En tête de cortège, Paris, 14 juin 2016.

Les naîfs croient que les créatures magiques n’existent pas, mais je sais quelles puissances ont présidé à ma naissance et toutes sont réelles : crue, étoiles, force, colère, amitié, terre, mer et feu, et détermination. Je suis fille de la victoire qui engendre d’autres victoires. Je suis une hydre à mille têtes et mille fois plus de jambes, de bras, d’yeux.

J’ai mille têtes qui viennent de partout, dans toutes sortes de véhicules, que mon ennemi tente de bloquer. Mais il n’y parvient jamais, tant l’attraction est forte.

Les yeux de mon ennemi sont gros, uniques, noirs et globuleux, disséminés dans la ville. Je les lui crève à coups de manche ou de pavé, pour me rendre invisible. Les milliers de corps et de visages qui me composent se ressemblent tous, innombrables jumeaux, sosies démultipliés. Il sont jeunes et vieux, marchent et s’arrêtent et courent, portent des K-way, des chasubles, des vestes, des talons hauts et des baskets, des masques blancs, des sacs à dos, des sacs de pierre, des trousses de soin et des banderoles.

J’ai mille têtes que je ne surveille pas, mais qui prennent soin les unes des autres. Qu’on touche à un seul de mes corps, je prends la forme d’un groupe de dockers ou d’une horde d’amis et j’attaque à mains nues, à coups de casques, de barres de fer, je frappe, j’insulte, je repousse. Et je gagne.

Je vomis des insultes et de la poésie :

Nous sommes en marche, pas en marge

Nos rues ne sont pas des chambres à gaz

Les asthmatiques se vengeront

Socialistes, vous n’avez encore rien vu

Manger les riches

Agir en primitif, prévoir en stratège

En cendres tout devient possible

Il est grand temps de rallumer les molotov

Et qu’il vienne, le temps dont on s’éprenne

J’ai mille têtes et je chante. Mon ennemi tremble. Je chante des cris, je rugis des mélodies. Il ne comprend pas. Ahou, ahou, ahou. Il recule.

J’ai mille têtes et je maîtrise les éléments comme personne. Je crache le feu, sous toutes ses formes : liquide, turquoise, crépitant, éclatant, fluorescent, électrique, parme et l’autre, celui que j’ai à l’intérieur, caché, et que l’eau du ciel et des canons ne peut éteindre. J’enfante des dragons. Je brûle des voitures – des fausses et des vraies – et des jambes de pantalon.

Je transforme le monde en projectile. Le goudron se détache comme une mue de la chaussée, les murs se fissurent, les grilles des arbres s’évadent. Ils se morcellent, ils s’offrent à moi. Je leur fais l’honneur de leur apprendre à voler.

La glace se brise sur mon passage ou plutôt là où je rencontre mon ennemi. Il est loin d’être innocent. Maintes fois il me blesse et me décapite. Si mes têtes repoussent, mes blessures ne se referment pas. Qu’il souffre, alors, puisqu’il me fait souffrir, et tant pis pour les éclats des vitrines.

J’ai mille têtes que l’ennemi piège isolément, dont il coupe les liens, mais toutes forment un seul corps, qui fera tout pour rester entier.

L’ennemi a des armes de lâche qui font des trous dans la peau, dans le dos, sur le crâne, qui se multiplient démesurément, qui s’utilisent à distance, qui ne parviennent pas à m’arrêter. Je me soigne, je me protège mieux, je suis plus forte à chaque fois.

J’ai mille têtes et mille peaux épaisses qui empêchent l’ennemi d’atteindre ma chair et sur lesquelles ses armes s’arrêtent et rebondissent. J’ai mille peaux épaisses qui parlent, qui répètent ma volonté et mes désirs. Qu’il vienne, le temps dont on s’éprenne.

J’ai mille têtes qui continuent dans la nuit à vibrer, à crier, à éclater. Mon corps est diminué mais renforcé par les événements du jour et il exulte. Les énormes bouches de l’ennemi crachent des soldats qui se jettent sur moi. Je les repousse pourtant.

Ce que l’on dit de moi est grossier, mensonger, trompeur. Seulement, on peut tromper mille hydres à une tête, mais pas une hydre à mille têtes.