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L’art brûlant de la manif – Complément sur notre interview paru au Paris Normandie

🔥🔥L’ART BRULANT DE LA MANIF’🔥🔥
Précisions et compléments sur notre interview au Paris Normandie : https://www.paris-normandie.fr/actualites/societe/en-normandie-la-gestion-du-maintien-de-l-ordre-des-manifestations-est-desormais-observee-a-la-loupe-MD16049656#

Il y a quelques jours, nous avons été interviewés par un journaliste du Paris Normandie. L’article au titre aguicheur paru aujourd’hui dans le Liberté Dimanche met en parallèle plusieurs témoignages sur la question du maintien de l’ordre : celui de trois syndicalistes, celui du Préfet de police Pierre-André Durand, d’un syndicat policier, et le nôtre. Exercice difficile pour un journaliste que celui de rester fidèle aux propos de ses interlocuteurs en l’espace de quelques citations. Tatillons que nous sommes il nous paraissait essentiel d’apporter quelques précisions et compléments quant à notre vision du « maintien de l’ordre ».

Inutile de revenir sur les témoignages des syndicalistes aux « 40 ans de manif’ avec la CGT » pour qui le monde au-delà des limites de leur service d’ordre n’aurait pas changé, si ce n’est la flagrante « démobilisation » que l’un d’entre eux daigne reconnaître.

Le préfet lui, sans surprise, sert sa soupe et ses catégories policières préconçues : on a d’un côté des manifestations organisées, encadrées, avec des interlocuteurs dociles, qui généralement se passent bien. Il s’agit ici justement des manifestations policées des organisations syndicales. Et de l’autre il y a les manifestations plus « typées » qui se sont déroulées de façon inattendues, sans interlocuteur, jusqu’à devenir ingérables. Immédiatement, ce même préfet fait l’amalgame avec le noyau militant, ceux de la gauche de la gauche qui regrouperaient au bas mot 300 à 400 individus sur Rouen. C’est évidemment mal connaître la teneur et la composition des manifestations gilets jaunes que de les réduire à des primo-manifestations influençables et influencés par la supposée présence de groupes radicaux.

On ne reconnaîtra jamais du côté policier qu’il existe bien une partie importante de la population prête à remettre en cause l’ordre imposé, soit en donnant un autre cours à une manifestation officielle soit dans des affrontements directs avec les forces de l’ordre, et ce sans l’aide ni l’incitation des militants professionnels. C’est ce qu’on appelle l’esprit gilet jaune et le potentiel insurrectionnel qu’ils ont fait ressurgir.

Ainsi, les gilets jaunes n’ont pas été l’explosion de l’irrationalité. Comme si d’un seul coup, une horde sauvage sortie de l’ombre s’en prenait avec une violence rarement égalée aux symboles du pouvoir et aux forces de l’ordre. La masse des gens « d’en bas », des « laissés-pour-compte » qui ont composé majoritairement le mouvement des gilets jaunes ont effectivement surgi en tant que phénomène incontrôlable. Ses violents pas de côtés, sur les blocages et les manifestations, étaient la condition leurs existences sur la scène publique et politique. Cette colère trouve sa source dans les conditions de vie difficile, dans le sentiment d’avoir toujours fait ce qu’il fallait mais de ne plus s’en sortir, dans le mépris trop ouvertement affiché à leur encontre par ceux qui possèdent et qui décident. En cela, la « violence » des manifestations des gilets jaunes, légitimée par la colère, n’a rien de comparable avec la violence policière, légitimée par l’Etat. Elles ne sont pas de même natures.

Il serait donc absurde, et c’est d’ailleurs le discours du préfet et du syndicat de policier interviewé dans l’article, que de considérer la violence du maintien de l’ordre « proportionnelle » à celle des gilets jaunes : « Notre matériel et nous, on s’adapte à ce qu’il y a en face » rétorque le flic d’Alliance dans l’article, faisant passer comme une lettre à la poste les dizaines d’éborgnés de l’année écoulée. Cette logique nie évidemment le caractère fondamentalement politique du maintien de l’ordre. Si on peut dire que la répression policière est proportionnelle à la menace insurrectionnelle, il faut prendre en compte que cette dernière est le résultat naturel de la violence quotidienne que le gouvernement, ses dirigeants, leurs choix politiques appliquent sur les corps et les vies. Nous voyons d’ailleurs les choses plutôt dans ce sens : plus l’ordre social perd de son crédit, plus il arme sa police.

« Moins les autorités inspirent le respect, plus elles cherchent à nous tenir en respect par la force. Le maintien de l’ordre est l’activité principale d’un ordre déjà failli. Lorsque le bon ordre des manifestations ne peut plus être garanti qu’à coups de grenades de désencerclement, de nasses et que les manifestants en sont à fuir le laser vert des LBD 40 de la BAC, c’est que « la démocratie » a déjà atteint le stade des soins palliatifs. Il n’est jamais bon signe, pour un régime « démocratique », de prendre l’habitude de faire tirer sur sa population. Depuis le temps que la politique se réduit, en tout domaine, à une vaste opération de police menée jour après jours, il est inévitable que la police devienne une question politique. » (Maintenant, Comité Invisible).

S’il y a bien eu un art brûlant de la manifestation cette année dans les rues de Rouen et d’ailleurs, on le doit bien au surgissement inattendu des gilets jaunes, à leur sursaut de dignité en réponse logique et nécessaire au mépris du pouvoir. Et c’est tout à leur honneur d’avoir redonné à la « manifestation » sa visibilité, sa persévérance et son offensivité sur lesquelles repose l’existence même de cette forme de révolte.

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