « Pour une baisse des prix du carburant à la pompe ! ». Comme pour la quasi-totalité des pétitions de ce type, elle ne reçoit dans un premier temps qu’un nombre insignifiant de signatures. En plus de démarches effectuées auprès de la mairie de sa ville de Seine-et-Marne pour faire connaître son initiative, Priscillia Ludosky passe l’été à publier la pétition sur son compte Facebook afin d’appeler ses proches à la signer, avec un succès là encore mitigé, même si la hausse des prix du carburant constatée à l’arrivée de l’automne l’aide à gagner quelques centaines de signatures.

Le 10 octobre, elle annonce, sous forme de défi à ceux qui suivent son compte Facebook, qu’une radio locale lui a promis d’évoquer sa pétition à l’antenne si elle parvenait à rassembler 1500 signataires. Le seuil est atteint en moins de vingt-quatre heures, ce qui vaut donc à Priscillia Ludosky une invitation à venir s’exprimer à la radio le 12 octobre. Le même jour, un site d’information locale de Seine-et-Marne reprend la nouvelle dans un article qu’il poste sur sa propre page Facebook, suivie par cinquante mille personnes. C’est à ce moment-là que l’histoire s’accélère.

L’article est partagé 450 fois et parvient le jour même, via sa femme, à Éric Drouet. Convaincu, le chauffeur routier résidant dans le même département que Priscillia Ludosky crée alors un événement Facebook : « Tous ensemble le 17 novembre 2018 pour le blocage national face à la hausse du carburant ! » Les dix groupes Facebook des gilets jaunes comptant aujourd’hui le plus de membres ont tous été créés cette semaine du 12 octobre. La pétition est ensuite évoquée par le Parisien et celle-ci passe de 10 000 à 225 000 signatures, captant ainsi l’attention des grands médias. Jacqueline Moraud, Éric Drouet, Fly Ryder et d’autres s’expriment en live ou par des vidéos faites avec les moyens élémentaires du smartphone. Les vidéos sont parfois virales et dépassent souvent les 5 millions de vues.

L’administrateur du groupe « Compteur officiel de gilets jaunes » a attiré 1,8 millions de membres sans l’appui d’aucune structure partisane quand, à titre de comparaison, la page Facebook d’Emmanuel Macron, gérée par des professionnels, en compte 2,4 millions, celle de Marine Le Pen 1,6 million, celle de Jean-Luc Mélenchon 1 million, celle de Benoît Hamon 200 000 et celle de Laurent Wauquiez 85 000. La comparaison est ici simplement  numérique. Les groupes « gilets jaunes » n’ont jamais constitué des fans clubs ou des viviers électoraux, mais bien des groupes d’organisation et d’action. L’alliance du militantisme viral, de la justesse du sentiment de révolte et de son écho médiatique a permis de construire la deuxième force politique de Facebook, en moins de trois mois.

La suite on la connaît : les premiers gilets jaunes apparaissent sur les tableaux de bords, des premières réunions et actions pré-17 novembre ont lieu et sont relayées sur les réseaux. Ainsi, les réseaux sociaux et les événements n’ont formé plus qu’une réalité tout au long du mouvement. L’information s’y est construite de façon horizontale et autonome, par des gilets jaunes de terrain. Un clip de trente secondes tourné au smartphone a plus de crédit qu’un journal télévisé. Un montage photo amateur est  considéré comme une meilleure jauge de la taille d’un rassemblement que ce qu’en dit BFM. D’après le Monde, sur les deux cent publications les plus partagées depuis le début du mouvement dans les groupes Facebook, on ne trouve pas le moindre article d’un site d’actualité « officiel ». Les appels ont fonctionné de la même façon, sans centralité ni leader. Si des personnes ou groupes influents sur les réseaux ont pu lancer des propositions, elles n’étaient suivies que si elles rencontraient des évidences déjà là, latentes sur les ronds-points, et n’étaient validées que si les statistiques de participants, les « j’aime » et les partages attestaient de leur pertinence. Si le discours de certaines « figures » s’éloignaient des réalités intrinsèques du mouvement à l’instant T, elles
étaient immédiatement écartées. Ingrid Levavasseur et Jacqueline Moraud en sont des exemples types.

Vidéos Facebook, médias indépendants et mouvement réel ont formé un ensemble organique qui s’est autoalimenté. Le pouvoir l’a bien compris. Macron s’est récemment entretenu avec Zuckerberg au sujet des « contenus haineux » sur internet. Sous cet euphémisme le président vise bien entendu la prolifération de messages et publications qui porteraient atteintes à sa politique ou à lui-même. Facebook s’est engagé auprès du gouvernement français à livrer plus rapidement les IP des auteurs de ces contenus afin d’en faciliter la répression. Le géant du net applique également depuis récemment des « censures » automatiques sur des « contenus violents », notamment sur les vidéos témoignant des violences policières. Si le réseau social a été un outil indispensable à l’émergence et à la dynamique de ce mouvement, son hégémonie devrait attirer notre plus grande méfiance : contrôles de l’information, simples censures ou pénalisation d’appels à sortir dans les rues pourraient signer la fin d’un usage subversif de la plateforme. Fort heureusement, le réseau social n’a été qu’un simple pilier d’un mouvement aux formes bien réelles et aux rencontres irréversibles.

// BLOCAGES ET VIES COMMUNES

L’hommage involontaire rendu par les gilets jaunes au rond-point est un clin d’oeil dont l’histoire a le secret. L’anneau giratoire, importé d’Angleterre, a presque tué la vieille « priorité à droite » à la française. Il est devenu le symbole de la décentralisation des années 1980. Depuis 1984, la standardisation du rond-point a été érigée par l’État en principe, et les maires en ont construit partout. La France compterait, au bas mot, plus de trente mille ronds-points, soit la moitié des giratoires du monde. Techniquement, les ronds-points sont des noeuds du réseau autoroutier assurant la liaison et l’articulation entre les différentes voies et rocades desservant les activités réparties en zones spécialisées (zones industrielles, zones commerciales, zones résidentielles…). Ils illustrent l’urbanisation extensive, projet des ingénieurs des Ponts et Chaussées et des Travaux Publics de l’État.

Partout aux abords des rocades ou des zones commerciales, on plante depuis 40 ans de l’olivier, des palmiers et des espèces florales et arbustives à la mode. On y dépose parfois les vestiges d’une époque révolue comme des moulins factices, des charrettes hors-service ou des vaches en plastique. Si les gilets jaunes ne protestent pas contre la dégradation physique de leur environnement, ni contre la décomposition de leur univers culturel et de leur héritage historique, on ne prend pas un grand risque en présumant que cela abîme les existences. La France est plongée dans une précarité spirituelle certaine.

Le maillage métropolitain relie les grands centres urbains du territoire via cette « France périphérique ». Cette dernière se structure par l’automobile et la distribution de carburant, le réseau routier et autoroutier, et la grande distribution. C’est en réalité le coeur de la vie économique et sociale moyenne. Il n’est nullement fortuit que sa remise en question indirecte, par le double choc des 80 km/heure et de la hausse de la taxe sur le diesel ait mis le feu à la plaine française.

« QUI CONTRÔLE LES FLUX ÉCONOMIQUES CONTRÔLE LE MONDE »

Les routes ont souvent été le théâtre des conflits sociaux de par le monde dès les années 90 : Reclaim the Streets en Angleterre et les premiers piqueteros argentins ont mis au coeur de leur stratégie le blocage des routes. En effet, elles sont à la fois le support essentiel de l’économie mais aussi ses lignes de fragilité : lieu de passage des marchandises, des services et de l’information qui les commandent, elles sont le lieu privilégié d’une résistance matérielle face aux liquidités financières. En occupant les ronds-points, les gilets jaunes ont rappelé aux flux l’épaisseur des corps, devenant ainsi le spot de tir et le refuge de cette manifestation inédite.

Qui contrôle les flux économiques contrôle le monde. Les gilets jaunes n’ont pas attendu les cours de SES ni même le résultat d’enquêtes militantes pour le comprendre. Quand les protagonistes d’un mouvement sont eux-mêmes des agents du fonctionnement de la production, des services et de la logistique, il n’est pas surprenant que le choix des cibles soit bien souvent pertinent. Rappelons que le mouvement s’est élancé en dehors de tout appel à la grève. Ainsi, à l’occupation permanente et aux blocages ponctuels de ronds-points, se sont couplés les assauts des centres-commerciaux. Chaque week-end de novembre et de décembre, à la veille de Noël, la consommation tournait au ralenti. Pendant la semaine, ce furent les lieux cruciaux de la production qui étaient pris pour cible : plateformes de distribution, zones portuaires et industrielles, dépôts pétroliers et raffineries. Ralentir la consommation et nuire à la production ont fait partie des grandes pratiques offensives du mouvement.

Après seulement trois semaines de mouvement, le pouvoir tremblait. Il n’a échappé à personne que lors de son allocution télévisée le 10 décembre, Macron lâchait 100 balles pour la prime d’activité et n’a pas dit un mot sur l’écologie alors que des centaines de milliers de personnes venaient de « marcher pour le climat ».

Sur ce plan, on peut dire que les gilets jaunes ont été sérieux. Leur malaise est un malaise vécu depuis lequel ils se débattent avec hargne. À l’heure actuelle, le mouvement écologiste ne vit sa cause qu’à travers les discours des experts et des images du désastre télévisé. Les uns peuvent au fond se permettre que le changement prenne du temps, les autres vont au plus efficace car ils se savent déjà au pied du mur. Ainsi, les ingrédients de base de la révolte se sont vite imposés au mouvement des gilets jaunes : occupation de l’espace public (périphérique), blocage des flux économiques, assaut des lieux de pouvoir. Pas d’opposition entre masse et radicalité, entre violence et non-violence, mais composition organique et nécessaire entre différentes manières de lutter.
Si le mouvement des gilets jaunes n’a pas été l’expression consciente d’une révolte écologiste, il apparait clairement que ce qui est refusé, c’est l’idée d’une écologie punitive, c’est-à-dire l’austérité enrobée d’un peu de culpabilité environnementale. Ceux qui se révoltent refusent de payer pour compenser les destructions engendrées par un système marchand supposé produire une abondance dont cette partie de la population est désormais exclue. Les gilets jaunes ne prétendent pas détenir les solutions au problème écologique mais ils s’en emparent en organisant la vie collective sur les ronds-points, dans les maisons du peuple, ou en bloquant l’économie. Si une vie sur les ronds-points a pu se constituer en quelques semaines pour finalement durer, c’est grâce à l’ensemble des connaissances, des moyens matériels et de la solidarité spontanée dont disposent les habitants des territoires ruraux et des périphéries urbaines.

En fin de compte, quoi de plus écologiste qu’un mouvement qui entreprend de bloquer l’économie française pendant plusieurs semaines, qui casse les banques qui financent la pollution, qui rappelle avec force qu’on ne peut pas faire d’écologie sur le dos des pauvres ? Le Centre National des Centres Commerciaux en France rapportait la perte de deux milliards d’euros de chiffre d’affaire lors des émeutes des gilets jaunes. En utilisant le modèle dominant d’étude sur leur bilan carbone, nous pouvons estimer que ces dommages économiques ont permis d’éviter au moins un demi-million de tonnes d’émissions de carbone, ce qui équivaut à retirer des dizaines de milliers de voitures des routes françaises durant une année entière.

« MERCI MACRON, GRÂCE À TOI ON RETROUVE LA FRATERNITÉ ! »

Dans la foulée de l’effervescence du 17 novembre, des foyers de contestation se sont progressivement constitués sur les ronds-points les plus retirés et dans les zones commerciales les moins accueillantes. Les groupes initialement constitués sur Facebook sont devenus les véritables piliers de la contestation, organisés spontanément en vue de tenir sur la durée et infléchir la politique du gouvernement. Qui aurait imaginé qu’à Tourville-la-rivière, à Barentin, sur le rond-point des vaches ou celui de la Motte se rencontrent des centaines de gens, émergent de véritables communautés de lutte se donnant les moyens de bloquer et de tenir à distance les forces de l’ordre ? Qui aurait prédit qu’une certaine disposition aux exigences révolutionnaires, comme faire preuve de discrétion autant que de détermination, s’adapter aux avancées répressives, ou susciter les alliances décisives se répandent si rapidement ?

Mais le véritable événement dans la prise des ronds-points réside dans les rencontres qui s’y sont produites. Moins spectaculaires, mais plus décisives, elles ont rassemblé les corps les plus isolés, ont rompu les colères solitaires et les sentiments esseulés. D’innombrables communautés de lutte ont vu le jour. Pas de simples communautés de refus mais des communautés faites de ceux qui ne peuvent plus continuer et qui préféreraient tout recommencer. « Merci Macron, grâce à toi on retrouve la fraternité ! » pouvait-on entendre ici et là. Si la lutte s’est propagée en surface, de ronds-points en maisons du peuple, elle a su également pénétrer la profondeur des liens.

Chacun y ramenait peu, mais tout ce qu’il pouvait. Sur les ronds-points poussaient des cabanes et des grandes bouffes. Des groupes électrogènes et des fêtes prolongées. Des plans palettes et quelques poules. Le spectre de nouvelles formes de communisme, sans hiérarchie, hantait paradoxalement les zones les plus mortes du territoire métropolitain. Dans ces territoires en sécession, dans ces gestes anonymes de partage, il est possible d’entrevoir ce peuple qui fait et fera toujours défaut sur la scène désertique des démocraties contemporaines.

Le déclin des systèmes politiques génère et continuera très certainement de générer une prolifération de modes de vies expérimentaux : des ronds-points aux ZAD en passant par les occupations de place. Elles sont des zones d’autonomie temporaires qui, en parsemant le territoire, viennent affaiblir chaque fois plus intensément le contrôle de l’État sur nos vies. Elles constituent des formes de révolte certes moins idéologiques, moins arrogantes, plus désordonnées, plus éclatées mais elles présagent un tout autre monde. Le peuple des ronds-points est celui qui, à partir d’un presque rien, a retrouvé ses moyens, son sens et par là-même la capacité de s’émouvoir. Il garde aujourd’hui dans son coeur, les braises qui le firent naître.

// ÉMEUTES POPULAIRES

Émeute : De l’ancien participe passé du verbe émouvoir.
Populaire : Racine commune avec ravager, dévaster.

Un peuple ne surgit de rien d’autre que de sa propre exaspération, laquelle peut bien être aussi sa propre intelligence. Le peuple dont il est question ici est un tout autre « peuple » que celui du suffrage universel. Celui auquel il ne saurait se superposer. « Le peuple », celui du bon français, fidèle aux institutions républicaines, est un produit de la politique. On le chérit, tantôt à droite tantôt à gauche en parlant sur lui, pour lui. On s’en accommode en tant que « peuple » silencieux coupé de sa capacité insurrectionnelle.
C’est en réalité d’un tout autre peuple dont les gilets jaunes ont été l’expression, et qui a su rallumer les brasiers de l’émeute. Loin du folklore souverainiste de la France Insoumise ou du Rassemblement National, le mouvement est parvenu à subvertir l’imaginaire véhiculé par l’école républicaine : celui des sans-culottes, de 1789, de leur « droit » à l’insurrection. Les gilets jaunes sont paradoxalement imprégnés d’un profond citoyennisme et d’une disposition historique à la révolte.

Si le peuple des ronds-points a pioché une partie de ses références dans l’histoire populaire française, son mouvement, son unité propre, ses mots d’ordre, configurent un peuple en tant que processus politique complexe. S’il a parfois revendiqué l’adjectif national, c’est parce que le peuple dont il parle est encore à venir et ce, en lien avec une large partie de la population qui a soutenu la mobilisation. Pendant le mouvement, le peuple n’a jamais coïncidé avec une réalité franchouillarde qui préexistait au règne de Macron ou de ses prédécesseurs. Elle évoque une réalité nouvelle, sans précédent.
Cette part active du corps social, cette masse de gens laissés-pour-compte, exclus de la sphère médiatique ou politique, est sortie du dehors naturellement en tant que phénomène incontrôlable. Ses violents pas de côté étaient la condition de son existence sur la scène publique et politique.

« L’ÉMEUTE EST, DANS CE DÉSERT PEUPLÉ DE SOMNAMBULES, CE CRI QUI DÉCHIRE LA NUIT. MAIS QUI VEUT L’ENTENDRE ? CEUX QUI DORMENT LES YEUX OUVERTS SONT PROMPTS À FAIRE UN MAUVAIS PARTI À QUI LES RÉVEILLE. »
Alain Brossat. La plèbe est de retour.

Si l’économie est la réalité du système, les palais du pouvoir sont ce qui le représente symboliquement. Dans ce domaine, la centralité de Paris s’est attirée les foudres de la révolte dès le premier samedi de la contestation. Comme une évidence, c’est la rue du Faubourg Saint-Honoré menant tout droit à l’Élysée qui fut prise pour cible. Deux cents gilets sont parvenus à emprunter la rue, donnant le cap pour les 50 actes qui suivaient.
Une semaine plus tard, acte II. Ce sont des dizaines de milliers de gilets jaunes qui prétendaient s’entretenir avec le chef de l’État. Comment refuser à ces « gueux » venus de toute la France un rendez-vous à l’Élysée ? Ceux-là même qui ont construit les routes et les palais, qui n’ont jamais rien demandé mais qui cette fois exigent.

C’est ce profond sentiment de légitimité et la perspective d’une victoire immédiate qui ont amené les gilets jaunes à s’ébranler dans des formes inédites. Bien loin des processus longs du mouvement social, de ses manifestations déclarées, les gilets jaunes ont refusé toutes les injonctions du gouvernement à se fondre dans le cadre de la contestation classique. Efficacité et nécessité, voilà ce qui a commandé les premiers instants de la révolte. Lors de cet acte II, l’affrontement avec les forces de l’ordre n’avait rien d’idéologique. Elles n’étaient qu’un simple obstacle à enjamber, pas plus signifiantes que des barrières de sécurité.

C’est probablement lors de la semaine qui a suivi, entre l’acte II et l’acte III, que s’est produit le changement radical et massif du rapport à la police. Sur Rouen, on se souvient d’une assemblée en milieu de semaine, dans la pénombre à l’arrière d’un supermarché du Bois-Cany. Les revenants du 24 novembre haranguaient la foule, balle de LBD à la main : « Voilà ce qu’on nous tire dans la gueule. À Paris c’est la guerre. Préparez-vous ». Micro branché à l’arrière d’un camion faisant office de « tribune », l’organisation était difficile. Mais l’essentiel n’était pas là. On y communiait une rage, une détestation de la police qui avait rarement rencontré une telle unanimité. À l’image de mouvements passés, on faisait référence à l’article sur le devoir à l’insurrection. Mais cette fois, la force du désespoir rendait au mot sa puissance véritable.

« NOUS AVONS FAILLI TOMBER »

1er décembre. Que ce fut excitant d’être là ce jour-là, de se retrouver et de rire. On arrive de tous les coins de la France, inquiets mais heureux. 8h du matin. Une foule déjà nombreuse avance jusqu’au gigantesque rond-point qui borde l’Arc de Triomphe. On aperçoit les canons à eau et les LBD déjà braqués. Nous n’avons que des grilles d’arbres, de chantiers et quelques pavés. On dit qu’il y eu ce jour-là plusieurs dizaines de milliers de gilets jaunes à Paris. Autant ou plus sont restés en province, sur les ronds-points ou aux abords des zones commerciales. Ce fut une sorte de totalité, on ne voit jamais ça. Ce jour-là il y a les hommes, les femmes, les jeunes, les ouvriers, les employés de service, les auto-entrepreneurs, les chômeurs, les artisans, les pauvres. Bien des jeunes des banlieues parisiennes y étaient, attirés par le désordre et l’opportunité incroyable de se venger de quelques contrôles policiers. Mais comme beaucoup, ils étaient attirés aussi surtout par quelque chose de difficile à nommer, d’impossible à rater, de plus jubilatoire. L’assaut commença de partout et de nulle part, depuis les ruelles adjacentes aux Champs tout comme depuis les grandes avenues qui dessinent le 8ème arrondissement. Il se fit autant coups de pavé que de corps enragés, avec comme seule protection le port du gilet. La foule mouvante et expressive répondait aux charges. Les forces de police, l’ordre qu’elles représentent, furent traitées de tous les noms. La foule avançait dans ce joyeux bordel et se laissait porter par le courant. Des gilets jaunes apparurent au sommet de l’Arc de Triomphe. Des compagnies de CRS pliaient bagage. Et tandis que les grilles des tuileries commençaient à céder, la préfecture du Puy-en-Velay brûlait, et plus au sud du pays, une gendarmerie était totalement pillée. « Nous avons failli tomber » s’excusait un haut fonctionnaire auprès de Macron, à son retour de voyage d’affaire, le 2 décembre.

L’émeute est ce trop-plein de raisons de se révolter qui se déverse. Elle se présente comme l’un des recours de ceux qui, depuis trop longtemps, ont échoué à se faire entendre. En ce sens, l’incendie du Fouquet’s en dit long. Le feu est une forme d’action populaire. L’incendie volontaire fait tradition, et de longue date : au XVIIe et au XVIIIe siècle, à Londres et à Paris, les brasiers s’allument périodiquement et parfois pour de longues journées (et nuits) lorsqu’une « émotion » s’empare de la masse souvent misérable qui peuple les villes et leurs faubourgs. Jamais sans raison : cherté du pain, crise des subsistances, abus des forces de police, verdict juridique frappant un homme du peuple, enlèvement d’enfants… Et le caractère hautement inflammable du peuple est l’expression même de sa,précarité et de ses peines.

Dans une capitale policée, l’émeute est débordement des forces de l’ordre, là où il y a des marchandises, elle est destruction et pillage, là où il y a la République, elle est profanation de ses symboles. Elle ne poursuit d’autre but que sa propre expansion. La propagation d’une émeute d’un quartier à une ville, et d’une ville à toutes celles de l’État, d’un jour au lendemain, et du lendemain à toute une semaine, du mépris à la considération et de l’ignorance à la conscience universelle, constitue ce qui peut être appelée une insurrection. Le 1er décembre 2018, nous l’avons loupée de peu.
Paris, c’est la capitale de l’émeute depuis trois siècles, mais elle s’est modernisée en vue « d’assurer l’ordre bourgeois » comme le disait déjà Napoléon III. Il se demandait alors comment casser la tradition rebelle du peuple parisien, comment percer les quartiers habituels des émeutes ? La ville fut sujette à un « embellissement stratégique » pour reprendre les propos d’Haussmann. Un système de voiries et de communication relie désormais géométriquement et parallèlement toutes les artères à un seul coeur, celui des Tuileries, constituant ainsi une méthode efficace de défense et de maintien de l’ordre. Les faubourgs ont été éventrés et leur population refoulée en dehors des portes de la capitale. Les gilets jaunes ne venaient pas de Paris, et trop peu de sa périphérie. Ce sont des hordes de provinciaux qui ont pris d’assaut la capitale. On ne tient les barricades de la même façon lorsque l’on peut s’y relayer ou simplement s’y reposer.

Mais il ne faudrait pas négliger la force de déflagration qu’a produit l’assaut de la capitale et de ses grandes avenues. Les émeutes parisiennes furent des temps enchantés, des illuminations profanes, qui présentaient aux oppresseurs la face de la révolte. Porter atteinte à leur lieu de vie, leur lieu de travail (#Griveau) et de plaisir, c’est griffer l’orgueil du pouvoir et remettre en doute le caractère intouchable des corps qui le représentent. Ce n’est pas un hasard si ce sont bien les restaurants de luxe, les vitrines de luxe, les voitures de luxe qui ont fait l’objet de saccages, pillages ou incendies. Les arrondissements les plus riches de Paris ont été les plus touchés par la contestation des gilets jaunes. « Macron on vient te chercher chez toi ». À défaut de le trouver, on y trouvait son monde.

Paris est encore cette ville où se rassemblent toutes les fibres nerveuses de l’histoire européenne, les échos de ses révoltes et d’où partent à intervalles irréguliers les impulsions électriques qui font trembler la stabilité de tout un monde.

« LE MONOPOLE DE L’INFORMATION EST UNE CLÉ DE VOÛTE DE LA CONSERVATION DU POUVOIR ET A TOUJOURS ÉTÉ L’ENNEMI DES RÉVOLTÉS »

L’information, notamment télévisée, est une sorte de rideau d’événements limités en nombre et en profondeur, traités plus souvent pour leur contenu moral que pour leur possible historique. C’est elle qui est imposée au public, avec une grande intensité de matraquage, sur un temps relativement bref. Un brassage rapide de chaque événement est le moyen le plus efficace d’en dissimuler son importance autant que sa complexité.
Bien souvent, le mensonge de l’information du premier jour de l’émeute devient la vérité du lendemain. Elle a le pouvoir de transformer des événements selon ses dires. Des transformations parfois décisives. Il n’est pas rare aujourd’hui de voir des émeutiers croire davantage ce que dit le journal télévisé sur leur « identité » et leur « motivation » que ce que leur rappelle leur propre mémoire. Or les gilets jaunes ne sont pas retournés chez eux au lendemain des émeutes de novembre et décembre, mais sur leurs ronds-points. Dès lors, les fantasmes médiatiques qui colonisaient les conversations étaient bien vite désamorcés : l’émeute parisienne a-t-elle réellement été fomentée par Marine Le Pen et ses milices d’ultra-droite ? Y avait-il des casseurs infiltrés ou des policiers déguisés ? On se rendait souvent compte de la supercherie et les amateurs du zbeul, protagonistes des événements, pouvaient en témoigner. Ce furent bel et bien de simples gilets-jaunes portés par leur rage, non-spécialistes de l’émeute, qui se heurtèrent aux forces de l’ordre. Il suffit de scruter les profils des personnes interpellées ou blessées pour s’en faire une idée. Il n’est pas impossible d’avoir retrouvé parfois les mêmes, chaque fois plus aguerris, n’en faisant pas pour autant des professionnels du conflit urbain.

GILETS JAUNES ET K-WAYS NOIRS

Seul peut-être, le discours sur le Black block a eu des incidences réelles. Si le 24 novembre et le 1er décembre leur présence était minoritaire et éclatée, l’histoire était toute autre le 16 mars lors de l’Ultimatum lancé à Macron. Des hordes de k-ways noirs, banderoles au poing, ont affronté les forces de l’ordre tout en ravageant quelques vitrines. Opportunité parfaite pour le pouvoir de saisir cet objet déjà connu, identifiable malgré ses pratiques d’anonymisation, pour en faire d’une part le bouc-émissaire des violences urbaines et le bras armé des gilets jaunes. Opportunité aussi pour la sphère radicale du net, de saturer les réseaux d’appels à l’émeute et à la destruction du capitalisme. Ainsi, on oubliait que les journées pré-insurrectionnelles de novembre et décembre 2018 se sont faites en l’absence du bloc noir. On oubliait que la force inattendue des gilets jaunes se situait précisément à l’intersection d’un discours flirtant avec le citoyennisme et d’actes ultra-déterminés. Avec l’arrivée sur la scène du « black bloc » le 16 mars, l’amalgame entre « technique de dissimulation » et « groupe constitué de radicaux spécialistes de l’affrontement » devint possible. D’un côté il renforçait la formation de « l’identité » black block et de l’autre, produisait une séparation au sein même de chaque gilet jaune : entre eux-mêmes et leurs capacités offensives.
La façon dont les enquêteurs de police fonctionnent pour retrouver des auteurs d’exactions pendant les manifestations est dorénavant connue : utilisation d’extraits vidéos, identifications et arrestations à domicile. Ainsi, une bonne part des gilets jaunes amateurs de l’émeute furent convaincus de la nécessité de se dissimuler le visage, de se regrouper, et d’agir ensemble. La présence de drapeaux du type « Black block France » ou « Black Block 51 » le 16 mars aux abords de l’Arc de Triomphe attestaient joyeusement de la « black blockisation » de certains groupes de gilets jaunes. En revanche, l’hypothétique présence des « BB » dépossédait une grande part des manifestants « lambdas » de leur propre puissance émeutière. Ceux qui s’abandonnaient aux contre-charges en novembre et décembre en ne s’imaginant ne jamais avoir à le faire étaient cette fois retenu, non seulement par la peur (une vingtaine d’éborgnés à ce stade du mouvement), mais par la présence supposée d’individus présents spécifiquement pour aller au charbon.

Mais il faut bien le dire, le « BB » n’a jamais été aussi populaire. La haie d’honneur qui lui a été offerte le 16 mars lorsqu’il remontait les Champs Elysée vers la place de l’Étoile est un événement qui marque son histoire. La relative propagation de la technique du black block a, elle aussi, provoqué des effets non-négligeables. Elle a permis aux cortèges du samedi, partout sur le territoire, de maintenir l’offensive et de répandre le spectre de l’émeute. On continue de ne rien déclarer (exception faite des cortèges parisiens du printemps), on brave les zones interdites, et on est toujours disposé au conflit si celui-ci se présente. Ces cortèges ne poursuivaient d’autres buts que leur propre visibilité en sachant que celle-ci était conditionnée à leur quota de débordements.

Le pouvoir s’est retrouvé piégé entre ses propres fantasmes et l’imprévisibilité réelle du mouvement. Ainsi s’est révélée sa schizophrénie. D’un côté il continue d’agiter le spectre des groupes radicaux, professionnels de l’émeute, prêts à en découdre chaque samedi et de l’autre, il est incapable d’anticiper les prochains surgissements bordéliques des gilets jaunes. Le 21 septembre dernier sur Paris, les 8000 policiers mobilisés, l’avenue des Champs-Élysées bunkerisée et les centaines de voltigeurs affolés pour seulement quelques milliers de gilets jaunes ont fait de cette journée une date emblématique de l’affolement du pouvoir, de sa perte de repères.

// RUPTURE

Les gilets jaunes ont forcé le gouvernement à montrer ce qu’il est réellement. Sa principale vocation est celle de se maintenir, quitte à faire usage de ses techniques les plus brutales. Le mouvement des gilets jaunes s’est toujours passé de ses institutions parce qu’il a majoritairement compris que les institutions le méprisent.

Le RIC a constitué un chemin illusoire parmi d’autres pour essayer de limiter certains ravages du système. Mais il a été le signe d’une plus grande disposition du peuple pour la réappropriation de la chose politique et ainsi, la révélation d’un changement systémique profond dans les rapports de pouvoir. Si le mouvement a toujours refusé son absorption par un leader ou un parti, ce n’est pas qu’il n’en a pas trouvé de bon, mais qu’il refuse de trahir son expérience de la lutte en la diluant dans une voie politique qui l’efface. Une vie digne ne peut s’atteindre par la suffocation de la pluralité. L’unité d’expérience vécue dans ce mouvement a toujours compté davantage que la divergence d’avis.
En 2001, les argentins scandaient « Que se vayan todos » : « Qu’ils s’en aillent tous ». Ce slogan qui s’est répandu comme une traînée de poudre a souvent été amputé de sa deuxième partie « que no quede ninguno » : « qu’il n’en reste aucun ». Ainsi, on ne peut réduire la force insurrectionnelle des gilets jaunes au caractère négatif du « dégagisme ». « Que tous doivent s’en aller » cela signifie : Macron, les gouvernants, les patrons, les politicards, les dirigeants, les flics, et toute la pathétique forme de vie qu’ils nous contraignent de vivre. Le dégagisme c’est à la fois les faire dégager, et aussi nous dégager, foutre le camp et faire sans eux. C’est ce qui s’est exprimé avec une féroce vitalité pendant le mouvement des gilets jaunes. Dès lors le problème révolutionnaire consiste à se demander comment faire en sorte qu’une telle puissance ne se renferme jamais.

Les formes exaltantes de la révolte des gilets jaunes n’avaient pas comme fins le contenu de leurs revendications, qui souvent sont arrivées après coup. C’est dans les formes elles-mêmes que résidait le véritable coeur du mouvement : d’un côté le blocage du fonctionnement normal de la société, de l’autre la transformation matérielle immédiate de la vie et de l’idée que nous nous en faisons. Plus le mouvement est intense, plus les trajectoires de vie et de lutte qui s’y déploient deviennent ingouvernables. Parfois sans retour.

Il y a un avant et un après gilet jaune. Nous n’avons pas vécu un intense mouvement étudiant dont les protagonistes seront rattrapés par l’inévitable retour à la normale. Nous assistons un déplacement de fond. Ce que nous vivons actuellement, c’est un processus de rupture entre nos moyens d’existence et leur gestion politique. Les gens modestes, du « peuple », ont désormais la prétention de guider la vie collective, leur destin, en rendant le pouvoir obsolète et la prise de décision plus diffuse et impermanente. En ce sens, nous sommes prêts à parier que si la séquence novembre 2018-novembre 2019 n’a pas produit son grand soir, elle a profondément bouleversé le paysage politique français. Par la force du désespoir, elle redonné à une fraction jusque-là invisible du corps social sa volonté de décider et sa capacité d’agir.

« Révolution » en chinois, « gé-ming » signifie littéralement « transforme-vie ». Cela a la vertu de signaler d’emblée la profondeur des métamorphoses qui s’opèrent dans les existences en périodes révolutionnaires.

Transformer la vie ou changer le monde implique un processus qui, par essence, n’est jamais figé. Les séquences révolutionnaires sont faites d’incertitudes et de tâtonnements, d’expériences et d’essais. Son cheminement comme son issue sont imprévisibles et ne sauraient être rabattus sur des modèles tout faits. Ce mouvement n’est pas linéaire. Il s’est déployé par saccades, hésitations, accélérations et reculs parfois. Il ne faudrait pas que la « fin » des gilets jaunes, ou de l’une de ses séquences, ne fasse l’effet d’une mauvaise séparation. Quel qu’en soit le ressenti aujourd’hui, entre remords ou déceptions parfois, nous ne pouvons renoncer à cette expérience, car en elle nous tirerons la force de notre prochain surgissement et une partie de notre lucidité.

Fermer