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La communauté pandémique. Comment le covid-19 transforme nos existences

Que devient la société lors de la crise pandémique ? En treize paragraphes concis, ce texte traduit de l’américain montre que l’après ne sera pas un retour à l’avant. La pandémie scinde la société en deux. D’un côté la classe immobile, hyperconnectée, domestique, qui embrasse le télétravail. De l’autre la classe mobile, contrainte au travail, sacrifiable, celle qui rend matériellement possible la vie des autres. Le cadenassage volontaire des gens dans leur espace domestique a pour stricte contrepartie leur épanchement intégral sur les réseaux. Ainsi la pandémie est l’occasion, non seulement de mesures policières et coercitives, mais surtout de la production de nouvelles habitudes et de nouveaux besoins. La pandémie réaménage les subjectivités, les rapports à soi-même et aux autres. Assignés à résider chez eux, les immobiles n’y trouveront pas la quiétude, ni l’oisiveté, ni la solitude, mais le travail à distance, l’ordre intime d’être productif et la mise en réseau des moindres mouvements de leur âme. Ce texte nous montre que, par-delà la cacophonie sanitaire, une mutation discrète mais profonde est en cours dans la manière d’exercer le pouvoir. Elle entraînera avec elle de nouvelles évidences, ainsi que des nouveaux angles morts, en un mot une manière de connaître et d’être connu – la mise en réseau de la vie est aussi bien son enregistrement permanent, et définitif.

Un texte de Nil Mata Reyes originellement paru fin mars 2020 sur https://www.nilmatareyes.com/thepandemiccommunity.html
Traduction Rouen dans la rue

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La communauté pandémique

01. Bienvenue dans la communauté pandémique, une forme d’appartenance sociale structurée par la logique participative et prophylactique des machines en réseau. Le but de la vie dans la communauté pandémique est de rester « en contact » tout en étant hors d’atteinte, d’être pleinement connecté malgré l’isolement hygiénique, et donc d’être pleinement isolé par des connexions hygiéniques.

02. Toute vie précédemment organisée à partir de l’institution – l’université, l’usine, le bureau, l’hôpital, la prison – est désormais organisée à partir des adresses IP. Dans la communauté pandémique, la vie sociale, la vie professionnelle, la vie étudiante et la vie politique se résorbent toutes dans la vie domestique puis éclatent en vie connectée. Tout ce qui avait réussi fugitivement à échapper à la capture digitale des réseaux renonce et se branche à contrecœur.

03. L’abondance de temps nouvellement libéré dans la communauté pandémique est rapidement assaillie de notifications, de publicités, de mises à jour, d’alertes, de messages, de pings et d’invitations. Si une vie pouvait passer d’une institution à l’autre au cours d’une journée avant la pandémie, en prenant par exemple la forme d’un employé, d’un consommateur, d’un patient, d’un étudiant, désormais une vie peut endosser toutes ces formes simultanément en tant qu’onglets dans un navigateur, en tant qu’applications sur un smartphone, en tant que logiciel sur les réseaux. Les subjectivités clignotent incessamment au gré des algorithmes en tant qu’entrées sur des bases de données.

04. Dans la communauté pandémique, les réseaux rejettent le danger de la contamination sur des subalternes racialisés et sexualisés qui ne peuvent pas ne pas travailler. Les manutentionnaires, les chauffeurs routiers, les nourrices, les caissiers, les employés d’hôpitaux, les éboueurs et les intérimaires sont la condition matérielle d’une vie domestique maximalement connectée et minimalement déambulatoire. Ce qui n’est pas numérisable est compensé par une classe mobile, aussi précaire que le contact est contagieux, également indispensable et interchangeable.

05. La communauté pandémique réinvente la domesticité comme synthèse connectée de la sécurité et de l’efficacité, le lieu intégré et interopérable où peut être abolie la scission temporelle et spatiale entre travail productif et travail reproductif. Dans des maisons confinées et pourtant connectées, les vies peuvent dormir, manger, élever des enfants, travailler, boire, cuisiner, baiser, enseigner et streamer dans des environnements contrôlés et disciplinés. Qu’il soit réalisé à la maison ou réalisé pour entretenir la maison d’un autre, tout travail est désormais domestique. Ces vies dont les demeures sont hostiles à cause des loyers trop chers, des violences domestiques ou de la surpopulation sont délaissées, victimes statistiquement prévisibles et en dernière instance, sacrifiables. Ceux qui n’ont pas de domicile ne rentrent même pas dans l’équation.

06. La communauté pandémique n’est pas une communauté de corps, mais de données. Plus la vie est mise en réseau, plus les réseaux en savent sur la vie, et plus la vie est connue par les réseaux, plus ils exercent de pouvoir sur elle. La production mutuelle de savoir et de pouvoir au fondement des institutions disciplinaires est entièrement automatisée dans la communauté pandémique. Toute action réalisée sur les réseaux produit un surplus de donnée qui, accumulé, se retourne finalement comme arme contre la vie. La politique est réduite au rang de problème technique.

07. Avant la pandémie, l’activité culturelle valorisée était celle qui débordait les frontières du réseau. Tout ce qui se produisait « dans la vie réelle », « loin des écrans » était fétichisé, quand bien même cela finissait par se retrouver en ligne. Dans la communauté pandémique, c’est le réseau qui prend cette place d’élection. Les institutions culturelles de toutes sortes renvoient leurs employés et proposent des services de cloud, elles annulent leurs spectacles et passent commande de contenu digital. La vie sociale se transpose en vie connectée de manière participative et désinvolte. Suivant la convergence de l’esthétique et de la cybernétique, la communauté pandémique reformule la culture selon les truismes suivants : « Tout ce qui est en réseau est bon, et tout ce qui est bon réseaute », et « La vie bonne est la vie connectée. »

08. Dans la communauté pandémique, le capitalisme ne peut plus se maintenir c’est pourquoi il est simulé. Un déluge de plans de relance, de crédits à 0%, de suspension de paiements réanime l’économie sous une forme virtuelle, où la soustraction massive de travail global est équilibrée par la multiplication massive de dette globale. La suspension politique de l’économie capitaliste et la simulation technique de relations capitalistes sont entreprises en préparation d’un éventuel monde post-pandémique où les contradictions du capitalisme pourront s’effectuer à nouveau. En attendant, la précarisation, la dépossession et la privation capitalistes que vit la communauté pandémique sont autant de virtualités, une répétition générale en réseau. La simulation des marchés de capitaux simule également leur violence.

09. Le langage de la communauté pandémique est celui des protocoles. L’échange séquencé et synchronisé de données entre adresses IP, la cascade coordonnée de disjonctions binaires sont autant de moyens techniques de déterminer la vie numériquement. Le langage est capturé comme caractères lisibles par des machines afin d’être analysé et monétisé en tant que communication. La conscience est capturée comme clics et scrolls qui mesurent et manipulent l’attention. Même la mort est rendue numériquement signifiante dans la communauté pandémique, capturée comme statistique puis visualisée comme une série pixélisée de graphiques, de courbes, de cartes. Vivre et mourir sont devenus formellement interchangeables dans la mesure où l’un et l’autre sont capturés dans les abstractions et dans les médiations des réseaux.

10. La puissance destructrice de la communauté pandémique implique en même temps des processus pandémiques immensément productifs, et tout ce qui aura été produit pour protéger la vie de la contamination servira de modèle à la vie post-pandémique. D’ici à ce qu’un traitement émerge, que l’immunité collective s’accroisse et qu’un vaccin soit découvert, l’économie globale sera entièrement réorganisée et les nouvelles infrastructures, les nouveaux dispositifs et les nouveaux réseaux constitués pour la pandémie perdureront. Le bilan le plus conséquent de la pandémie inclura non seulement les multiples vies décimées par le virus, mais aussi la réinvention intégrale des formes du vécu lui-même.

11. En dernière instance, tout ce qui est au travail dans la pandémie va à l’encontre de la vie. L’oisiveté qui caractérise la potentialité de la vie est interprétée par la communauté pandémique comme un potentiel qui menace de détruire la communauté s’il n’est pas rendu productif. En d’autres termes, la communauté pandémique perçoit la dualité productrice et destructrice du potentiel vivant comme l’expression d’un même potentiel. Nous devrions continuer à étudier sans interruption, nous devrions nous empresser de retourner au travail, nos vies devraient se poursuivre sans hoquet sous forme connectée. Ces exigences sont formulées précipitamment parce que, lors d’une pandémie qui dépossède la vie de sa dimension sociale, la vie devient la menace la plus grave envers la société. Le point zéro de la vie au-delà de la communauté pandémique devient alors la vie pour elle-même, la vie improductive.

12. Dans la communauté pandémique, la capacité à se connaître soi-même et à connaître les autres – à connaître notre situation – est entièrement médiée et structurée par les réseaux. Les algorithmes et protocoles qui composent les réseaux sont structurés par les pensées des programmeurs, et structurent en retour la pensée produite sur et dans les réseaux. Dans de telles conditions, l’examen de sa propre vie ne passe plus que par les réseaux et valide toujours ses propres suppositions : la vie vécue sur les réseaux ne se redécouvrira jamais que comme vie virtuelle. Si la forme réseau est ainsi totalisante, notre tâche n’est pas tant de nous connaître nous-mêmes, mais plutôt de nous refuser.

13. Alors que ces mots sont écrits, une nouvelle activité émerge dans des villes sur plusieurs continents. Elle laisse penser que persiste une vie qui excède la communauté pandémique et lui échappe. Tous les soirs, aux fenêtres, sur les porches, sur les balcons, des gens crient, frappent des casseroles et passent de la musique – une activité qui elle-même est devenue contagieuse. L’intention de ce geste collectif est de rendre hommage à ceux qui risquent leurs vies pour les autres. Mais il est aussi devenu un moyen sonore de se trouver, dans la cacophonie d’une foule à la fois dispersée et assemblée. Par-delà la mort, la dépression, le désespoir qui assèche le cœur de la communauté pandémique, les gens s’écrient, à la recherche de ce qu’ils ne peuvent trouver sur les réseaux ni chez eux, à la recherche d’une vie qui ne fait pas que vivre, mais qui vaut la peine d’être vécue.

***

Note des traducteurs : en ce qui nous concerne à Rouen le tapage à 20h nous semble en grande partie être l’effusion des bonnes consciences républicaines où les soignants sont remerciés au même titre que les policiers. Non pas l’en-dehors de la communauté pandémique donc, mais son pot d’échappement. Les auteurs du texte ont toutefois en tête d’autres villes et d’autres pays, où s’exprime une ferveur d’une toute autre nature.

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