« C’est par les flux que ce monde se maintient, bloquons tout ! » . Un slogan apparu pendant le mouvement contre le CPE en 2006 résonne désormais comme une évidence à chaque mouvement social. Aux côtés des manifestations déterminées et des mouvements de grève, le blocage de l’économie s’est imposé depuis comme une pratique de lutte à même de peser dans le rapport de force gouvernemental. Or, la question du nombre se dresse encore et trop souvent contre cette pratique. Qui n’a jamais été confronté, au cours d’une assemblée de lutte, à une intervention du genre « il faut continuer à massifier le mouvement » après avoir proposé une telle action ?

Nous avons rencontré deux des quatre syndicalistes qui ont bloqué à eux seuls le principal dépôt pétrolier de la région rouennaise en mai dernier. Conscients des nombreux dispositifs dissuadant les salariés de faire grève, ils ne semblent pas opposer la « massification » aux actions de blocage. Explications :

Fin mai 2017, un mouvement de grève se lance dans le secteur des transports de matière dangereuse : « C’était un appel à la grève de la fédération CGT des transports, en mai dernier, notamment sur les revendications spécifiques du transport des matières dangereuses, dont on fait partie. » Les chauffeurs réclament une amélioration de leurs conditions de travail, notamment une durée journalière de travail maximale de 10 heures, un suivi médical semestriel spécifique, un taux horaire minimal de 14 euros de l’heure et un treizième mois.

Sur Paris, la sauce monte depuis le jeudi 25 mai : « C’était un truc très tactique. Pour provoquer la pénurie il fallait choisir un moment où il y avait eu peu de distribution au préalable. Le jeudi de l’ascension n’avait pas été travaillé, donc on a débuté la grève le vendredi. A partir du lundi on avait déjà 4 jours de non-distribution. On rentrait dans le cinquième jour de grève. »

Du côté des autorités et des patrons, la tension monte rapidement : « Au fur et à mesure du temps qui s’écoulait on avait des informateurs un peu partout. On a eu par exemple des communiqués de la FNTR (Fédération Nationale des Transporteurs Routiers) qui sont tombés, c’est l’antenne du MEDEF chez les transporteurs. Ils étaient totalement en panique. Ils demandaient d’envoyer les forces de l’ordre pour débloquer et ils préparaient leurs clients à « gérer » la pénurie notamment en limitant les prises de carburant à la pompe. »

« Le lundi j’étais monté à Gennevilliers pour prendre la température, et c’était chaud bouillant. Et quand je suis revenu, j’ai dit aux copains qu’il faudrait organiser quelque chose sur Rouen, bloquer pour montrer qu’on est là aussi. On a démarré le mardi. On a décidé tous ensemble d’aller manifester devant Rubis Terminal. Enfin tous ensemble, c’étaient quatre personnes [rires]. Il faut se le dire, on n’était pas dans les forces que Paris pouvait connaître. Mais on a quand même mesurer un truc, c’est que les transporteurs qui étaient bloqués sur place étaient d’accord avec nous mais ils étaient dans la grève par substitution. Ils avaient leurs cartes dans le chronotachygraphe (enregistreur du temps de travail et de pauses installés dans les camions de transporteurs routiers, appelé aussi « mouchard ») en position marteau. On faisait grève pour eux. Ils ne perdent pas d’argent, ils sont contents qu’on les bloque. »

Rubis Terminal est le principal dépôt pétrolier de la région rouennaise.  Des millions de litres de produits finis y sont acheminés par pipeline  puis stockés : gazoil, sans plomb 95 et 98, engrais et autres « matières  dangereuses ».

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Rubis Terminal est le principal dépôt pétrolier de la région rouennaise. Des millions de litres de produits finis y sont acheminés par pipeline puis stockés : gazoil, sans plomb 95 et 98, engrais et autres « matières dangereuses ». Des centaines de camions viennent charger chaque jour pour alimenter les pompes de toute la région. En tant que site ultra-stratégique de l’économie, il a souvent été la cible de blocages durant les périodes de mouvement sociaux. Contre la réforme des retraites en 2010, le piquet de grève avait tenu plus de 5 jours provoquant une pénurie quasi-totale en Haute-Normandie.Le mardi 30 mai 2017, « on est arrivé à 3 heures du matin jusqu’à midi. Comme ils sont soumis à des règles SEVESO très strictes. Il suffit de montrer un petit peu que l’on ne veut pas laisser passer de camions et les employés de Rubis n’ouvrent pas le portail. C’est 400 camions qui ont été bloqué. Certains ont été détourné jusqu’à Nanterre, mais malheureusement pour eux, c’était bloqué également. Ils ont fait 4 heures de route pour rien ce qui a engendré un impact sur leur façon d’aller livrer après car ils ne leur restaient pas longtemps à travailler. C’est ça qu’il faut comprendre : même si on est à vide, on a une carte avec un décompte d’heures qui commence automatiquement. Si on ampute 4 heures de conduite, ils ne leur restent que 4 heures pour aller charger et décharger quelque part. C’est juste impossible. Donc ce jour-là, l’impact a été terrible. »

La pénurie serait en grande partie due au comportement des automobilistes qui se précipitent dans les stations par peur de manquer. Alors en période de blocage, n’hésitez pas, faites votre plein.

« En une journée de blocage, tout le bassin rouennais a été impacté. Les stations à Rouen et alentours sont remplies tous les un jour et demi. L’hyper U du Grand-Quevilly, c’est 5 camions par jour. C’est du flux tendu. Alors si ils ne sont pas chargés, c’est vidé très rapidement. »

Pour autant, les revendications n’ont pas été satisfaites : « Des propositions ont été avancées, mais comme à chaque fois, c’est du bluff. Aujourd’hui [septembre 2017] on retourne en grève pour les mêmes raisons et contre les ordonnances. Les chauffeurs routiers ont tendance à croire tout ce qu’on leur promet. Mais aujourd’hui le mouvement est complètement différent et ils commencent à prendre l’ampleur et l’exactitude des propos tenus par Macron. On sera toujours le même nombre de militants restreint, on a de la volonté. Mais maintenant il faut que les routiers se mettent en grève eux-mêmes, pour eux et leur entourage. »

« Ce jour-là comme aujourd’hui on est sur des mouvements défensifs qui consistent à demander la conservation de nos statuts ou le retrait des ordonnances. Si on y parvient, notamment par un blocage à durée indéterminé des flux, on continuera et on va demander du pognon. On va récupérer tout ce qu’ils nous baisent. »