ÉcologiecatastropheDans la rueEn luttelubrizolUne

Lubrizol. A nouveau sur le « scandale d’État ». Ou la vérité sur Lubrizol enfin révélée.

 

Nous avons récemment appris qu’en 2018, le gouvernement a assoupli la réglementation qui encadre l’augmentation du stockage des produits dangereux dans les usines classées Seveso. Certains avaient d’ailleurs dénoncé une fragilisation du droit de l’environnement.

Auparavant une évaluation environnementale était systématiquement menée par une autorité environnementale indépendante. Cette compétence a maintenant été transféré au préfet qui décide si cette évaluation est nécessaire ou pas. L’usine Lubrizol de Rouen a bénéficié de ces assouplissements. À deux reprises, en janvier et en juin 2019, des demandes d’augmentation des quantités de substances dangereuses ont été adressées à la préfecture. Les deux fois elle a donné son accord sans juger nécessaire une évaluation environnementale. On a appris depuis que la quantité des produits dangereux partis en fumée était largement supérieure à l’estimation initiale. Plus de 4000 tonnes supplémentaires de produits dangereux appartenant à Lubrizol, mais stockés dans une entreprise voisine Normandie Logistique, ont également été incendiés. Existe-t-il un lien entre le fait que Lubrizol stockait des produits dans des entreprises voisines et l’augmentation de ses capacités de stockage dont elle a bénéficié ? Dans tous les cas, la chaîne de responsabilités de l’incendie de Lubrizol remonte bien à la préfecture et derrière elle au gouvernement.

Ce n’est pas un préfet mais la préfète Fabienne Buccio qui exerçait au moment où Lubrizol a fait ces demandes. C’est elle qui a autorisé l’augmentation des capacités de stockage de Lubrizol sans juger nécessaire de commanditer une enquête environnementale permettant d’évaluer la sécurité. Le document est consultable en intégralité et il date du 18 janvier 2019.

111

222

Certains demandent la tête du préfet Durand. Ce n’est pas lui qui est directement à l’origine de cette décision mais ça ne change pas grand-chose en l’affaire. La préfecture se contente d’appliquer une décision gouvernementale.

Le gouvernement d’ailleurs a su reconnaître les qualités particulières de Fabienne Buccio tout en sachant la remercier. Elle a été nommée en mars 2019 au conseil d’administration de l’agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) où elle représentera l’État.

Traduisons : celle qui s’est illustrée pour sa clairvoyance dans son traitement du dossier Lubrizol concernant l’augmentation de ses capacités de stockage va représenter l’Etat dans un  établissement public qui , selon son site, « participe à la mise en œuvre des politiques publiques dans les domaines de l’environnement, de l’énergie et du développement durable ». Il n’y a plus lieu de s’étonner.

C’est sans doute la notion de scandale alors qu’il faut interroger tant il s’agit du cours normal des choses. L’incendie de Lubrizol permet de mettre à jour trois illusions funestes dont il est capital de se débarrasser pour comprendre la nature exacte du monstre qui nous fait face.

La réglementation des risques et des pollutions industrielles ne visent pas à protéger la population mais à protéger les industries, quitte à adapter la population à ces risques. Les protections dont bénéficient les entreprises ne sont donc pas accidentelles mais la raison d’être de ces réglementations. L’analyse de l’histoire de ces réglementations le confirme.

De la même manière, l’incendie de Lubrizol ne constitue pas un accident industriel. Il est plutôt la manifestation nécessaire et inévitable de la marche normale de cette industrie. Ce que nous appelons la catastrophe industrielle ne désigne en fait que le moment où celle-ci devient visible.

Enfin il est légitime d’exiger la vérité auprès des autorités. Mais il importe de garder à l’esprit que l’opacité, la rétention d’informations, la diffusion d’informations qui permettent de faire diversion, ou tout simplement le mensonge pure et simple constituent la pierre angulaire de la communication normale du pouvoir en cas de désastre industriel.

C’est pourquoi, ni la vérité que nous commençons à connaitre par ailleurs, ni la justice qui prendra de nombreuses années pour aboutir à des jugements ridicules ne pourront nous satisfaire et ne seront à la hauteur de la situation. Pas plus que la fermeture de Lubrizol et la tête du préfet, qui seraient pourtant le minimum pour commencer.

La vérité la voilà. C’est ce monde lui-même qui est la catastrophe. Cette manière de vivre, cette civilisation diront certains, qui est apparue en Europe occidentale il y a plus de deux siècles, et qui, en si peu de temps au regard de l’histoire humaine, et au prix d’une accumulation hallucinante de richesses au profit de quelques-uns, a réussi à creuser son propre tombeau en prenant le risque de tous nous entraîner.
La vérité la voici encore. C’est avec ce monde-là qu’il faut en finir si l’on veut que persiste encore des mondes désirables. C’est ici que les difficultés commencent.

Fermer