La rédaction de Rouen dans la rue aurait très certainement pris part aux émeutes qui ont sévi dans les rues de Rouen les 24, 25 et 26 février 1382. Nous en aurions également produit un compte-rendu. Le voici.

Une ambiance tendue régnait déjà en ce lundi de carême, à la « Saint Mathias ». Le travail ingrat et l’arrivée de réfugiés exaspèrent le climat délétère qui règne entre les ouvriers des quartiers Est, tandis que les bourgeois mènent grand train, tous vêtus de parures dorées. Les maires successifs, les notables et les usuriers travaillent main dans la main. Entre la bourgeoisie rouennaise et la populace, couramment qualifié de « merdaille », la méfiance est totale. La prise du château et le meurtre du châtelain en 1358 par les gueux de la ville marquent encore fortement la mémoire populaire.

Charles V, alors maître d’un royaume prospère, avait aboli les impôts directs qu’il prélevait sur certaines municipalités. Un processus poursuivi et achevé par Charles VI. Mais le désir frénétique d’expansion vont amener les temps à se durcir : le domaine royal a besoin de fonds pour faire la guerre.

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Ce matin, nous apprîmes qu’une taxe indirecte était rétablie sur le sel et le vin, et que celle-ci prendrait effet sans attendre, dès le mois de mars. Nous l’avons vécu comme une horrible truandaille. Aussitôt la nouvelle fut véhiculée de porte en porte et l’on sonna le tocsin en haut du beffroi, au cœur de la ville.

Spontanément, en fin de matinée, des centaines de personnes se sont retrouvées place de l’Hôtel de ville. Un rassemblement majoritairement composé de dynants du coin et autres gens de pauvres étoffes. Cinq cent personnes, au bas mot. L’excitation était palpable, entre la joie de se trouver nombreux et une rage intenable. Après un temps, un groupe de dynants élevèrent avec peine Jean Le Gras (le fameux drapier qui portait bien son nom) dans les airs comme s’il eût été le roi. On l’obligea à abolir publiquement l’aide, autrement dit l’impôt, qui venait d’être rétabli. Ça lui allait drôlement bien. Et c’est ainsi que la déambulation s’est élancé dans les rues de Rouen, comme un jour de Carnaval. Des fruits pourris et autres projectiles commencèrent à être bazardé sur les façades des maisons bourgeoises – qui furent naturellement les premières visées.

Une partie du cortège s’engouffra alors rue Grand-Pont, vers la demeure de Guérout, l’ancien maire de Rouen, bien connu pour avoir fait tant de mal aux pauvres. Au cri de « haro haro haro », les émeutiers défoncèrent ses barriques de vin, laissant couler dans le cellier tout ce qu’ils ne pouvaient boire ou emporter, puis ils jetèrent ses meubles sur le pavé. Il y en aurait pour plus de deux milles livres de dégâts. D’autres groupes d’émeutiers en firent autant chez trois autres anciens maires, Guillaume Alorge, Eude Clément et le Treffilier.

Au premier moment, tous les gros bourgeois ne songèrent qu’à s’enfuir et à pleurer dans leurs mouchoirs de soie. Ils se réfugièrent pour la plupart chez les Cordeliers, l’ordre préféré des Rouennais. Toute la nuit, un nombre d’exactions que nous ne saurions compter furent commises. On pilla les prêtres, les juifs, les presteurs à usure, banquiers et changeurs.

Le mardi après midi, deuxième jour d’émeute, la bourgeoisie réagit ; elle fait mettre des corps de garde au cimetière Saint-Ouen, à l’aître Notre-Dame, à Saint-Lô, à Saint-Godard, qui sont souvent les endroits choisis de la garde en cas de troubles. On fit la chasse aux émeutiers qui traînaient trop dans les demeures et dérobaient tout ce qu’il pouvait. Mais pour les autres, le corps de garde ne pu rien faire d’autre que de tenir à distance la folle équipée. On n’arrête pas sans peine un élan populaire enragé, allègre et revanchard! Nos gueux ont du talent !

Pendant les trois jours que dura l’émeute, du lundi au mercredi soir, les portes furent fermées, les cloches cessèrent, sauf celles de la commune. Les émeutiers envahirent la cathédrale et pénétrèrent dans la sacristie pour y prendre la Charte aux Normands. Le cortège se dirigea ensuite à Saint-Ouen pour se faire livrer les chartes par lesquelles l’abbé prétendait justifier sa baronnie et sa justice dans la ville. Elles furent lacérées.

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La quartier général de la révolte populaire se situait au cimetière Saint-Ouen, à proximité des quartiers Est, peuplés d’ouvriers et de pauvres gens, principal foyer des menées populaires.

Dans la même journée, on fit comparaître aussi l’abbé et les religieux de Saint-Ouen, et les insurgés les obligèrent à renoncer à leur haute justice et à leur baronnie. Ils se soumirent à la juridiction de la municipalité, promettant sur tous leurs biens meubles et immeubles de ne pas solliciter du pape, du roi ou de quiconque l’annulation de cet engagement et à le faire enregistrer en justice, par notaire, avant l’Ascension.

Le mercredi 26, une assemblée générale fut convoqué par les insurgés, à laquelle ont assisté les représentants du clergé, le Chapitre, l’abbé de Sainte-Catherine, les prieurs de Grammont, de la Madeleine et du Pré. On apporta la Charte aux Normands, et l’avocat bien connu Thomas Poignant, bailli de Harcourt, en a donné lecture sous peine de voir abattre sa maison. Puis tous les assistants la jurèrent, y compris le procureur du roi. On fit enfin promettre aux victimes du pillage de ne pas faire de poursuites. Le tout fut passé et enregistré devant les notaires laïcs et ecclésiastiques.

L’émeute pris fin. Et même si les bourgeois et autres crieurs ont exagéré le nombre des victimes, on nous confirma la mort de deux hommes : un certain Guérout Poulai et un juif qui fut jeté à la Seine.

Quand la bourgeoisie eut repris le pouvoir, elle fit arrêter douze des principaux coupables, et elle envoya une députation pour obtenir la grâce de la ville. On lui répondit que le roi irait à Rouen « et saurait qui avait mangé le lard ». Mais le 1er mars à Paris éclata l’émeute des Maillotins que le gouvernement eut bien du mal à contenir. Pour éviter la propagation de la révolte à Rouen, il fut obligé de modérer sa sentence contre les insurgés de la Harelle. C’est probablement ce qui explique l’indulgence relative dont Rouen a bénéficié en première instance.

Le 23 mars, avant l’entrée du roi Charles VI dans la ville, six des prisonniers ont été décapités, et leurs têtes exposées devant la ville, « en signe de mémoire », les cloches de la commune descendues, les manteaux de la porte Martainville (l’un des quartiers de la résistance populaire) abattus, les armes et les chaînes des rues portées au château. Six autres exécutions ont suivi, les pouvoirs ont été retiré à la municipalité et les remit à Guillaume de Bellengues, capitaine de la ville et du château avec 1000 livres d’appointements, à la charge des bourgeois. Le roi lui a accordé la continuation de l’impôt des blancs, le sel, le vin vendu au détail et les draps (les principaux objets du commerce rouennais).

À peine quatre mois plus tard, le 1er août 1382, de nouveaux incidents vont éclater à la halle aux draps alors que les collecteurs d’impôts installent leurs comptoirs. Mais cette fois-ci, les notables de la ville, qui connaissent trop bien le coût de la première Harelle, vont couper court à l’émeute. De nouvelles sanctions et de lourds amendes dont devront s’acquitter les bourgeois de la ville tombèrent.

Source  : http://www.rotomagus.fr/ark:/12148/bpt6k65654586/f205.image.r=Harelle