Un certain imaginaire de la Révolution nous hante. Celui de 1789 bien évidemment mais aussi de 1917. Le « peuple » se soulève, le pouvoir est défait et un nouveau régime s’installe avant de réprimer, à son tour, le soulèvement qui suit. Une sorte de cycle des pouvoirs dans lequel nous sommes enfermés depuis plus d’un siècle et qui de toute évidence rend toujours plus anachronique le terme même de révolution. Il nous faut nous doter d’une grille lecture et d’un imaginaire révolutionnaire induisant un autre rapport et d’autres perspectives au sein des luttes, que celles de la prise du pouvoir.

La pègre, la plèbe, les émeutiers, les enragés, sont ceux qui en 68, ont vécu la lutte par un autre prisme. Celui de la fin de l’histoire, de la suspension du temps, de la puissance de refus dessinant un autre avenir. Maurice Blanchot fut l’un d’entre eux. Il fut très actif au sein du Comité d’action étudiants-écrivains (dans lequel on retrouvait aussi Marguerite Duras, Daniel Guérin, Dionys Mascolo etc.). A travers ses tracts, ses affiches et ses bulletins, le comité (comme il en existait des centaines d’autres dans les facultés, les quartiers et les usines) se fit pendant des mois l’écho des inscriptions sauvages sur les murs des universités, des slogans scandés devant les forces policières, des mots d’ordre débattus à la porte des usines et des paroles anonymes dans lesquelles Blanchot a pu enfin fondre sa signature d’écrivain dans un anonymat collectif qu’il crut reconnaître comme un « communisme d’écriture ».

Dans l’ouvrage de « Nous sommes tous la pègre. Les années 68 de Blanchot » de Jean-François Hamel (sur lequel nous nous appuyons pour l’écriture de cet article) on comprends en quoi certains étudiants et ouvriers du printemps insurrectionnel furent animé non moins par une potentielle prise du pouvoir que par une puissance de refus de l’ordre établi, par la jouissance de l’expérience vécue dans les occupations ou sur les barricades mais aussi par leur abandon dans un anonymat collectif débarrassé de toutes assignations sociales, dessinant un devenir-révolutionnaire loin des vieux schémas de la Révolution.

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Fin de la Révolution classique

Nous sommes aujourd’hui les héritiers d’une certaine conception de la révolution, que l’on pourrait qualifier de classique. On pourrait la schématiser ainsi : un pouvoir constituant (le peuple insurgé) fait irruption sur la scène de l’histoire en exerçant une violence fondatrice (l’insurrection) qui renverse l’ordre juridique ancien et impose une nouvelle constitution, qu’un pouvoir constitué aura par la suite pour mission de défendre au moyen d’une violence conservatrice (les forces de l’ordre). La puissance insurrectionnelle est déléguée au nouveau pouvoir et le « peuple » est privé de la liberté politique au nom de ses propres intérêts et de ceux de la République (ou de la Nation). Le pouvoir fraîchement installé se transforme en instrument d’oppression. La violence conservatrice de l’appareil d’État se retrouve à réprimer tout ce qui conteste sa légitimité, y compris la « violence populaire » de son origine.

Dans cette logique, l’âge des révolutions qui s’ouvre avec le crépuscule des Lumières se présente comme « un gigantesque effort pour acclimater le soulèvement à l’intérieur d’une histoire rationnelle et maîtrisable », définissant « les lois de son déroulement » afin d’empêcher sa part imprévisible.

Au début des années soixante, Blanchot affirme pressentir un « tournant » irréductible aux « temps historiques » dans lequel « viennent se rassembler tous les bouleversements antérieurs, ceux qui ont lieu dans le temps de l’histoire, pour provoquer la rupture de l’histoire ». Quand il accompagne les étudiants et les ouvriers sur les barricades et affronte les forces de l’ordre à Flins, la fin de l’histoire ne signifie pas le grand soir, l’apothéose de la lutte des classes et la prise du pouvoir, mais un moment de pure discontinuité.

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Dans un pays paralysé par près de 10 millions de grévistes, Blanchot se croit à la fin de l’histoire : non plus le l’histoire achevée, le royaume des hommes et de la liberté instaurée, mais l’histoire interrompue, les lois suspendues, l’État impuissant, l’autorité contestée. Quand les étudiants de Paris crient que « le pouvoir est dans la rue », ils n’affirment pas leur souveraineté afin de refonder les institutions politiques ; ils révoquent la fiction d’un « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».

Fin de l’Histoire

« Le désir conscient de rompre la continuité de l’histoire appartient aux classes révolutionnaires au moment de l’action. C’est une telle conscience qui est affirmée par la révolution de juillet. Dans la soirée du 1er jour de lutte, simultanément, mais par des initiatives indépendantes, à plusieurs endroits, on tira des coups de feu sur les horloges de tours de Paris. » Walter Benjamin

Si le cours de l’histoire se brise en mai 68 comme en juillet 1830, ce n’est pas en vertu des actions fondatrices des grands hommes qui accomplissent le mouvement de l’histoire, mais en raison de l’agitation impersonnelle et désordonnée du peuple, de la plèbe, de la pègre, qui s’assemble dans la rue et se soulève contre le pouvoir de l’État et son monopôle de la violence légitime.

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Les insurgés de la fin de l’histoire, qui refusent de prendre le pouvoir, scandent ainsi un tournant du monde, une disjonction des temps, « séparant, non pas deux périodes d’histoire, mais l’histoire et une possibilité qui ne lui appartient déjà plus directement ». La pègre, dont le Comité d’action étudiants-écrivains se déclare solidaire, ne s’ordonne pas à la nécessité d’un destin, à l’avenir d’un accomplissement, à l’horizon utopique d’un grand soir ; anarchique au sens étymologique, sans fondement et sans autorité, elle est livrée à sa propre immanence.

« Il est scandaleux de ne pas reconnaître dans ce mouvement ce qui s’y cherche et ce qui est en jeu : la volonté d’échapper, par tous les moyens, à un ordre aliéné, mais si fortement structuré et intégré que la simple contestation risque toujours d’être mise à son service. » Comité d’action étudiants-écrivains

C’est ce scandale que Blanchot cherche à dénoncer, et affirme en même temps que, face au système établi, il est d’une importance capitale, peut-être décisive, que le mouvement des étudiants, sans faire de promesse et au contraire en repassant toute affirmation prématurée, oppose et maintienne une puissance de refus et de destitution capables, croit-il, d’ouvrir un avenir.

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Fin des identités

Jamais les étudiants n’ont agi comme des étudiants mais comme des révélateurs d’une crise, comme porteurs d’un pouvoir de rupture mettant en cause le régime et la société. Par leur revendication d’autonomie, les comités d’action agissaient comme « les opérateurs collectifs d’une suspension du consentement à l’ordre établi et d’une critique radicale des assignations sociales ».

Si la vocation révolutionnaire impose la révocation de l’identité sociale, ce communisme n’est plus la promesse d’une communauté libérée, l’utopie d’un monde à venir, l’espérance d’un accomplissement de l’histoire, mais une forme de vie collective déclinée au présent à travers l’anonymat des luttes. Pour le Comité d’action écrivains-étudiants, « le scandale de la vie révolutionnaire », témoignant de la possibilité concrète d’une autre manière de vivre, repose sur une pratique d’existence en rupture avec les conventions sociales, qui engage chacun à la recherche d’une dissolution de soi (de ses déterminismes et assignations sociales). A ce titre, un comité d’action était l’instrument d’une disparition des individualités ; il se composait de tous ceux qui entreprenaient ensemble de devenir n’importe qui et de s’effacer dans une multitude que le pouvoir aura tôt fait de désigner comme la « pègre » : racaille des pavés, délinquants repris de justice, être sans loi, rebelles à toute organisation, merveilleusement inorganisables.

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Les événements de mai ont réveillé les forces oppositionnelles et leur puissance de destitution. Se déclarant « en état de guerre, en dissidence avec la fausse loi imposée », ses acteurs ont amorcé un « mouvement global de contestation »« un mouvement de rupture violent certes, mais d’une violence maîtrisée, et, dans sa finalité communiste, tout en mettant en cause, par une contestation incessante, le pouvoir et toutes les formes de pouvoir ». Les étudiants ont ainsi ouvert la voie à un « communisme sans héritage » qui a l’audace de se retourner contre lui-même dès qu’il tend à devenir un « principe d’aliénation » et à enfermer une communauté dans « le contentement de sa réalité ».

Les insurgés de mai se sont détournés du communisme historique, devenu un dogme plutôt qu’une puissance de négation, un idéalisme plutôt qu’une force matérielle, en s’opposant aux organisations politiques incapables de répliquer à la violence systématique du pouvoir.

Pour conclure, il semblerait que les différentes manifestations du caractère ingouvernable, plébéien ou inassignable de mai 68 aient tracé d’autres voies dans l’expérience révolutionnaire. Il se serait vécu autre chose qu’une occasion manquée ou une défaite pour la conquête du pouvoir, autre chose aussi qu’une répétition générale.

Si nous pouvons considérer que « la Révolution est derrière nous » comme le disait déjà Blanchot, ce qui vient n’a pas encore de nom et doit trouver sa forme. Mais nous n’attendons et ne préparons qu’une chose : son SURGISSEMENT.