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La grève des loyers comme nécessité

Annoncée depuis plusieurs semaines sur les réseaux sociaux, la #GreveDesLoyers (#RentStrike) avait au premier abord toutes les caractéristiques d’une énième lubie gauchiste, un vœu pieu n’ayant quasiment aucune chance de se concrétiser. Mais la réalité brutale de la situation économique et sociale aux États-Unis – et dans une moindre mesure au Canada – indique qu’il pourrait bien en être autrement dans ces contrées. Non pas qu’une multitude de Nord-Américain.e.s soit devenu.e.s du jour au lendemain de subversif.ve.s adversaires de la propriété privée, mais simplement parce que beaucoup risquent de faire face assez tôt à un terrible dilemme : se payer de quoi manger pour survivre ou payer le loyer.

Une situation sociale explosive aux USA

Le nombre d’Américains inscrits au chômage explose depuis quelques semaines : +3,3 millions du 16 au 21 mars, + 6,6 millions du 22 au 28 mars et les chiffres de la semaine en cours confirmeront sans doute la tendance. Plus de 10 millions d’américains sont donc désormais inscrits au chômage sur une population active de 190 millions, un chiffre jamais atteint depuis que l’assurance chômage existe. Juste avant l’arrivée du Covid-19, le taux de chômage au niveau fédéral était au plus bas (3,5%, un record depuis les années 1960) et les licenciements massifs ont pris au dépourvu une grande partie de la population.

Pour se faire une idée du caractère inédit de la situation, il suffit de la comparer à celle qui a suivi la crise de 1929 : la première année suivant le krach de 1929, le chômage a augmenté de 3,1 %. En moins de trois semaines à partir des premières mesures contre le coronavirus, il avait déjà bondi de 6,1 %.

Aux États-Unis, la précarité de l’emploi et de la santé sont plus la norme que l’exception. Lorsque le virus est arrivé, 40% des Américain.e.s avaient moins de 400 dollars sur leur compte. 27 millions d’Américain.e.s ne bénéficient d’aucune protection sociale (sachant que se faire soigner du coronavirus coûte environ 73 000$ pour 6 jours d’hospitalisation). Les indemnités chômage aux États-Unis sont extrêmement faibles par rapport aux standards européens et même si pour la première fois, l’État fédéral ajoutera un complément de 600$/semaine à l’allocation versée par les États fédérés, qui représente en moyenne 45% du dernier salaire, beaucoup n’arriveront pas à s’en sortir avec ces sommes, en raison du coup élevé de l’immobilier et de la vie en général. Les loyers moyens avaient déjà augmenté de 40 % ces cinq dernières années

L’impossibilité de payer le loyer commence donc à inquiéter, outre les premiers concernés, les propriétaires et les autorités politiques, qui ne veulent pour l’instant pas entendre parler ni d’annulation (rent cancel) ni de moratoire (rent freeze). Mais face au danger que représenteraient des centaines de milliers voire des millions de personnes jetées à la rue, certains États ont d’ores et déjà suspendu les expulsions locatives (90 jours dans l’État de New York, 60 jours en Californie).

Au Canada aussi la situation est alarmante et de plus en plus de groupes de locataires se forment pour tenter de s’organiser face à la pression des propriétaires, non pas par idéologie mais sous la contrainte. Le très respectable Journal de Montréal estime que « des confrontations se profilent entre locataires et propriétaires » pour le mois d’avril et propose même un guide pour négocier le report de son loyer.

Depuis le confinement, vers une nouvelle forme de grève ?

Derrière ces chiffres transparaît la véritable signification du plein emploi à l’américaine à l’heure de la gig economy et du capitalisme de plateforme : les protections et garanties issues du cycle de luttes précédent ont volé en éclat et les travailleur.e.s sont réduits au statut d’individus isolés intégralement à la merci des fluctuations de l’offre et de la demande sur le marché du travail.

Paradoxalement, c’est depuis la sphère dite privée, celle de l’habitat, domaine traditionnellement consacré à la reproduction plus qu’à la production (même si le travail à domicile – notamment des femmes – est aussi central qu’il est invisibilisé depuis les débuts du capitalisme) que des formes d’organisation émergent pour faire face au déchaînement de violence sociale qui s’abat sur chacun.e à la faveur de l’épidémie.

En ces premiers jours d’avril, il est peut-être trop tôt pour se faire une idée du succès de la #GreveDesLoyers ou pour entrevoir si de telles initiatives pourraient être reproduites en France (c’est le cas en Espagne, où la tradition de lutte pour le logement est bien ancrée depuis la crise de 2008), mais il est clair que la question dépasse désormais assez largement les cercles « radicaux » ou les réseaux « militants ».

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