Rouen compte une diaspora kurde nombreuse, composée de plus de 200 familles qui résident principalement rive gauche, ainsi qu’un centre communautaire et culturel à Saint-Etienne du Rouvray. Nous sommes allés à la rencontre de l’un de ces membres, représentant et porte-parole de la cause kurde en France. Par cet entretien, le militant kurde nous dresse un tableau de la situation kurde dans le nord de la Syrie depuis la prise de Raqqa par les YPG et revient sur l’invasion d’Afrin par les turcs. Il nous parle aussi du rapport de force que le diaspora kurde française et européenne tente d’engager sur les gouvernements européens, par leurs actions et manifestations.

IMPORTANT : l’entretien a été réalisé quelques jours avant que le gouvernement français ait annoncé son soutien aux FDS (coalition arabo-syrienne) et un envoi (potentiel) de renforts dans la région.

De la prise de Raqqa à la chute d’Afrin

« Depuis que Raqqa la situation du nord de la Syrie a beaucoup évolué. Depuis la fin du processus de paix avec la Turquie, on savait que ça allait exploser à un moment. Ce processus de paix a servi au mouvement kurde d’assurer la survie du système mis en place depuis le retrait du régime dans le nord du pays. Nous avons mis en place un système qui permis à tous les peuples, de toutes ethnies et croyances, de s’unir pour la mise en place du confédéralisme démocratique au Rojava.

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La vision politique que le mouvement kurde a mis en place avec les arabes, les alévies et les chrétiens en Syrie est un système qui menace la conception globale de la politique au Moyen-Orient. Nous ne parlons pas d’une modernité capitaliste libérale, mais d’une modernité que l’on peut qualifier de démocratique, au sens locale et directe. Au Moyen-Orient, c’est la guerre des visions politiques, et non des ethnies. C’est pour cela que la Turquie a commencé en janvier son offensive, appuyée par des groupes djihadistes reconverties en ASL. Ces milices, payées par les turcs, sont unies par leur opposition au régime syrien et leur alliance au régime turc. Ils n’ont aucune base politique ou idéologique, si ce n’est un vague panislamisme.

L’autre problème aussi, c’est que la révolution kurde en Syrie frappait maintenant aux portes de la Turquie

Afrin a été attaquée car elle est une ville stratégique pour plusieurs raisons. La route qui relie les trois cantons du Nord de la Syrie était contrôlée par le régime syrien avec des check-points. Les kurdes s’étaient mis d’accord avec le régime pour qu’ils n’attaquent pas les territoires kurdes. Nous souhaitions sécuriser nos territoires et les peuples qui vivent avec nous. Mais Afrin représentait un enjeu pour les turcs car elle se situait à l’ouest de l’Euphrate. La présence de cette région à l’ouest de l’Euphrate constitue un couloir par lequel des forces djihadistes peuvent rejoindre la Syrie. Ce couloir était fréquemment utilisé par des djihadistes venant de l’Europe, mais aussi de Tchétchénie et de la Tunisie. Un document officiel qui n’a jamais été démenti par le gouvernement turc montrait que le préfet de Rataï (ville à la frontière syrienne), une ville voisine d’Afrin, devait laisser circulerles djihadistes venant de l’Europe, de Tunisie et de Tchétchénie sur ordre du ministère de l’intérieur turc. L’autre problème aussi, c’est que la révolution kurde en Syrie frappait maintenant aux portes de la Turquie, quand bien même aucune attaque n’a été perpétrée envers la frontière dans cette zone. La Turquie cherche de toutes façons à éradiquer le mouvement kurde où qu’il soit. Elle a laissé entendre qu’une offensive vers le Kurdistan irakien se préparait.

Après l’offensive de 58 jours sur Afrin, nos camarades sur place ont décidé de garantir la vie des civils au vue des dégâts que causaient l’armée turque avec ses bombardements incessants depuis leur invasion. Ils ont donc décidé de se replier et de mener une guerre de guérilla. Ce matin, nous avons reçu l’information qu’hier nos camardes ont tué 14 « envahisseurs » [turcs]. Au cours des deux premiers jours de ce changement de stratégie, ils en avaient tué 74. Ces chiffres là sont beaucoup plus importants que les pertes que l’armée turque avaient subi pendant les 58 premiers jours de l’offensive. La promesse de la guérilla kurde est tenue. »

Une table des négociations défavorable

« Ça c’est la lutte sur le terrain, mais il y a aussi la lutte derrière les portes, autour des tables. Et nous les kurdes, on perd toujours autour de tables. Il y a des grands marchés et de grandes négociations entre Russes, Turques et Américains mais il y aussi une forte influence de l’Iran qui a, notamment comme grand projet historique d’instaurer son « croissant chiite ». Celui-ci consiste en une grande zone de sécurité pour les chiites qui part de l’Iran vers quasiment le centre la Syrie. Entre toutes ces influences à plusieurs échelles, entre toutes ces alliances, les kurdes n’ont aucune place tant qu’ils n’ont pas soutiens occidentaux. C’est pour cela qu’aujourd’hui, la lutte des kurdes est une lutte d’un peuple pour une cause qui est, plus ou moins, abandonnée par les européens. Nos alliés, notamment la France, qui nous ont soutenu de près et ouvertement pendant la guerre contre Daesh, nous ont abandonné, alors que ce sont les mêmes milices auxquelles nous faisons face aujourd’hui, mais qui ont revêtu l’uniforme de l’ASL et se sont alliés à la Turquie.

La prise de Raqqa a coïncidé avec le retrait du soutien de la coalition auprès des kurdes.

Nous avons apporté de l’espoir au Moyen-Orient avec notre vision politique et notre sincérité. Depuis 5 ou 6 ans maintenant, nous avons montré comment notre système pouvait réussir et fonctionner. Mais ce n’est malheureusement pas avec la clarté de votre système politique que vous allez réussir. Mais c’est aussi avec la politique réelle et notamment avec des alliances avec les « décideurs » et les puissances occidentales, qui seront déterminants dans la sortie du conflit généralisé au Moyen-Orient. Le problème c’est que, nous ne sommes pas dupes, nous n’obtiendrons pas de paix durable avec les grands capitalistes car c’est toujours dans leur intérêt, dialectique, d’amener encore des problèmes que l’on résoudra, peut-être plus tard. L’alliance avec eux est toujours éphémère et ne donne de solutions que dans l’immédiat d’une situation. Ce n’est évidemment pas satisfaisant et telle est la situation.

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La prise de Raqqa a coïncidé avec le retrait du soutien de la coalition auprès des kurdes. On nous a laissé tranquille depuis cinq ou six ans car on menait la guerre à Daesh qui s’est presque totalement retiré et ne tient plus que quelques zones insignifiantes. On se battait contre un ennemi dont personne ne voulait. Ni les Américains, ni les Russes, ni les Britanniques, ni les Français, et plus ou moins, ni les Turcs. Car si les Turcs, dans leur politique extérieur, ils ne voulaient pas de Daesh, ils utilisaient Daesh en chantage sur les européens pour obtenir des contrats d’aide pour le contrôle aux frontières. Ils sont sur le point d’obtenir le deuxième paiement de 3 milliards d’euros. Et là, l’UE qui s’était engagé à payer (notamment Macron et Merkel) commence à changer de discours. La Russie a montré qu’elle était beaucoup plus forte dans la région car elle avait le soutien des Iraniens et aussi du régime syrien, et donc les USA n’avaient plus aucune base dans la région s’ils perdaient la Turquie. Elle est la seule base d’accès vers le sol syrien à partir du monde occidental. Il y a aussi Israël mais c’est trop loin de la Syrie. L’enjeu géopolitique est donc bien trop important par rapport à la souffrance des kurdes. C’est le grands qui décident pour nous, et nous essayons de nous adapter pour avance pas à pas. »

La guerre de guérilla : un repli stratégique

Les forces kurdes et les forces démocratiques syriennes ont décidé de ne pas mener une résistance au cœur de la ville d’Afrin car nous avons fait l’expérience de Kobané face à Daesh qui n’avait pas d’avions de chasse (à l’inverse de la Turquie, la deuxième grande force de l’OTAN, qui utilise des armes disproportionnées pour cette guerre). A Kobané on a vu que tout a été détruit, et on est toujours en train de reconstruire. On ne voulait pas vivre la même chose à Afrin, qui était l’une des seules villes épargnées par la guerre jusque là. C’était une zone détachée pour nous et si elle est amenée à être détruite alors nous n’avons plus aucun abris dans la région. On a décidé de préserver cette région là mais aussi de maintenir la résistance kurde. Alors nous avons décidé de changer de forme, depuis une semaine, pour retrouver une pratique de guérilla. Nous sommes dans la deuxième étape de cette bataille et la Turquie en souffre. Mener une lutte de guérilla est plus avantageux pour nous car les envahisseurs turcs ne sont pas chez eux, ils ne sont pas sur leur territoire. Où vont se cacher ces soldats turcs et les milices djhiadistes ? Alors que les kurdes, les arabes, les turcomans et ceux qui habitent le territoire ont connu l’administration du confédéralisme démocratique depuis six ans. Ils ont connu la paix. Ils ont connu la démocratie locale et participative et ne semblent pas désirer la présence des turcs et des milices djihadistes. Alors le grand cercle de la guérilla kurde peut s’installer et les tucues y périront. C’est là que commence la guerre pour nous.

Le dernier jour de la bataille d’Afrin, il y a une internationale britannique qui est tombée martyr.

Le Bataillon International est resté jusqu’au bout mais dès lors que les kurdes ont décidé de changer de stratégie, l’administration kurde leur a demandé de s’éloigner de la zone et d’aller plutôt vers le nord de Alep et de rejoindre Kobané aussi, dans des cantons beaucoup plus sécurisés. Il n’y avait plus la nécessité de leur présence et le Bataillon International pourrait s’avérer déterminant des prochaines étapes de la guerre. Ils ont décidé ça ensemble mais certains internationaux sont restés tout de même jusqu’au bout. Le dernier jour de la bataille d’Afrin, il y a une internationale britannique qui est tombée martyr. Un breton aussi est tombé là bas.

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Selon les annonces officielles, il y aurait eu entre 750 et 850 combattants kurdes et de forces démocratiques syriens qui ont périt et qu’il y aurait autour de 600 civils qui ont perdu leur vie. Mais les chiffres officiels turcs ne correspondent pas et disent qu’il y a eu 3500 morts. Les chiffres kurdes nous paraissent plus réalistes car quand les turcs frappent avec des avions de chasse on se demande comment ils peuvent compter les morts alors que nous, on les enterre. Ce n’est pas que une guerre menée uniquement dans les champs de bataille mais aussi dans les médias, entre manipulation et désinformation. On entendait que les turcs menaient une offensive sur des terroristes. Les mêmes qui quelques mois auparavant étaient traités en héros car partis combattre Daesh.

La diaspora kurde européenne : un levier majeur dans le rapport de force

Si l’offensive sur Afrin a duré environ 60 jours, rien qu’autour de Paris et Rouen, nous avons organisé environ 80 manifestations. Ces manifestations étaient pour sensibiliser l’administration française. Mais ce qu’il se passait en France se passait aussi au Japon et au Canada. Il y a toute une forme d’opposition kurde qui était dans les rues sans cesse. On allait devant les différents ambassades, américaines, russes et devant l’Elysée aussi. C’est là bas que nous avons eu affaire à une violente répression de la police française. On ne s’attendait pas à ça. On savait que la France devait faire le jeu autour de la table des négociations mais on ne savait pas qu’elle allait prendre une telle décision. Prendre une position claire et aller réprimer les kurdes qui criaient leur colère enversz les turcs sur une manifestation pacifique , ce ne sera pas oublier.

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Depuis 58 jours le gouvernement français nous a montré à quel point il pouvait être lâche, à quel point il pouvait abandonner ses amis et ses alliés avec lesquels elle a fait la guerre contre Daesh. Le gouvernement français et Mr Macron, nous ont vendu lors de la visite d’Erdogan et de son ministre aux affaires étrangères à Paris à la veille de l’offensive à Afrin. C’était en janvier. Le gouvernement turc s’est déplacé pour convaincre le gouvernement français de ne rien faire par rapport à l’intervention turque en Syrie, sur fonds de contrats militaires, de viande bovine, d’une commande d’airbus et d’une plus grande coopération des services secrets. Nous n’avons rien à cacher, nous n’avons pas peur des services secrets, mais nous avons peur d’être trahis, c’est la seule chose qui pourrait nous faire perdre cette guerre. Et aujourd’hui, nous nous sentons trahis par les français et les américains.

Pour nous désormais la France est alliée avec la Turquie, on doit agir en conséquence.

Par les manifestations répétées, les gouvernements européens ont vu notre détermination. Et si jusqu’aujourd’hui nous sommes restés pacifiques rien n’est garanti. Si demain les gouvernements européens laissent encore la Turquie faire et agir comme elle l’entend, nous ne resterons pas les bras croisés. On sait qu’il y a des cellules payées par le gouvernement turc pour détecter, ficher et rapporter au gouvernement turc et à son ministre aux affaires étrangères les militants kurdes actifs en Europe et les représentants des instances démocratiques révolutionnaires. On a vu ce que ça a donné en 2013 lors de l’assassinat de nos trois camarades femmes en plein cœur de Paris sous les yeux des services secrets français. Le gouvernement français les a laissé faire. Les kurdes ne sont pas des moutons, on connaît ces jeux de stratégie, on sait ce que la France gagne à laisser faire ce genre de chose.

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Franchement, en tant que petit membre du mouvement kurde et défenseur de la cause kurde, je ne me sens pas en sécurité en France. Quand je sors de chez moi, je surveille autour de ma maison. Quand je monte dans ma voiture, je vérifie sous ma voiture. Ce n’est pas une paranoïa, je suis obligé de rester réaliste et éveillé car la police française n’est plus fiable pour les kurdes. Ils ont laissé les politiques turcs agir ici en France et là-bas en Syrie. Pour nous désormais la France est alliée avec la Turquie, on doit agir en conséquence.

Pour aller à la rencontre et soutenir les kurdes de Rouen, rendez-vous au Centre de la communauté démocratique kurde de Rouen, au 2-4, rue Ernest Renan à Saint-Étienne du Rouvray. Des manifestations sont régulièrement organisées en centre-ville de Rouen.