Depuis le 22 mars, les salariés de l’hôpital psychiatrique du Rouvray ont entamé un nouvel épisode de grève pour l’amélioration de leurs conditions de travail. Trop peu de soignants, trop peu de moyens. Au total, 52 nouveaux postes sont réclamés par les grévistes. L’administration, l’ARS et le ministère ne font même pas semblants de leur accorder un quelconque intérêt. Acculés, les hospitaliers en grève n’ont d’autres choix que de rentrer dans une grève dure aux allures « radicales », débouchant finalement sur une victoire qu’ils considèrent eux-même comme historique. Analyse à chaud des éléments déterminant de cette grève victorieuse.

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En 10 semaines de grève, la lutte a pris différentes formes et a connu des pics d’intensité débouchant finalement sur l’obtention de 30 postes et de deux nouvelles unités (une pour détenus et une pour mineurs). En milieu hospitalier, la seule grève impacte trop peu le fonctionnement normal du service, les salariés étant « assignés » à leur poste de travail. De par ce constat d’impuissance, d’autres types de pratiques ont émergé et ont fait la force du mouvement. Explications, en 4 points :

#TousBlousesNoires

Un groupe de salariés, certains syndiqués et d’autres non, se sont octroyés une légère autonomie vis-à-vis du rythme et des pratiques de grève posés par l’intersyndicale. Sur une esthétique funeste, les blouses noires se pointent en manif tel un cortège d’anarchistes aux banderoles noires et imposantes.

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Les blouses sont teintes. Les slogans sont clairs et offensifs. En dehors des manifs, les blouses noires occupent les locaux de l’ARS, font des die-in, de l’affichage sauvage, s’invitent au Surgissement, buzzent sur le net avec des photos de Wooding Rouen portant leurs blouses, et d’autres choses encore.

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Les blouses noires font parler d’eux et par la même occasion de la lutte. Ils sont parvenus à poser une tonalité particulière sur le combat mené à l’hôpital contribuant largement à sa vivacité, sur un mode décalé de la contestation classique habituellement régulée par le rituel syndical. Ils incarnent la possibilité d’expérimenter d’autres formes de lutte en restant pour autant attachés aux actions syndicales.

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Grève de la faim

La lutte se durcit et certains grévistes, ne voyant aucune perspective victorieuse, choisissent de se faire violence à eux-même. Ils entament une grève de la faim et installent leur camp de fortune dans le hall d’entrée de l’administration de l’hôpital. Ils seront 8 au total à rejoindre le mouvement, jusqu’à 18 jours sans manger. Trois personnes ont été hospitalisées et ont dû reprendre une alimentation normale pour éviter les séquelles irréversibles. Cette pratique radicale a grandement contribué à la médiatisation du conflit et a suscité un vaste soutien.

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Chaque jour, un rendez-vous était donné sur l’établissement pour aller à la rencontre des grévistes et les soutenir. Plusieurs centaines de personnes étaient régulièrement présentes, et des personnalités politiques telles que Hamon et Poutou auront également fait le déplacement. Ces grévistes de la faim n’auront pas attendu d’être « des millions » à se mobiliser avant de rentrer dans une action qu’ils qualifient eux-mêmes de « radicale ». Ils démontrent même l’inverse : leur forte détermination, même à peu nombreux, a fait décollé le mouvement et engendré une vague de soutien d’une ampleur inattendue.

Occupation

Suite à une brève occupation des locaux de l’ARS écourtée par les forces de l’ordre quelques semaines plus tôt, les salariés en lutte décident de monter d’un cran face au silence de l’administration. Au 10ème jour de la grève de la faim de leurs collègues, un rassemblement est appelée sur l’établissement et à la suite d’une prise de parole, une action surprise est enclenchée : l’occupation du bâtiment administratif.

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Les grévistes prennent possession des lieux et s’organisent rapidement pour bloquer les accès et aménager un coin pour passer la nuit. De nouveau, l’ampleur du mouvement déborde le cadre local, et les médias nationaux s’emparent de l’affaire.

Une convergence fructueuse

La fameuse « convergence des luttes », celle dont on entend souvent parler mais que l’on ne voit jamais, a cette fois eu lieu et s’est révélée décisive. De par la proximité de leurs lieux de travail et de la « défense du service public » qu’ils ont en commun, hospitaliers et cheminots décident de se retrouver pour agir ensemble. Péage gratuit, blocage de la ville, manifestations et rassemblements communs pour appuyer la lutte des uns et celle des autres.

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De part et d’autre, la convergence effective remotive les troupes et accroît le rapport de force. On n’est plus 50 devant l’ARS, la préfecture ou la gare, on est 300 ! C’est en effet un enjeu majeur, au sein de chaque lutte, de déborder le pur cadre local ou sectoriel et que celle-ci embrasse sa dimension politique. Le durcissement de nos conditions de vie et de travail, même à petite échelle ou dans des secteurs très particuliers, sont les conséquences d’une certaine logique de gouvernement, d’un certain règne de l’économie.

Difficile d’imaginer dorénavant le retour à la normal, après un tel mouvement de grève. Si cette fois, ce sont les conditions de travail qui ont été la cible des critiques, on peut imaginer qu’une plus profonde remise en cause de la psychiatrie pourrait faire son chemin. Questionner la construction sociale du « fou » et le rapport soignant/soigné, visibiliser la logique disciplinaire voir carcérale des établissements, s’inspirer des expériences de soins horizontaux et auto-gestionnaires telle que celle de la clinique de La Borde sont autant de pistes pour un prolongement, certes plus diffus mais tout aussi nécessaire, au sein de l’hôpital du Rouvray.

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