Un lecteur nous a fait parvenir cette lettre qu’il adresse à ses amis gilets jaunes et plus particulièrement ceux de Normandie. Nous la retranscrivons en intégralité.

« Chers amis du rond-point des vaches mais aussi de la Motte, du Zénith, de Rouen, de Barentin, de Tourville, de Caen, du Havre et d’ailleurs.

Comme d’autres nous sommes venus le 17 novembre autant par désir d’en être que par curiosité. Pour voir. Ce que nous avons vu dépasse nos attentes les plus folles. Ce que nous avons fait depuis le début du mouvement est hallucinant. Nous nous sommes retrouvés et avons découvert la complicité et la solidarité. La puissance collective aussi. Nous avons occupé des ronds-points, nous avons filtré ou bloqué, nous avons fait fermer des centres commerciaux, nous avons mené des actions contre des cibles économiques (plateforme logistique, dépôt pétrolier, centre de traitement des déchets). Parfois, pour l’occasion, nous nous sommes alliés à la CGT. Nous avons nourri, soigné ou défendu des centaines de personnes. Nous avons construit et reconstruit des cabanes. Nous avons manifesté aussi, sans autorisation ni parcours. Certains ont fait des barricades. En manif comme sur nos ronds-points et nos actions, nous avons souvent tenu tête à la police.

Nous nous sommes organisés. Nous avons discuté. Nous avons fait des AG souvent bordéliques comme celle derrière Floralis 😉. Nous nous sommes structurés tout en refusant les représentants officiels. Des référents ou des messagers sont apparus pour les différents points. Et une coordination précieuse a vu le jour par leur intermédiaire. Aux dernières nouvelles nous avons même un porte-parole, même si pour ma part je n’ai pas eu mon mot à dire.

Nous avons aussi fait la fête. Nous avons chanté et dansé. Nous avons ri.

Tout ceci, aucun syndicat, aucun groupe politique n’est jamais parvenu à le faire. Ça restera écrit à tout jamais dans nos mémoires, comme dans les futurs livres d’histoire et le corps de nos blessés.

Car nous avons aussi fait l’expérience de la violence policière et de la répression. Des centaines de blessés parfois mutilés à vie. Des centaines d’arrestations et les peines de prisons commencent à tomber. Sans oublier ceux qui sont morts. Et le pouvoir a décidé de s’attaquer au cœur du mouvement en visant les ronds-points. Nous avons été délogés, nos cabanes ont été détruites et dans le 27 un arrêté préfectoral interdit de manifester et donc de se regrouper sur les ronds-points.

C’est une révolte populaire, presque une révolution. En tout cas, ce sont bien des désirs révolutionnaires qui animent les gilets jaunes : ils veulent en finir avec ce système politique qui nous méprise et nous dépossède de tout pouvoir de décision, et ce système économique qui ne profite qu’aux puissants. Pour quoi ? Personne ne le sait vraiment mais tout le monde a son idée.

Nous sommes toujours là. Pour donner tort à ceux qui disent le mouvement est mort. Déterminés comme jamais. Portés par notre légitimité et convaincus que nous finirons par triompher. Mais comme le disait une gilet jaune : « nous avons déjà gagné ». Ce que nous nous avons vécu, ils ne pourront jamais nous l’enlever.

Nous arrivons à un tournant. La force de notre mouvement ça a toujours été les ronds-points occupés (le cœur), les blocages (le bras) et les manifs (le cri et les jambes !). Il n’y a pas eu de trêve mais les vacances et les fêtes ont posé un autre rythme. Beaucoup s’occupent de leurs enfants qui ne sont plus à l’école. Il nous maintenant repartir de plus belle.

Mais il faut aussi réussir à dire ce que nous n’avons pas trop réussi à faire pour que le tableau soit complet et pour faire des propositions permettant d’avancer. Ce sont des critiques amicales et constructives.

Nous n’avons pas réussi à organiser des moments réguliers de discussion qui auraient permis de confronter les positions et de prendre des décisions collectivement. Appelons-les des assemblées de ronds-points. Par exemple, nous avons bien des messagers, mais les messages qu’ils portent à la coordination des référents n’ont pas été élaborés à la suite de telles discussions collectives qui tenteraient d’impliquer le plus de monde possible. De tels moments permettraient aussi de faire redescendre les infos importantes. C’est aussi ce qui peut donner envie aux gens de venir et revenir régulièrement.

Il serait bon aussi de reprendre les chaines de SMS pour les infos qui peuvent circuler ainsi. Pareil pour les groupes Facebook. Sur le modèle de ce que les Gilets jaunes ont fait à Paris (Versailles-Montmartre) on peut poster des messages qui indiquent que tel jour à telle heure, le lieu d’une action sera diffusé. On est certain alors qu’il y aura plus de monde.

De la même manière si les réunions entre référents sont précieuses et nécessaires pour ne pas griller les projets d’actions, il manque des moments de discussions plus collectives à un niveau plus large. Des assemblées générales de ville, ou même de région par exemple. Notre force c’est le nombre et c’est aussi à cette échelle-là qu’il faut se rencontrer et apprendre à s’organiser. Il y a eu des essais. Bordéliques (Floralis) mais ça a compté. Des échecs : initiative personnelle et absence totale de coordination. Il faut continuer et essayer sans craindre les échecs. Des gilets jaunes de Commercy avaient appelé à des assemblées populaires. Ils appellent maintenant à des assemblées d’assemblées qui regrouperaient des messagers qui viendraient de toutes ces assemblées populaires. C’est évidemment collectivement qu’il faudrait choisir de tels messagers.

Ce qui est en jeu, c’est ce que certains appellent la démocratie qui désigne en fait une forme de puissance collective : une puissance de dire, de décider et de faire. Nous avons refusé les représentants, certains nous trahissent déjà en préparant des listes pour les élections. C’est à la base et de manière horizontale que nous devons construire notre force. C’est cette exigence de démocratie-là que les uns et les autres expriment quand ils demandent le RIC. Pour ma part, je pense que ce RIC est un piège. Il faudrait au moins un an pour qu’il soit mis en place et inscrit dans la constitution, et au moins un an encore pour que des premiers RIC voient le jour. Et il faudrait alors qu’ils soient conformes à la constitution. Or c’est ici et maintenant qu’il faut arracher quelque chose. Et nous y arriverons par le rapport de force que nous construisons depuis le 17 novembre. Réclamer tout le pouvoir au RIC, ou en faire notre revendication première, c’est abandonner notre force actuelle pour de lointains référendums. LE RIC est un piège mais je partage l’exigence de cette démocratie-là : pour peuple et par le peuple. Sans jamais rêver d’un peuple blanc ! Sans jamais s’en prendre aux plus faibles et les plus écrasés par ce système : les immigrés ou leurs enfants et les migrants. De tout ça aussi, il faudrait discuter.

Je reprends donc les propositions qui circulent déjà ailleurs. Organisons des assemblées de ronds-points et appelons tout le monde à s’y rendre, organisons des assemblées de région. Une grosse manifestation est prévue à Rouen le samedi 5 décembre. Un acte 9 a déjà été lancé pour le 12 janvier. Il faudrait faire de cette date un 17 novembre-bis et appeler tous les gilets jaunes à reprendre leur ronds-points pour organiser la suite des festivités. Il est capital que nous soyons présents en masse. C’est la deuxième manche qui commence. Il faut la préparer maintenant.

Bonne année à tous les gilets jaunes ! »

Photo de couverture : Jean-Pierre Sageot

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