AnalyseÉcologieUne

Lubrizol, une semaine plus tard : cinq leçons provisoires

Mardi 1er octobre 2019. J+5 depuis l’incendie de l’usine Lubrizol. La première manifestation d’ampleur pour réclamer la vérité sur la catastrophe chimique en cours et protester contre les mensonges à répétition des autorités s’élance peu après 18h de la place du Palais de Justice de Rouen. La préfecture de Seine Maritime publie enfin, sous la pression, la liste des produits qui ont brûlé le 26 septembre, ainsi que informations sur les quantités qui étaient stockées sur le site de Rouen.

Les documents sont disponibles à l’adresse suivante : http://www.seine-maritime.gouv.fr/Actualites/Mise-a-jour-Incendie-au-sein-de-lentreprise-Lubrizol

Que trouve-t-on sur cette page ? Des listes de produits, accompagnées de la nomenclature de l’INRS permettant la classification de ces produits selon les dangers qu’ils représentent pour la santé. Le problème, c’est que ces listes ne nous disent pas grand chose en elles-mêmes. Il faut savoir les interpréter. Le danger vient de la combustion, du mélange, de la transformation de toutes ces matières sous l’effet de l’incendie. La combustion des hydrocarbures stockées à Lubrizol est susceptible d’entraîner le rejet d’Hydrocarbures Aromatiques Polycycliques (phénanthrène, pyrène, fluoranthène, etc.), de dioxines et de furanes… Ces matières peuvent être toxiques et leur combinaison peut créer un « effet cocktail », augmentant encore leur nocivité. Cette interview de Philippe Hubert, de l’INERIS, donne un éclairage sur la manière dont sont effectuées les analyses et sur les délais requis : https://actu.fr/normandie/rouen_76540/lubrizol-analyses-lair-suies-on-ne-navigue-pasdans-lunivers-certitude_28059638.html

Cet article du Monde, hélas réservé aux seuls abonnés, explique en quoi la publication de ces données brutes « pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses » : https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/10/03/lubrizol-l-inventaire-inexploitable-desproduits-brules_6014050_3244.html

Quels que soient les résultats des analyses, et quelle que soit la gravité de l’impact de l’incendie de Lubrizol sur la santé des habitants de la région, nous pouvons déjà tenter de tirer quelques leçons provisoires de cette folle semaine, en appliquant une méthode déjà éprouvée à maintes reprises – par exemple dans les cas des violences policières – et qui est valable chaque fois que l’État est mis en cause : partir d’une situation exceptionnelle (accident industriel majeur, mort d’un manifestant) et la considérer comme un « révélateur », pour montrer que le véritable scandale n’est pas l’exception, mais la « normalité », le quotidien, la marche habituelle du monde.

 

Leçon n°1 : la vérité n’émerge jamais sans la pression de la rue

Sans la mobilisation des rouennais, sans les débuts d’enquête réalisés sur le terrain en prenant des photos, en faisant des relevés et en publiant les infos sur internet, sans la tentative d’intrusion au conseil métropolitain lundi soir, bref, sans la pression de la rue, ces documents n’auraient sans doute jamais été rendu publics. Aucune mission d’information n’aurait été lancée par l’Assemblée Nationale (quoi que l’on puisse penser de l’utilité de ce genre de missions, qui visent plutôt à étouffer la contestation) et on en serait probablement encore à parler en boucle de la passion de Jacques Chirac pour les pommes et les vaches au Salon de l’Agriculture…

Le discours officiel commence à se fissurer par rapport aux communiqués triomphalistes de jeudi et vendredi dernier qui disaient en substance : « tout va bien, l’incendie est maîtrisé, retournez à l’école et au travail et ne vous en faites pas ». On commence à concéder ça et là qu’on a manqué de « pédagogie », selon le sempiternel mea culpa hypocrite des autorités en place, qui ne diront jamais qu’elles se sont trompées mais seulement qu’elles ont été mal comprises. On n’admet toujours pas que les fumées puissent être toxiques ou même nocives mais, ô miracle, on veut bien reconnaître du bout des lèvres qu’elles puissent être « gênantes »… Léger progrès, mais il va falloir continuer à mettre la pression pour que l’opération de déni délibéré organisé par l’État éclate véritablement au grand jour.

Si l’on s’interroge à propos de l’incendie de Lubrizol sur les plateaux de télévision, cen’est certainement pas sur les manières de faire en sorte que cela n’arrive plus jamais, mais « sur la façon dont on peut rassurer la population », comme nous l’apprend cet édifiant article de Télérama. S’il y a eu des failles, ce n’était pas tant dans le stockage des déchets, les procédures de prévention des incendies ou le fait qu’une usine Seveso Seuil Haut se situe au coeur d’une métropole de centaines de milliers d’habitants, mais dans la « communication » insuffisamment maîtrisée. Si nous ne devons donc pas relâcher la pression, notamment dans la rue, c’est aussi pour que dans les rédactions et dans les ministères, on arrête de se demander comment faire pour mieux dissimuler le scandale la prochaine fois, et qu’on commence plutôt à y ressentir le genre de peur que nous avons ressenti lorsque le panache de fumée est arrivé au dessus de nos maisons.

 

Leçon n°2 : ne jamais sous-estimer la capacité de mensonge des autorités

Même si dans le cas de Lubrizol, la ficelle était un peu trop grosse, le mensonge d’État est rarement direct. Il passe le plus souvent par des éléments de langage subtils, des euphémismes, des omissions et surtout un jargon technique parfois aussi opaque que le nuage de fumée noire qui a recouvert Rouen. Prenons trois exemples représentatifs :

1/ La « toxicité aiguë »

Cette expression a été le mantra de la préfecture dès le premier jour : les fumées de l’incendie ne présentent pas de « toxicité aiguë ». La formule est rassurante et elle présente l’avantage d’être exacte. Elle est reprise dans une faux communiqué diffusé sur les réseaux sociaux, ce qui fournit une occasion de plus aux autorités d’assurer que la dite toxicité n’est pas présente.

Le problème de cette formule a été pointé du doigt dès le 26 septembre par le colonel des pompiers Jean-Yves Lagalle : « La toxicité aiguë, c’est ‘‘vous rentrez dans un nuage d’ampleur, vous respirez, vous mourrez immédiatement’’. On n’en est pas là […]. C’est pas de la toxicité aiguë, néanmoins ces fumées sont des fumées toxiques, comme toute pollution. Il ne faut pas dire aux gens qu’il n’y a pas de risque ». 

La préfecture n’a donc pas menti en parlant d’absence de toxicité aiguë, mais elle a – volontairement ou non – largement contribué à minimiser le danger que  représentaient les fumées. Elle porte donc une double responsabilité, d’abord parce que nombreux sont ceux qui se sont exposés à ces fumées en interprétant cette formule comme la preuve de l’absence de risque majeur, mais aussi parce que le contraste entre ce qui était affirmé par les autorités et le vécu des habitants (toux, nausées, vomissements, air irrespirable) n’a fait que générer plus de méfiance, plus de peur, plus d’incertitude.

2/ Les produits recherchés dans les analyses

Autre attitude typique des autorités dans ce genre de cas : publier au plus vite des résultats d’analyses rassurants. Le souci, c’est que les analyses directement disponibles concernent les substances qu’Atmo Normandie recherche déjà quotidiennement ; « l’indice ATMO est un indicateur synthétique lié à la pollution quotidienne (trafic routier, chauffage, activités industrielles…). Son mode de calcul ne prend en compte ni les odeursni les polluants atypiques émis lors d’accident comme l’incendie de Lubrizol àRouen. » (communiqué de presse d’Atmo Normandie du 27/09/2019). Pour reprendre les mots d’Olivier Blond, président de l’association Respire : « les autorités n’ont pas cherché les bons polluants, probablement faute de détecteur adapté ».

Les taux de dioxyde d’azote et de dioxyde de soufre, liés à la pollution atmosphérique « classique » ne présentaient pas de taux anormalement élevés : rien d’étonnant, ces substances ne font pas partie des rejets attendus lors de l’incendie d’un site tel que Lubrizol. Deuxième faute de la préfecture, donc : là encore, aucun mensonge, les résultats d’analyse n’ont pas été faussés, il s’agissait simplement d’analyses n’ayant rien à voir avec la situation en cours.

 

 

Difficile de croire que le choix d’insister sur ce qui va bien plutôt que sur ce qui ne va pas soit le fruit du hasard. Tous ces éléments pointent au contraire vers une minimisation délibérée des risques de la part des autorités, probablement en raison des principes qui règnent au sommet de l’État : obsession pour l’ordre public et fantasme de la « panique » des foules, croyance en l’infaillibilité du discours scientifique et de la parole des experts, protection des intérêts économiques avant tout.

 

Leçon n°3 : face à un danger invisible, se faire confiance

L’aplomb du préfet et de ses relais institutionnels et médiatiques dans les premières heures et les premiers jours qui ont suivi l’incendie a été tel qu’il finira par se retourner contre eux. Il existe sans doute un seuil à partir duquel le fossé qui sépare les déclarations officielles de l’expérience vécue, comme elle se présente à nos cinq sens, est tel que quelque chose se détraque dans la communication finalement pas si bien huilée des autorités.

Il ne s’agit pas de faire l’apologie d’un quelconque « bon sens » qui viendrait s’opposer aux données scientifiques établies par les experts et leurs instruments de mesure, dont la solidité serait finalement illusoire. Mais en l’absence d’informations, ou lorsque celles-ci sont délibérément floues ou suspectes précisément en raison de la certitude obstinée avec laquelle elles sont énoncées, il ne nous reste plus que notre expérience et quelques notions scientifiques générales pour nous guider dans le brouillard. Le « complotisme », le « catastrophisme », les discours « alarmistes » dont on a bien vite accusé ceux qui postaient ou partageaient des informations plus ou moins douteuses sur les réseaux sociaux ne sont que la conséquence des mensonges, des approximations et du mépris dont ont fait preuve ceux qui étaient censés être les porteurs de la parole « sérieuse », « scientifique », « fiable ». Le mensonge et la manipulation étant des instruments habituels des gouvernements successifs, rien d’étonnant à ce que l’on se tourne vers d’autres sources pour s’informer des dangers qui nous guettent, surtout lorsqu’on se rend compte que le souci principal des dits gouvernements est rarement le bien-être de tous.

Le préfet est allé jusqu’à parler d’« une forme de psychose qui s’est installée dans une partie de la population ». Certains médias ont même accusé la série Chernobyl diffusée cet été sur HBO d’avoir contribué à faire naître une paranoïa mal placée dans la population rouennaise ! Il n’est pas faux de dire que l’angoisse et la méconnaissance des risques génèrent des effets qui peuvent même devenir psychosomatiques, c’est le cas dans de nombreuses catastrophes industrielles. C’est précisément l’un des aspects les plus terribles de ces catastrophes : on ne sait même plus si l’on doit se fier à ses propres sensations, tant la menace est diffuse, voir invisible. Le livre Fukushima et ses invisibles, publié quelques années après l’accident nucléaire qui a contaminé une partie du Japon en 2013 insiste sur ce point, exacerbé dans le cas de la contamination nucléaire, la radioactivité étant par définition invisible aux sens. C’est d’ailleurs sans doute l’un des défauts de la série Chernobyl que d’avoir tenté de représenter la radioactivité, notamment en insistant sur les particules de neige qui tombent sur les habitants de Pripyat venus assister au spectacle de l’incendie de la centrale depuis le pont qui lui fait face.

Toutes proportions gardées, le caractère invisible du danger fait partie des éléments anxiogènes de la catastrophe de Lubrizol. Une fois le nuage passé, les éléments toxiques sont-ils présents sous forme de microparticules ? S’infiltrent-ils dans les sols, dans l’eau, dans les végétaux ? La médiation des instruments de mesure et du discours scientifique apparaît comme indispensable pour repérer et identifier la menace, faisant chuter drastiquement la valeur l’expérience directe. La même rationalité scientifique à l’origine de l’empoisonnement se pose dès lors comme la seule capable de nous renseigner sur la réalité de celui-ci.

Pris en étau entre le discours officiel, inquiétant à force de se vouloir rassurant, et les informations difficiles à vérifier des réseaux sociaux, allant du farfelu au très sérieux, on ne sait plus qui croire, ce qui a pour effet d’augmenter encore le niveau d’angoisse. Qu’elles viennent vers nous depuis la verticalité du pouvoir, en se prévalant de la fiabilité du discours scientifique, ou depuis l’horizontalité des réseaux, accompagnées de l’effet de réel de la preuve par l’image, ces informations partagent en fait un même caractère virtuel, insaisissable, invérifiable. La seule voie praticable dans un tel brouillard consiste sans doute à se parler entre voisins, entre amis, entre habitants d’un même quartier, d’une même ville. Partager ses expériences, tirer parti des connaissances scientifiques ou de l’expérience professionnelle des uns et des autres. Tout le monde ou presque connaît Lubrizol à Rouen. Nombreux y ont travaillé, notamment en intérim pour le nettoyage des cuves immondes qui contenaient tous ces produits dangereux, nombreux y travaillent ou ont des connaissances qui y travaillent. Finalement, tout le savoir dont nous avons besoin pour comprendre les dangers qui nous guettent est entre nos mains, puisque nous faisons tourner la machine qui nous broie chaque fois que nous sommes contraints de travailler pour elle. À nous de partager ce savoir, de le rendre accessible à tous. Face aux catastrophes qui s’annoncent, nous devons apprendre à compter sur nous-mêmes, à nous faire confiance et à ne plus attendre que les connaissances vitales à notre salut viennent de ceux qui nous gouvernent.

 

Leçon n°4 : vouloir mesurer la catastrophe, telle est la catastrophe

Les analyses livrées jusqu’à aujourd’hui par les autorités ne sont pas fausses, elles n’ont tout simplement que peu à voir avec le danger réel. Et si aucune analyse, aucune mesure, aucune quantification n’était à même de rendre véritablement compte de la catastrophe? Et si le fait même d’analyser scientifiquement, de mesurer, de quantifier le désastre était lui-même l’une des manifestations du désastre ? C’est l’hypothèse que déploie, en partant de l’expérience de la catastrophe de Fukushima en 2013, l’ouvrage collectif Fukushima et ses invisibles.

Géraldine Mosna-Savoye, dans une recension du livre pour France Culture, résume ainsi le propos du livre, qui peut s’appliquer à la lettre – encore une fois, toutes proportions gardées – au cas qui nous concerne : « mesurer, quantifier, établir des modèles, des données, des statistiques, c’est une manière de procéder face à une catastrophe. Mais c’est aussi tout son problème : sa quantification ne dira rien de ce qu’elle a été, de savaleur, ni de ce qu’elle a produit sur les habitudes, les mentalités, les moeurs des japonaisqui ont subi Fukushima. Sa mesure ne dira rien de sa démesure. »

 Dans l’article « Socialisation catastrophique et capitalisme apocalyptique », Sabu Kohso, l’un des auteurs de Fukushima et ses invisibles, insiste sur l’une des caractéristiques principales de ces « hyper-objets » que sont les catastrophes industrielles : ils « tendent à nous faire croire qu’une solution monumentale, impulsée par un pouvoir supérieur, est indispensable ». Ce constat vaut particulièrement pour « l’hyper-objet » par excellence de notre temps : le réchauffement climatique global. Gouvernement mondial, vieilles recettes socialistes, prise du pouvoir et néo-bolchévisme pour imposer la fin de l’économie fossile : les voix ne manquent pas pour tenter de nous convaincre que seule une solution étatique, à large échelle, pourrait affronter un défi aussi gigantesque et total que le chaos climatique qui s’annonce.

Le même raisonnement vient à l’esprit pour la question qui nous concerne ici. Que pouvons-nous faire, à notre petite échelle ? Vivre avec la catastrophe, et glisser chaque jour un masque à gaz dans le cartable de nos enfants lorsqu’ils partent pour l’école ? Fuir, le plus loin possible, tout en sachant qu’il y aura forcément, où que l’on pose ses bagages, une autre usine chimique, une autre centrale nucléaire, un autre champ rempli de pesticides dans les environs ? Qui, ci ce n’est un État, une autorité constituée, pourrait contraindre des gens comme Warren Buffett de cesser de nous empoisonner ? Et qui, si ce n’est une armée d’experts, pourrait démêler le vrai du faux et prendre la mesure de la catastrophe ?

C’est effectivement ce que beaucoup d’entre nous ont ressenti dans les heures qui ont suivi l’incendie de l’usine Lubrizol : je ne suis pas chimiste, toxicologue, expert en combustion d’hydrocarbures… Qui suis-je pour juger du danger qui plane sur nos têtes ? À qui dois-je m’en remettre sinon aux experts travaillant au service des industriels et des autorités politiques ou officiant dans les médias ?

Même les moins crédules d’entre nous, qui n’ont pas oublié les mensonges d’État des dernières décennies (le nuage de Tchernobyl qui s’arrête à la frontière, le sang contaminé, le Mediator, etc.) ne savent plus qui croire. En ces temps de « fake news » généralisées, la méfiance que l’on peut avoir face à la communication rassurante de l’État s’étend à toutes les informations qui arrivent sur nos écrans. Les vidéos de l’explosion sont-elles authentiques ou ont-elles été tournées en Chine ? L’eau noire qui coule des robinets est-elle liée à l’incendie ou à un banal « réseau vétuste »? L’usine stockait-elle vraiment des substances radioactives ? Les différents services de fact-checking des grands journaux rivalisent pour nous prouver que nous sommes victimes de la propagande catastrophiste et que les réseaux sociaux ne sont pas plus crédibles que la préfecture. Ce sentiment d’impuissance ne peut-être dépassé qu’en faisant une place à un autre régime de discours que celui des chiffres, des données, des statistiques, des pourcentages, des tableaux. Plus de 5000 tonnes d’hydrocarbures brûlées. Un nuage de 22 km et long sur 6 km de large. Et combien d’hectares de l’Amazonie partis en fumée ? Combien de centimètres de montée des eaux par an ? Combien de kilomètres carrés de banquise disparus dans l’océan ? Combien d’espèce disparues ? Il y a paradoxalement quelque chose de rassurant à quantifier le désastre. En le mesurant, on le maîtrise, comme on a maîtrisé l’espace, la nature, les éléments. Et l’on peut le faire rentrer dans l’ordre de la rationalité économique, lui donner une valeur, le découper en portions, acheter et vendre des crédits-carbone comme on achetait et vendait hier des indulgences pour se garantir une place au paradis… Les quantités sont si gigantesques qu’on finit par se convaincre qu’il n’est pas en notre pouvoir de changer quoi que ce soit, et qu’il vaut mieux s’en remettre aux décisions des scientifiques et des politiques – ceux-là mêmes qui ont le plus grandement contribué à nous amener à la situation présente. Jaime Semprun et René Riesel dans Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable ont bien résumé cette attitude devenue aujourd’hui si courante : « Dans la voix de ceux qui répètent avec zèle les statistiques diffusées par la propagande catastrophiste, ce n’est pas la révolte que l’on entend, mais la soumission. »

 

 Leçon n°5 : « c’est la révolte qui est un facteur de connaissance, plutôt que le contraire »

Après une semaine dominée par l’incertitude, la peur, l’exil pour certains, nous pouvons voir apparaître de nombreux signaux encourageants. Globalement, les rouennais n’ont pas gobé sans broncher le bourrage de crâne des autorités. Pour continuer dans le mauvais jeu de mots, l’opération d’enfumage de la préfecture a plutôt été un échec. La mobilisation a commencé dans les discussions entre voisins, entre collègues, dans les familles. Elle a continué sur internet. Et elle a finalement atterri, dès lundi, dans un lieu où elle a commencé à prendre un peu d’épaisseur : la rue. Dans la rue : c’est là que tout commence. C’est là qu’on se rencontre, qu’on peut commencer à se compter, à éprouver un début de rapport de force, qu’on peut faire du bruit, qu’on peut imaginer agir pour contrer le gouvernement ou les intérêts économiques qui se cachent derrière Lubrizol, qu’on peut peut-être aussi commencer à rêver à une façon de vivre qui se passerait d’usines d’hydrocarbures mais aussi de préfets, de ministres et de flics pour les protéger…

C’est aussi l’un des seuls espaces d’où peut émerger une connaissance des dangers qui nous entourent : on peut y rencontrer des travailleurs de l’usine Lubrizol qui ne veulent pas perdre leur emploi mais pas non plus s’empoisonner et empoisonner leurs semblables, des chimistes qui peuvent nous apprendre ce que sont les dioxines ou les HAP, des maraîchers qui connaissent les effets de ces substances sur leurs légumes, et surtout des gens qui veulent s’organiser pour empêcher ces industries et toutes les institutions qui les protègent de continuer à nuire en toute impunité. Pour toutes ces raisons, la mobilisation de mardi ne peut être qu’un début. Sabu Kohso a raison d’écrier que « la démesure de l’événement finit par décourager tout espoir de révolte. » Mais, comme le disent Jaime Semprun et René Riesel, « c’est la révolte qui est un facteur de connaissance, plutôt que le contraire ».

 

Références citées :
Fukushima et ses invisibles. Cahiers d’enquêtes politiques, Éditions des mondes à faire,  2018, 192 pages.

René Riesel et Jaime Semprun, Catastrophisme, administration du désastre et soumission  durable, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2008, 136 pages.
Chernobyl, HBO, mai-juin
2019

Fermer