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Les gilets jaunes et la révolution

Le mouvement des gilets jaunes se trouve plus faible que jamais même si de belles poches de résistances continuent à exister et que les manifestations viennent rappeler à Macron tout le bien que l’on pense de lui et de sa politique. La question des élections, pour les européennes mais pas seulement, a pris de plus en plus de place dans les discussions et la communication. C’est l’occasion de revenir sur ce mouvement inédit, sur sa puissance révolutionnaire et sur ce qui est venu la briser mais aussi la contenir.

Masse et puissance

Il y a maintenant 6 mois le mouvement des gilets jaunes commençait avec une détermination massive et inouïe. Les occupations de rond-point, les blocages économiques et les manifestations non-déclarées parisiennes puis provinciales qui tournaient bien souvent à l’émeute ponctuée d’affrontements avec les forces de l’ordre, de barricades et de destructions ciblées, donnaient à ce mouvement une tonalité qu’il faut bien qualifier de révolutionnaire ou d’insurrectionnelle.

Un petit air de révolution

Le mot révolution était d’ailleurs dans toutes les bouches et dans tous les esprits. Mais pour une fois ça n’était pas un mot en l’air ou un fantasme de militant professionnel. Les symboles de la Révolution française étaient immédiatement repris : le drapeau français, et la Marseillaise bien sûr qui n’étaient plus chantée dans un esprit nationaliste et patriotique chère à l’extrême droite mais bien pour l’énergie révolutionnaire qu’elle exprime.

« Contre nous de la tyrannie… entendez-vous mugir ces féroces soldats… aux armes citoyens »

Des guillotines factices apparaissaient sur de nombreux ronds-points et des simulacres de décapitation étaient mis en scène en différents endroits.

 

Une histoire de goutte d’eau

Tout le monde s’accordait pour dire que cette histoire de taxe n’était que la goutte d’eau qui avait fait déborder le réservoir. Et c’est finalement contre Macron et le mépris des élites politiques que les gilets jaunes s’insurgeaient, mais aussi contre un système politique qui sous couvert de démocratie ne nous laisse en fait aucun pouvoir, autant que contre une logique économique qui permet à quelques-uns d’accumuler d’obscènes fortunes quand elle laisse le plus grand nombre écrasé par la précarité. Si la révolution renvoie toujours à l’idée de rupture, c’est bien avec une logique que Macron incarnait parfaitement que les gilets jaunes désiraient rompre plus ou moins confusément. Rompre avec le mépris des classes dirigeantes, rompre avec la politique des politiciens, rompre avec la misère que la dernière génération du capitalisme  promet au petit peuple.

Contre-révolution préventive et mutilations en série.

C’est bien sous le coup de cette poussée insurrectionnelle que le gouvernement lâchait ses premières miettes. Suppression de la taxe carbone, fausse revalorisation du SMIC via une prime d’activité pour certains seulement et enfin annulation de l’augmentation de la CSG pour certains retraités. En jouant la carte du « j’ai compris votre désir de dialogue », Macron lançait cette gigantesque opération de communication, d’enfumage et finalement de propagande que fût le grand débat. Montant de l’opération : 12 millions d’euros pour de nouvelles miettes qui ne satisfont évidemment personne. Grand flop.

Mais dans le même temps et toujours pour faire face à cette poussée, le gouvernement décidait de mettre en œoeuvre des moyens répressifs, policiers et judiciaires, d’une violence inconnue sous la 5e République, exceptés pour les colonisés. C’est en effet un déferlement de mesures contre-révolutionnaires et contre-insurrectionnelles que nous avons subi depuis 6 mois. 3.830 blessés, 8.700 gardés à vue, 13.460 tirs de LBD 40 et 1.428 tirs de grenades lacrymogènes instantanées explosives selon le ministère de l’Intérieur. Les  » blessés de manif  » et autres gueules cassées (comme il y eut les blessés de guerre), les  » mutilés pour l’exemple  » d’après le nom d’un collectif de blessés, en témoigneront dans leur chair pour le reste de leur vie.

Tension entre insurrection et normalisation.

Il existe évidemment des contradictions, des tensions tout à fait naturelles pour une révolte loin d’être homogène et traversée par des désirs, des discours, des manières de faire, des formes d’organisation, des orientations tactiques diverses. D’abord une tension entre la puissance révolutionnaire initiale du mouvement et ce qui relève de sa normalisation voire de sa neutralisation. D’un côté, il y a le nombre et la détermination de ceux qui se retrouvent pour tout bloquer dès le 17 novembre, la colère désordonnée et spontanée de ceux qui s’attaquent aux bâtiments publics comme la préfecture du Puy en Velay, aux péages ou encore qui veulent à tout prix rentrer à l’Elysée. Ce sont les folles journées du 24 novembre, du 1er et du 8 décembre qui tournent à l’émeute populaire et qui ne veulent rien d’autre que la démission de Macron. Le mouvement ne sait pas trop où il va, mais c’est peut-être la condition pour qu’il aille le plus loin possible. C’est en tout cas cette puissance-là qui a fragilisé et fait vaciller le pouvoir et arraché des miettes.

 

De l’autre côté, il y a ce que nous appelons les lignes de normalisation. Il y a eu très tôt la volonté d’avoir le soutien de certains élus en leur faisant parvenir des doléances voir en leur demandant de les signer. Des revendications claires, formulées rationnellement sont alors apparues, articulées autour de demandes fiscales (rétablissement de l’ISF), sociales (augmentation de tous les minima sociaux) et politiques (le RIC). Ce dernier a capté une énergie considérable (pétition, conférence, etc.) et devenait la solution miracle à tous nos problèmes. Mais s’il exprime un désir légitime de prendre nous-même les décisions qui nous concernent, il nous prive en fait de la temporalité du rapport de force dans lequel nous sommes engagés, tout en nous faisant dépendre de mécanismes institutionnels. Supposons que le rapport de force ait été favorable, il aurait fallu des mois avant que le RIC ne soit inscrit dans la constitution, et des mois encore avant qu’un premier RIC soit soumis au vote.

Dans le même temps des gilets jaunes modérés quittaient le mouvement (RIP Jacqueline), d’autres créaient des partis ou montaient des listes aux européennes (Ingrid Levavasseur) et étaient bien souvent balayés par le refus des gilets jaunes,  d’autres encore s’acharnaient et s’acharnent toujours à déclarer les manifestations en négociant avec les autorités en pacifiant toujours davantage le mouvement.

Guerre et paix.

Signe de cette tension, l’opposition abstraite, vide, et pour tout dire morale entre « pacifisme et violence ». La question de la violence est toujours mal posée. D’abord parce que la violence première est celle de l’Etat et de sa police. Et le pacifisme de beaucoup de  gilets jaunes s’est rapidement effrité sous les coups des matraques et les LBD. Ensuite, s’il existe des gens qui se disent pacifistes et non-violents, il n’existe personne pour se présenter comme violent et non-pacifiste. Il ne s’agit pas d’être pour ou contre la violence mais de constater ce fait brut : il existe des situations où la colère populaire s’exprime de manière violente et personne ne peut rien y faire. Il importe de reconnaitre que cette violence est légitime et productive comme le confirme une attention minimale à l’histoire. La violence des gilets jaunes a été de celle-là. On ne fait pas de révolution en collant des gommettes même si bien évidemment cette violence peut être terrifiante. Et malheureusement, ce n’est pas la dynamique actuelle qui permettra d’arracher quelque chose.

Le cas Boulo

François Boulo, porte-parole médiatique de certains gilets jaunes normands, apparaît comme un exemple emblématique de cette ligne de pacification et de neutralisation. Depuis quelques semaines maintenant, il répète en boucle sur les plateaux et les conférences que la  » violence  » des gilets jaunes est une erreur et que la colère doit laisser la place à la raison car on ne peut rien gagner comme ça. Pour lui, les policiers sont de notre côté et ils nous rejoindraient plus facilement s’ils ne se prenaient pas des projectiles. Il oublie un peu vite que le problème ici aussi ça n’est pas seulement les policiers mais bien la fonction répressive de la police elle-même dont les policiers ne sont que les agents. Les policiers ou les militaires, eux, ne rejoignent les insurgés que quand la situation historique les pousse à la faire. Il ne suffit pas de les exhorter à la faire. Enfin, il reprend à son compte l’idée de révolution, trop malin pour ne pas sentir que c’est bien un désir révolutionnaire qui s’exprime chez la plupart des gilets jaunes, mais il écrase immédiatement ce désir sur le vote en parlant de révolution par les urnes et les institutions : Plan A de plus en plus improbable, on fait tomber ce gouvernement et lors des élections qui suivent on se débrouille pour qu’il y ait un candidat (lui ?) qui représente les revendications de gilets jaunes rassemblées dans sa plateforme. Plan B, on se prépare pour les prochaines élections nationales (municipales ou présidentielles) avec un objectif plus clair : monter une liste derrière un candidat et un programme. Dans une interview récente, François Boulo reconnaissait d’ailleurs que le mouvement des gilets jaunes pourrait être l’occasion de fédérer tous les électeurs souverainistes (Front national, Asselineau, Dupont Aignan, et France insoumise) en mettant de côté le clivage gauche droite. Belle opération sur le mouvement qui permet de se débarrasser à peu de frais du sens profond de l’apolitisme initial des gilets jaunes.

Cette marche vers la politisation molle du mouvement des gilets jaunes est d’ailleurs de plus en plus assumée. Elle est le signe d’un échec et d’une faiblesse. Le processus de normalisation est alors presque achevé. Ramenée à la raison, la colère des gilets jaunes est alors écrasée sur un destin politique bien connu qui appartient à un schéma bien classique : celui du sauveur et donc de l’attente. Ah que De Gaulle était un grand homme ! Un bon candidat avec un bon programme pourrait faire une bonne politique s’il était élu. On oublie alors que c’est bien avec un système global que nous avons un problème et que au sein de ce système la marge de manœoeuvre est quasiment inexistante.

Les élections qui viennent

C’est pourquoi en vérité le résultat des élections nous importe peu. Sans surprise Macron fera un score en-deçà de ses attentes mais pas absolument ou suffisamment déshonorant. Le Pen fera une percée. La droite fait toujours des bons scores après un mouvement de colère important et il n’y a plus grand monde à par elle. Par dépit, nombre de gilets jaunes voteront pour elle malgré ses positions clairement hostiles à certaines revendications des GJ comme la hausse du SMIC ou l’amnistie des gilets jaunes interpellés. Et l’abstention sera historique confirmant le mépris profond et sérieux que beaucoup éprouvent à l’égard de la politique. On peut voter ou ne pas voter. Peu importe car l’essentiel n’est pas là. Par contre la multiplication des consignes de vote par nombre de  » têtes du mouvement  » est plus que problématique. Comment s’en remettre au vote après un mouvement de cette ampleur, après s’être insurgé contre ce système ? Et comment se contenter de dire : Tout sauf Macron ? Tout ? Vraiment ? Et comment faire de Macron le seul candidat des ultra-riches comme le dit encore une fois François Boulo ?

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Suite et fin ?

Tout le monde ignore comment ce mouvement des gilets jaunes finira. Plusieurs devenirs possibles se dessinent. Le devenir associatif, le devenir classiquement politique et électoral. En certains lieux, des gilets jaunes s’organisent concrètement et font perdurer des formes de vie collectives et solidaires qui font penser à des ZAD. La colère et la frustration d’avoir si peu obtenu, ajoutée au désaveu définitif de la classe politique pourrait aussi renforcer le désir de fascisme qui surgit toujours en temps de crise. Mais il se peut aussi que les braises encore chaudes se transforment à nouveau en un incendie ravageur à la prochaine provocation de Macron ou de celui qui le remplacera. Car ne que nous avons vécu avec les gilets jaunes ne ressemblent à rien de ce que nous avions connu. Si nous avons peu obtenu, nous avons beaucoup gagné.

Nous avons brisé l’atomisation et la solitude que nous réserve ce monde. Nous nous sommes retrouvés et avons fait l’expérience de notre force collective tout en découvrant la solidarité, la fraternité et la vie commune. Nous avons occupé, bloqué, manifesté et attaqué des symboles du pouvoir. Ce pouvoir a tremblé et vacillé sous la colère d’un peuple étrange qui s’est inventé sous nos yeux ébahis et rieurs. Le peuple des ronds-points. Symboliquement au moins nous avons défait,  détruit Macron.

A n’en pas douter, ce mouvement est historique. Oui c’est bien une force et des désirs révolutionnaires que les gilets jaunes ont fait vivre. Une force insurrectionnelle traversée par des logiques de normalisation et de pacification. Une force qui s’est brisée sur la répression d’Etat. Nous ne l’oublierons pas comme nous nous n’oublions pas la joie que nous avons éprouvé en mesurant notre puissance collective. Nous tenons le bon bout.

Aouh ! Aouh ! Aouh !

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