Samedi 10 février

Des grappes de gens, éparpillés sur tous les sentiers du bocage, s’agglutinent à Saint Jean du Tertre et au Gourbi. Deux déambulations endiablées se mettent en marche pour la ferme de Bellevue où des milliers de personnes rejoignent un curieux spectacle. Un avion de bois et de paille trône au beau milieu d’une pâture, prêt pour l’embrasement. Deux masses énormes se dodelinent autour de l’engin : un triton, long de plusieurs dizaines de mètres, affronte un affreux dragon fumant. Tandis que la fanfare alterne marches solennelles et medleys sautillants, les pieds dans une mer de boue, la foule attend la mise à feu.

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A côté du Hangar de l’Avenir, les stands s’alignent dans le champ, on prépare des écriteaux aléchants entre les friteuses et les marmites. « Prix Libre » (grand classique), « Plats sénégalais », « Frites sauce véganaise »… Des murs de sons s’assemblent en face, là où les vaches pâturaient la veille. On pourrait parfois se croire dans un festival genre Vieilles Charrues (version goulag), si il n’était tout ce que cet endroit charrie d’intensités, de souvenirs et d’usages arrachés de haute lutte.

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Puis viennent le soir et les nuages. La pluie est d’une constance remarquable. Le fest-noz devient un tourbillon démoniaque. Les allers-retours entre les scènes, dans la boue épaisse, ont raison de toutes les paires de pompes. Rave-party, biniou. Biniou, rave-party. On croise des potes dans la nuit, juste après en avoir perdu d’autres dans la foule. Les infra-basses hantent le sommeil des malheureux qui sont allés dormir avant l’aurore.

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50 années de combat, plus de 10 passées à occuper le terrain, clou par clou, mur par mur. L’invention d’une architecture aux cent emplois, faite tant pour le palabre que pour la danse, tant pour le repos que pour la guérilla. Des recours juridiques, des manifs monstres, des coups d’éclat, en ville, en embuscade, des contre-expertises, des campagnes de com’, une pincée de magie noire et désormais… Une victoire. Pour le camp des éternels perdants, la ZAD demeurera ce grand crachat à la gueule de l’Histoire.

Mais rien n’est fini. D’aucuns diront même que tout commence.

D’abord parce que les flics reviennent sur la ZAD pour protéger les travaux de réfection de la D281. La « route des chicanes », ce sujet de crispations cycliques entre les différentes forces opposées au projet d’aéroport, doit être rendu intact à la République pour adoucir la claque magistrale de l’abandon. Le chantier cours théoriquement jusqu’à la mi-mars, mais beaucoup craignent que la préfecture ne tire un peu sur la corde pour provoquer le mouvement sur un de ses points de faiblesse à la veille des éventuelles expulsions annoncées pour avril.

Ensuite parce que cette victoire implique quelques corollaires auxquelles le gouvernement ne souscrit évidemment pas : le projet jugé vain, l’amnistie de toutes les personnes inculpées du mouvement anti-aéroport doit être réclamée et obtenue. Les terres cultivées par les occupants et les « historiques » doivent continuer à l’être et, tant que faire se peut, de nouvelles parcelles doivent être occupées pour des installations nouvelles afin de ne pas laisser le bocage à la voracité des « gros » de l’agro-industrie.

Enfin, il s’agit désormais de maintenir vivace les liens qui imprègnent la ZAD, les amitiés – parfois revêches – qui ont fait sauté le sectionnement administratif des vies et des lieux. Poursuivre la constitution d’appuis logistiques, techniques et politiques qui soutiendront les mobilisations à venir et les surgissements révolutionnaires.

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La rencontre entre la délégation commune du mouvement et la préfète de Loire-Atlantique, le 28 février, n’a rien donné de concluant. Pire, cette dernière ne jure que par un sinistre « comité de pilotage » qu’elle préside pour envisager l’avenir de la ZAD. Composé pour l’heure de la FNSEA, de la DDTM (Direction départementale des territoires et de la mer ), de représentants de la chambre d’agriculture et de quelques élus, l’existence de ce comité comme seule instance décisionnelle balaye les revendications des opposants et a achevé de convaincre la plupart des organisations anti-aéroport, invitées à y participer, de ne pas prendre part à cette farce.

Rien n’est fini. Tout (re)commence.

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