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Nouvelles d’Italie – Brigades volontaires, quartiers populaires, situation carcérale (partie 2/2)

Nous relayons ici une interview réalisée avec des camarades italiens. Ayant quelques « jours d’avance » sur la situation que nous vivons actuellement en France, leurs analyses, leur ressenti et les pratiques mises en place sont précieuses. Partie 2/2

 

Y a t-il eu des moments de panique ? De fuite des grandes villes ? Du nord vers le sud ?

Oui, le soir du 8 mars, lorsque des foules de gens se sont pressées pour prendre le train en gare de Milan et quitter la Lombardie. Il y a eu une fuite dans la presse qui annonçait la décision du gouvernement d’isoler la région. Cet exode massif a accéléré la propagation du virus, ce qui a été confirmé par l’augmentation du nombre de cas au sud quelques jours après. Au début, beaucoup de gens voyaient la quarantaine comme une sorte de période de vacances et ont cherché à rejoindre leur résidence secondaire sur la côte ou à la montagne. En Lombardie, la quarantaine a commencé pendant les vacances scolaires, et certaines familles qui étaient à la montagne ou à la campagne ont décidé de ne pas revenir. Le retour de nombreux jeunes – qui comme on le sait peuvent plus facilement être porteurs asymptomatiques du virus – dans leurs villes et villages d’origine au sud a été un geste inconsidéré et égoïste qui a démontré une fois de plus toute la force contre-révolutionnaire de l’institution familiale en Italie.

 

Comment s’exprime l’opposition nord/sud à la lumière de la situation actuelle ? On a presque l’impression que la fameuse « question méridionale » se pose aujourd’hui à l’envers. Qu’en pensez-vous ?

R. : Il faut aborder la question en partant des différences qui existent entre nord et sud au niveau du système de santé. Personne ne se réjouit du fait que la crise a explosé en Lombardie, la région où nous vivons, mais elle est de fait la zone la plus riche et elle est en outre dotée du meilleur système de santé du pays (et sans doute l’un des meilleurs d’Europe, malgré toutes les coupes budgétaires décidées par les différents gouvernements au cours des dernières années) et de ce point de vue, c’est plutôt une bonne chose que le centre de l’épidémie se trouve ici et non au sud, où le personnel mais surtout les infrastructures sanitaires manquent cruellement. Il est certain que si le sud venait à vivre une situation semblable à celle que nous subissons dans le nord, cela donnerait lieu à un désastre bien pire encore.

Depuis quelques jours, le nombre de personnes contaminées au sud du pays, surtout dans les Pouilles et en Campanie, est en constante augmentation. Nous n’avons pas beaucoup d’informations sur les groupes de secours mutuel et leurs modes de fonctionnement là-bas. Ce qui est sûr, c’est que le choix de partir vers le sud de la part de celle et ceux qui ne voulaient pas se retrouver assujettis au couvre-feu imposé au nord s’est révélé égoïste et surtout dangereux pour toutes les personnes âgées (et elles sont très nombreuses en proportion) qui vivent dans ces régions. Cette erreur gravissime pourrait avoir pour conséquence l’apparition de 10 zones comme celle de Codogno au lieu d’une seule…

Le nord est devenu le nouveau sud ! Le nord de l’Italie, cœur de la production et de la compétition économique globale, a dû s’incliner devant l’épidémie, qui a révélé ses points faibles. Les frontières se sont fermées et plus personne ne voulait accueillir les Italiens du nord. L’orgueil des colonisateurs en a pris pour son grade : habitués à pouvoir voyager librement dans le monde entier, ils se sont retrouvés du jour au lendemain du côté des indésirables…

 

Quel est le sentiment général quant à l’action du gouvernement ? Les dirigeants du pays sont-ils généralement considérés comme corresponsables du désastre actuel ou comme ceux qui « font de leur mieux » pour combattre ce mal venu d’ailleurs ?

De ce que nous percevons, le gouvernement est plutôt assez largement soutenu par la population. Le président du conseil Giuseppe Conte est vu comme un homme d’État sage et le fait que l’Italie ait compté parmi les premières nations à agir énergiquement a fait passer au second plan les cafouillages du début. En réalité, jusqu’au début du mois de mars, la majorité des hommes politiques du nord, sous la pression des industriels et des milieux d’affaires, insistaient pour garder Milan ouverte et continuer à faire tourner le commerce et la production à plein régime. Aujourd’hui encore, le gouvernement se plie systématiquement aux pressions de la Confindustria si bien que tout le secteur productif de la ceinture industrielle autour de Milan continue ses activités dans des conditions de sécurité hygiéniques et sanitaires ridicules. Aucune ouverture n’est non plus en vue pour l’instant sur la question des prisons, bien que de plus en plus de juges et de présidents de tribunaux implorent le gouvernement de prendre des mesures pour alléger le surpeuplement des établissements pénitentiaires.

Force est de constater que la situation d’urgence nationale, couplée à une certaine habileté dans la communication mêlant fermeté et appels à l’unité, a plutôt fait mouche dans la population en général. Il ne faut pas non plus oublier ce vieux lieu commun nationaliste qui voudrait que les Italiens, unis dans l’adversité, trouvent toujours les ressources pour résister au mauvais sort qui s’abat sur eux. Ce mythe est  aujourd’hui pleinement mobilisé par le personnel politique. Paradoxalement, les leaders souverainistes comme Matteo Salvini ou Giorgia Meloni sont peut-être ceux qui ont le plus de mal à faire entendre leur voix en ce moment. Leur petit jeu médiatique consistant à chercher à être toujours au centre de l’attention en désignant un coupable ou un ennemi fonctionne mal en ces temps d’appels à la concorde nationale, et leurs discours de haine tournent par conséquent un peu à vide. Nous avons la sensation qu’ils se préparent plus pour l’après, lorsque l’urgence sera passée et qu’il faudra penser à la « reconstruction ».

Dans un premier temps le gouvernement a fait des erreurs monumentales, fidèle en cela aux majorités qui l’ont précédé, comme au moment des tremblements de terre ou de l’effondrement du pont Morandi à Gênes. Des problématiques telles que les réductions budgétaires drastiques dans la santé ou l’absence de protection pour les travailleur.euse.s de la logistique ont été mises en avant. Mais maintenant que les gens meurent par centaines chaque jour – et non pas parce qu’une grue les a écrasés, mais parce qu’ils sont tombés malades à cause d’un virus qui peut toucher n’importe qui – la plupart des gens sont passés en mode « j’attends les instructions d’en-haut ». De nombreux collectifs politiques insistent sur la corrélation entre le système capitaliste et la transmission du virus, mais ce type de discours reste pour l’instant cantonné à la sphère intellectuelle, ce qui est accentué par le fait que l’on ne peut sortir de chez soi pour parler de tout ça.

 

 Y a t-il des réactions face aux plans annoncés de surveillance numérique généralisée ? Les mesures qui commencent à s’appliquer sont-elles perçues comme un « mal nécessaire » ? Des idées naissent-elles pour s’opposer à ce genre de décisions ? Le thème est-il à l’ordre du jour ou l’urgence sanitaire empêche-t-elle toute réflexion pour l’instant ?

Pour l’instant, ces questions sont absentes du débat public général. En ce qui concerne les milieux « militants », c’est un peu compliqué parce que le débat est parti sur de mauvaises bases. Assez tôt, Giorgio Agamben a cherché à mettre en évidence les mesures relevant de l’état d’exception et les possibles répercussions qu’elles pourraient avoir, mais il l’a peut-être fait de manière un peu hautaine et sans faire trop attention à être bien compris, si bien qu’il a donné l’impression de minimiser l’urgence sanitaire. La plus grande partie des réflexions dans le monde « militant » sont aujourd’hui embourbées dans un débat un peu stérile entre partisans acharnés de la lecture en termes d’état d’exception et fervents adeptes de l’approche concrète de la situation, accusant les premiers de considérer de manière trop abstraite les urgences réelles telles que la situation dans les usines ou celle dans les prisons. Il n’est pas toujours facile de concilier les deux points de vue et éviter de tomber dans un indépassable conflit entre grilles de lecture du monde.

Le 19 mars, l’AgCom (l’autorité en charge de la régulation des télécommunications) a publié un communiqué de presse où elle explique avoir demandé aux réseaux sociaux tels que YouTube, Facebook ou Twitter de retirer les vidéos contenant des informations fausses ou même seulement considérées comme « non correctes », ou désapprouvées par les sources scientifiques patentées. L’agence demande également à ce que les auteurs de ces vidéos soient identifiés et dénoncés aux autorités. C’est la première fois en Italie depuis 1948 que les libertés fondamentales (circulation, réunion, expression) sont remises en cause de manière aussi large et aussi brutale. Le risque est évidemment que nous sortions de cette catastrophe dans des conditions culturelles bien pires que celles qui étaient en vigueur au moment où nous y sommes entré.e.s.

Personnellement, je ressens une grande peur sur ces questions. Nous nous demandons tou.te.s à quel point la société va changer au fur et à mesure que l’on s’habitue au télétravail et à la connexion permanente, 24 heures sur 24. Le fait que nos déplacement soient surveillés grâce aux GPS de nos téléphones pour comprendre qui respecte la quarantaine et qui ne le fait pas est un autre sujet d’inquiétude. D’un autre côté, on entend beaucoup de gens se réjouir de la baisse de la pression sur l’environnement depuis le début de la crise. Depuis que les flux ont ralenti, la qualité de l’air a augmenté, et ce changement est particulièrement sensible dans une ville comme Milan, qui était très polluée.

 

Comment est perçue l’attitude des autres pays ? Y a t-il un agacement à voir la légèreté avec laquelle se comportent ceux qui ne sont pas encore trop gravement touchés ?

Les sentiments les plus partagés sont la stupeur et l’incrédulité. L’Italie a d’abord regardé de loin ce qui se passait en Chine, qui semblait presque se trouver sur une autre planète. Mais il est incompréhensible que les autres pays européens n’aient pas adopté des mesures dès qu’ils ont constaté ce qui se passait en Italie. Cela avait lieu sous les yeux de tous, à quelques kilomètres de distance seulement. Cette absence ce prise de conscience en dehors des cadres nationaux confirme non seulement la nullité de nos dirigeants mais aussi notre propre impréparation, notamment le manque de moyens d’information autonomes.

Pour ce qui est de la perception globale dans « l’opinion publique », le sentiment anti-européen refait encore une fois surface. L’Union Européenne est dépeinte comme une sangsue insensible qui refuse d’aider l’Italie même en situation d’urgence. Un des seuls points positifs de cette période réside dans le fait que des personnages comme Donald Trump ou Boris Johnson sont largement discrédités. Les inepties qu’ils profèrent, vues depuis le cœur de la crise, apparaissent désormais comme de dangereux délires, y compris aux yeux de ceux qui hier encore les admiraient pour leurs qualités de leaders forts et charismatiques. La meilleure nouvelle de la semaine, c’est lorsqu’on a appris que Bolsonaro était entré en contact avec une personne testée positive au Covid-19. Nous nous sommes dits : voilà une contamination qui pourrait sauver de nombreuses vies !

 

Arrivez-vous à imaginer le futur proche ? À penser à plus long terme ? Chaque jour semble nous éloigner d’un possible « retour à la normale ». En quelques mots, comment vous représentez-vous les mois à venir ?

Difficile à dire. Ce qui est compliqué, c’est d’élaborer une véritable réflexion, en tenant compte des nouvelles qui nous arrivent par la presse, mais pas seulement, tout en étant semi-isolés. Plus on reste enfermés, moins il y a d’air frais qui entre dans nos têtes… Les moments de catastrophisme alternent avec ceux non pas d’espoir mais plutôt de conviction qu’une ouverture existe pour quelque chose d’inattendu. Les mois qui s’annoncent seront très certainement toujours plus durs, et il faudra être prêts, lorsqu’on pourra enfin sortir de chez nous, à affronter les conséquences de tout ce qui est en train de se passer.

Nous ne pouvons pas imaginer la suite parce que nous n’avons aucune idée de combien de temps tout cela va encore durer. Ce qui est sûr, c’est que le scénario mondial en ressortira bouleversé. Nous n’avons aucune envie d’être cyniques parce que beaucoup de gens sont directement touchés par le virus. Mais un scénario nouveau peut s’ouvrir pour nous. Pendant des années, nous avons voyagé ici et là pour construire des réseaux partout où émergeaient des tentatives de faire tomber le pouvoir, et nous nous sommes souvent retrouvés enlisés dans des problématiques locales que nous ne comprenions pas toujours. Cette fois, le scénario qui s’ouvre devant nous est mondial et il touche bien plus que l’Occident. Nous avons peut-être face à nous la possibilité de construire un modèle commun qui peut être activé partout dans le monde. Une pratique qui, une fois l’urgence passée, peut donner une légitimité à notre parole, contre ceux qui ont créé les conditions de cette épidémie. Nous entendons parler d’initiatives similaires à celle des Brigades partout ailleurs dans la péninsule. Nous avons dès maintenant besoin d’une vision plus ample pour échafauder une trajectoire commune.

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