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Gazer, Mutiler, Soumettre de Paul Rocher. Fiche de lecture

Un lecteur assidu nous propose sa petite fiche de lecture du dernier livre de Paul Rocher, Gazer, Mutiler, Soumettre, fraîchement sorti aux éditions La Fabrique.

Il se peut que le livre semble ennuyeux ou redondant aux experts en répression. Mais pour les autres comme moi, on y trouve une pléthore d’information pour parfaire son discours anti-flic. Et puis, en partant des armes, l’auteur élève la discussion au-delà des réflexes anti-autoritaires, et nous donne des raisons plus systémiques de détester la police.

L’essai s’intéresse dans un premier temps à la sémantique de l’arme non létale. Les mots qui désignent ces armes font en effet partie de ce qu’on ne peut qu’appeler la langue de bois. « Lanceur de balle de défense », « dispositif manuel de protection », « effets incapacitants », tous les termes officiels ont un effet volontairement euphémisant. Cette rhétorique a une fonction, celle de neutraliser la plus que probable dangerosité de ces armes. Elle fonctionne avec l’opposition aux armes « létales », perçues comme les « vraies » armes, les flingues, les pistolets, qui eux sont censés tuer. Cette opposition isole deux modes opératoires, l’un utilisant les armes dangereuses, l’autre n’utilisant que des armes de défense non-dangereuses. Mais du même coup, cette opposition efface la possibilité et la récurrence des morts et des mutilés par les armes des deux groupes.

L’arme non létale n’a pas pour vocation officielle de mutiler de manière définitive, ni a fortiori de tuer. L’auteur remarque que lorsque cela arrive, et cela arrive régulièrement, les défenseurs de ces armes font usage de nouvelle justifications :

– Soit la victime était dans une disposition physique préalablement fragile, et c’est cette fragilité qui explique sa mort, plutôt que l’arme en elle-même. Cette rhétorique est bien connue de la police qui l’utilise également pour justifier, et même faire disparaître, la brutalité physique lors des interpellations. Par exemple, dans l’affaire Adama Traoré qui fait toujours l’actualité, le rapport du procureur de Pontoise Yves Jannier indique que « L’autopsie du jeune homme montre qu’il souffrait d’une infection très grave ayant atteint plusieurs organes et n’a pas subi de violences contrairement à ce que certains membres de sa famille ont pu dire ». Et cette justification est monnaie courante. Dans un article du 22 janvier dernier, Bastamag démontre la récurrence de cette rhétorique policière de la supposée fragilité physique des victimes en revenant sur l’affaire Cédric Chouviat. L’hypocrisie la plus haute, dans ce que met en avant l’article, est atteinte lorsqu’il ne s’agit même pas d’invisibiliser la violence des armes, mais la brutalité physique des policiers, puisque c’est avec leurs mains qu’ils exécutent ces mouvements meurtriers – étouffement, plaquage ventral, étranglement.

– Soit la victime est un délinquant bien connu, un méchant citoyen en somme. Ici, rien n’est généralement ajouté, le comportement de la victime suffisant à le transformer en coupable. Pour ceux qui font usage de cette rhétorique, cette caractérisation est une justification suffisante pour la mort. Ici donc, pour les défenseurs du bon droit de tuer des flics, l’arme non létale qui a tué n’a même pas besoin d’être défendue ou justifiée, puisque le mort mérite son sort.

« Lorsque la police mutile ou se rend responsable de la mort d’un individu, le discours gouvernemental et policier réduit l’événement à un cas isolé et multiplie les déclarations jetant le doute sur le comportement et la moralité de la victime » (« Adama Traoré, le délinquant »)

– De temps en temps, quand les preuves sont trop accablantes, que les dommages sont trop visibles, ou que la scène est trop documentée, c’est la politique qu’on pourrait qualifier « de la brebis galeuse » qui va être utilisée par les chefs de la police ou par les gouvernants. Le flash-ball ne serait donc pas un problème en soit, mais certains l’utiliseraient mal, et ce serait ces individus mal intentionnés – ou mal formés – qui seraient responsables du dégât plutôt que l’arme. Par ailleurs, les faibles sanctions accordées aux mutilateurs, quand elles existent, sont une preuve du caractère symbolique de celles-ci, servant probablement à donner raison aux victimes tout en protégeant l’impunité du corps policier.

En 2018, les deux magistrates qui enquêtaient sur la mort de Rémi Fraisse ont ordonné un non-lieu, partant du principe que toutes les règles d’usage ont été respectées. Ce drame à d’ailleurs donné lieu à une demande des représentants des policiers à de meilleures armes. Autrement dit, quand la victime n’était pas fragile ni menaçante, que le policier était bien formé, c’est finalement la faute de l’arme. Mais pas de la manière dont on pourrait penser, pas dans une logique abolitionniste non, plutôt dans une logique d’amélioration. Il faut changer les grenades, il faut améliorer le flash-ball, il faut changer le gaz des lacrymos… La mort devient, au bout du bout du compte, une possibilité assumée, qu’on promet de continuer d’éviter, si tant est qu’on continue de fournir un meilleur équipement à ceux qu’on paie pour s’en servir.

L’auteur nous explique ensuite que l’État a à cœur de ne pas apparaître comme brutal. La politique de l’arme non létale sert cette volonté, en maintenant à distance, en réprimant, tout en dissimulant l’usage réel de la violence. Le gaz lacrymogène, par exemple, est perçu comme pas ou peu néfaste, mais cette perception ne s’appuie sur aucune attention réelle à ce qu’il produit.

Il faut comprendre que l’utilisation de ce genre d’arme ne naît pas d’un besoin humaniste du gouvernement de ne pas heurter sa population. Elles servent trois fonctions tout à fait différentes.

Premièrement, comme nous l’avons vu, elles permettent d’escamoter la violence et donc de sauver l’image dont se soucie tout gouvernement. Deuxièmement, la diminution des morts lors de mouvements sociaux minimise la probabilité d’émeute, et donc l’accélération d’un cercle de la répression. Troisièmement, ce genre d’arme permet d’attaquer avant même que des affrontements n’aient lieu, et permet ainsi de minimiser les mobilisations. Le caractère non létal encourage une utilisation massive. Il ne s’agit pas de se défendre, mais d’attaquer en premier, tout en sauvant la face.

On pourrait ajouter enfin, à titre d’expérience, que l’utilisation massive de ces armes telle qu’elle est actuellement pratiquée, fait exister un climat de peur des mouvements sociaux, des manifs, et maintient à distance toute une partie de la population terrifiée à l’idée de subir le degré de violence imposé par la police. Cette domination de la violence par la police accentue le rapport de force en sa faveur et valide un argumentaire de dissuasion souvent utilisé : « si vous ne voulez pas être blessé, il ne faut pas aller manifester ».

En parallèle de cette lecture, je suis tombé sur un article du sociologue Said Bouamama intitulé « La fabrique politique de la violence policière », qu’on peut voir comme une petite histoire du racisme de la police.

Pendant la guerre, nous apprend-il, une large majorité du corps policier collabore au régime pétainiste. Très peu de personnes sont inquiétées à la libération, très peu sont révoquées, ce qui veut dire que globalement, les mêmes personnes restent en place. Il y a une continuité des personnels aussi après la guerre d’Algérie, qui a vu se déployer un contrôle policier brutal, mobilisant la torture, le racisme, le meurtre. De nombreux policiers sont recrutés parmi les rangs des militaires déployés pendant la guerre d’Algérie. Autrement dit, une population policière avec des pratiques coloniales de torture et de répression massive a fini sa carrière en métropole, gérant au quotidien les mouvements sociaux qui ont traversé la deuxième moitié du XXe siècle.

Parallèlement, l’idée de l’insécurité a pris racine, faisant des quartiers populaires la cible privilégiée de la police. Il fallait contrôler les foules et mater les répressions. Les politiques sécuritaires des années 1970 stigmatisent les quartiers populaires, ostracisent les racisés, développent une forme de rancœur qui provoque à son tour des émeutes, qui selon le sociologue contribuent en retour à renforcer les politiques sécuritaires, les stéréotypes racistes, etc.

Une enquête du Cevipof de 2016 précise que 51.5% des policiers et militaires déclarent avoir voté Front National aux régionales de 2015, contre 30% seulement à la présidentielle de 2012. Les opinions d’extrême droites sont donc en hausse dans la police, et réciproquement les personnalités du Rassemblement National soutiennent indéfectiblement les policiers.

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Les policiers croient, à raison, qu’ils ne risquent pas grand-chose à utiliser les armes non létales. Ils peuvent donc en faire usage sans se réfréner. S’ajoute à ça un certain effet de groupe. Ne pas tirer sur un individu perçu collectivement comme dangereux c’est s’exposer au reproche d’avoir mis toute son équipe en danger. De plus, il y a une impunité hiérarchique car les sanctions (à l’interne et à l’externe avec l’IGPN) sont quasiment inexistantes. 
La non létalité des armes tend à faire s’en servir plus, avant la sommation, avant la discussion. Elles sont utilisées de manière excessive et préventive, et cette utilisation devient la méthode classique de la police.

En s’appuyant sur un article de 1968 du sociologue américain Herbert J. Gans, Paul Rocher évoque une « prophétie autoréalisatrice policière » : « l’anticipation de révoltes violentes par les policiers, fortement imprégnée par leurs conceptions stéréotypées, augmente d’autant leur niveau de violence ».

Une partie des chapitres du livre nous dévoile les coulisses et les chiffres des marchands d’armes. On retiendra que depuis le début des années 2000, le budget de l’armement policier augmente constamment, de même que les effectifs de la police. « Chaque nouvelle intervention musclée des forces de l’ordre fait battre le cœur des marchands d’armes. Lors de l’évacuation de la ZAD en 2018, les GM ont tiré 11000 grenades en seulement 8 jours. Une moyenne de près de 1400 grenades par jour. Derrière ces chiffres, le marchand ne voit pas 200 blessés mais la volatilisation d’un matériel de 3,2 millions d’euros qui va devoir être remplacé sous peu. »

Enfin, Paul Rocher cherche à comprendre ce qui, dans la conjoncture actuelle, explique de manière systémique l’utilisation des armes non létales. Selon lui, l’État recourt à la force et aux armes non létales parce qu’il ne supporte plus la moindre contestation. Il expose plusieurs théories quant à la place qu’occupe la police dans la société, et à la manière pour l’État de maintenir son pouvoir. Le flic dans la tête : l’individu intègre la répression et s’auto-régule, ce qui maintient le pouvoir en place. L’ordre ne s’impose pas par la force, mais au sein même des individus. Rocher s’appuie sur Foucault, Poulantzas et Bourdieu, pour qui le dominé reconnaît la légitimité de l’ordre auquel il se soumet. L’état d’exception : la norme à laquelle nous nous serions habitués (Agamben). L’hégémonie : la force et le consentement s’équilibrent. « L’État est l’ensemble des activités pratiques et théoriques grâce auxquelles la classe dirigeante non seulement justifie et maintient sa domination mais réussit à obtenir le consensus actif des gouvernés » (Gramsci, Cahiers de prison)

En guise de conclusion, nous reprenons à notre compte les mots de l’auteur : « pour être pris au sérieux politiquement, il faut faire acte de présence ».

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