Nous retranscrivons ici sous forme d’article la discussion #1 du cycle de de discussions « S’opposer au régime. Quelles expériences? Quelles perspectives? » (https://rouendanslarue.noblogs.org/files/2016/11/cycle-de-discussion.pdf) amorcé le 26 novembre 2016. Celle-ci traitait des processus révolutionnaires au Rojava et ce qui suit est une intervention de Raphael Lebrujah. Nous n’avons pu restituer le débat qui en a suivit mais nous nous enforcerons, au terme de ce cycle, d’en produire une systhèse.

Je me présente, je suis Raphael Lebrujah. Je suis allé au Rojava, la partie kurde de Syrie, au Nord, qui est tenu par les YPG et YPJ qui ont fait la une des médias pendant la bataille de Kobane. Je suis allé à Kobane entre autres mais j’ai voyagé dans une dizaine de villes là bas. Mon but c’était d’étudier le système politique, la situation humanitaire et militaire, pour mieux comprendre les enjeux. C’est un sujet très complexe car la situation géopolitique en Syrie est elle-même très complexe.

Je vais aborder d’abord l’historique du PKK (parti des travailleurs kurdes) en Turquie et aussi en Syrie via le PYD. Ce dernier est évidemment très influencé par l’idéologie du PKK : le confédéralisme démocratique. Et ensuite on va voir pratiquement, comment ça c’est fait sur le terrain, comment ça s’est mis en place, où ils en sont, qu’est ce qu’on peut prendre pour nous, comment les soutenir ?

I. Historique et contextualisation

I.1. Le peuple kurde

Le Kurdistan est une région qui se situe au confluent de quatre pays : l’Iran, l’Irak, la Syrie et la Turquie. Ces pays sont peuplés d’un certain nombre de kurdes qui représentent entre 10 et 20 % en fonction des pays pour un total de 40 millions de kurdes dans le monde entier. On dit souvent que la cinquième partie du Kurdistan c’est la diaspora, les gens qui sont venus en Europe et qui jouent un rôle important dans la lutte bien que différent. C’est un peuple qui n’a pas d’État. Les kurdes ont été fortement oppressé par tous les régimes. En Turquie, dans les années 90 l’armée à rasé 3 à 4000 villages, exterminé des régions entières et a pratiqué une répression linguistique et culturelle très violente pour les empêcher de parler leur langue. En Syrie, si vous parliez votre langue vous perdiez votre nationalité. Il y a 3 à 400 000 kurdes en Syrie qui n’avaient pas la nationalité syrienne ce qui leur empêchait l’accès au travail et à la santé. En Irak, ça va être encore plus violent où Sadam Hussein en 88 lance l’opération Anfal qui va faire 180 000 morts par gazage et avec des pratiques très proches du régime nazi. Des méthodes d’extermination systématique par armes chimiques, une répression extrêmement sanglante ainsi que des déportations. En Iran c’est un peu différent car les perses et les kurdes sont un peu cousins, là les kurdes sont plutôt réduits à une sous-culture. Les soulèvements sont réprimés violemment et de nombreux kurdes sont pendus.

I.2. Formation du parti des travailleurs du Kurdistan (PKK)

Le PKK (parti des travailleurs kurdes) est fondé par des kurdes de Turquie et quelques turcs. Les membres étaient des marxistes-léninistes tiers-mondistes dans le sens classique du terme. Il s’agissait à la base d’établir un État kurde indépendant. Or aujourd’hui ils n’en sont plus à vouloir créer un État. C’est une évolution qui ne ressemble pas à celle d’un mouvement de libération nationale classique. Dans les années 90, années noires de la répression du PKK en Turquie faisant des milliers de morts (la Turquie étant très bien placée mondialement en termes de torture), il va y avoir une remise en cause profonde du PKK. La chute du mur a montré que les dictatures type « bloc de l’est » se sont écroulés et on a assisté à l’échec du socialisme d’État. C’est un premier choc qui arrive jusqu’au PKK. Le deuxième choc c’est que la lutte armée des kurdes en Turquie vire à un énorme bain de sang généralisé. Ils se disent qu’il faut réinventer les méthodes et dès 95, Abdullah Ocalan, le leader du PKK commence à envoyer des lettres de discussion dans la direction pour indiquer que l’État-nation, donc l’idée d’État liée à une identité, c’est un des problèmes qu’il faut aborder et dont il faut discuter. Mais pas seulement, ils vont aborder la question des femmes par exemple, qui va devenir centrale. Dès 92, les femmes vont prendre leur autonomie dans le mouvement de la guérilla kurde notamment via la figure Sakine Cansiz. C’est une femme kurde d’origine alévis, qui a beaucoup contribué au mouvement des femmes et notamment en fondant une armée autonome. Les femmes ont pris une telle autonomie au PKK jusqu’en 95, on dit même que c’est un parti indépendant au sein du PKK. Elles lancent par exemple leurs propres opérations militaires, elles ont leurs propres modes d’action, leurs propres réunions en non-mixité, leur propre organisation sans que les hommes donnent leur ligne de vue sur ce qu’elles doivent faire.

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I.3. Le confédéralisme démocratique

Il y a donc une réflexion qui s’engage au sein du parti. En 99, donc 4 ans plus tard, après différents épisodes de cessé-le-feu puis de reprises du conflit avec l’armée turque, Abdullah Ocalan se fait capturer en janvier de cette même année. Il se fait arrêter avec l’aide des services secrets kenyans, le Mossad, la CIA et le MIT (services secrets turques). Tout le monde était un peu sur lui et c’est un grand drame pour le mouvement kurde. Ils vont tenter de le libérer mais ça ne va pas marcher. Il est enfermé sur l’île prison d’Imrali dans laquelle il est toujours aujourd’hui. Il était seul prisonnier sur toute l’île et il y avait mille soldats pour le garder. On estime que le coût d’incarcération était de 70 000 dollars. Le prisonnier le plus cher au monde. En prison il va se recentrer sur ses écrits et va notamment rencontrer un auteur : Murray Bookchin. C’est un anarchiste américain, issu de Brooklyn, un sociologue. C’est un penseur de ce qu’on appelle le municipalisme libertaire. Dans ce concept il aborde la question de la destruction des États-nations par une démocratie directe locale, inspiré des communes, qui viendraient remplacer les cadres d’organisation étatiques. Vous allez me dire que c’est un classique du communisme que mettre des commune et de dire que c’est elles qui vont gouverner. Sauf que la différence fondamentale, c’est que Bookchin critique les soulèvements qu’il les nomme « les printemps des peuples ». Selon lui, on se réunit, on se révolte, parfois on gagne, parfois on perd, des fois on renverse des gouvernements mais au fond ces printemps ne sont que temporaires. Une fois terminée, les modes d’organisation démocratiques qui organisent les gens pendant ces modes d’action, disparaissent. Avec Bookchin il y a l’idée qu’il faut dès aujourd’hui construire partout, dans les quartiers, les structures d’auto-organisation qui n’est pas un parti et qui demain prendront les affaires en main, par l’auto-organisation des peuples. A partir de ce moment là , il y a l’idée qu’il faut déjà se réunir en assemblées dans les villages, dans les villes, sans attendre l’État ou la révolution et que l’on prenne nos affaires en charge.

Sous cette influence, le PKK va mettre en place tout un système et le confédéralisme démocratique sera adopté dans l’idéologie en 2005, bien qu’il était déjà appliqué quelques années auparavant. L’idée est de mettre en place les communes dès aujourd’hui sans attendre la révolution.

Bookchin c’est aussi un penseur de la hiérarchie. Il critique violemment les systèmes hiérarchiques. Il fait une histoire de comment émergent les sociétés hiérarchiques. Chez les kurdes, ça a pris un aspect intéressant avec un retour, en partie, aux modes de fonctionnement antérieurs à la société d’oppression. Ocalan mettra l’accent sur la question des femmes. On n’est plus seulement dans l’optique de lutter contre le capitalisme, bien que cette dimension soit très forte au sein du PKK et du PYD, mais on est dans une optique où la création des oppressions c’est le moment où l’on a créé le genre masculin et féminin, ce qu’ils appellent la rupture des genres. Les femmes doivent se ressaisir de la société, elles doivent être à l’initiative du changement social et des politiques à mener. Le mouvement des femmes doit se réapproprier, par son auto-organisation, les savoirs qui lui ont été enlevé. Les hommes passent beaucoup plus de temps en formation au cours de leur vie que les femmes, ces dernières étant reléguées aux tâches ménagères. Il fut un temps où au sein des congrès du PKK, ils inversaient les rôles : c’était les hommes qui allaient faire la vaisselle et les femmes qui discutaient pendant ce temps-là. Tant que dans la société telle qu’elle existe aujourd’hui les femmes ne sont pas libres, la société ne pourra pas l’être. Les femmes sont au centre du changement et du destin révolutionnaire.

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Le confédéralisme démocratique, c’est très large. Il y a aussi une réflexion sur les minorités. Et l’une des discussions centrale, c’est l’État. Pour le PKK, toutes les luttes de libération nationale ont échoué parce qu’elles ont débouché sur des États liés à des identités. Par exemple en Algérie, une fois que les troupes de colonisation françaises ont été chassé, l’une des premières décisions de l’État algérien ça a été de réprimer les amazigh, c’est à dire les berbères. Ils ont interdit leur langue. Et cela s’est produit car l’État était lié à une identité arabe. Ils ont répété le colonialisme dans leur propre pays après l’avoir combattu en chassant la France. Mais en France c’est la même chose avec le concept de « français », qu’est ce que le bon « français » ? Il mange du cochon et il boit du vin ? Il y a une obsession d’instaurer une identité dominante contre d’autres identités à travers l’État. Si on veut un échantillon de l’identité française il suffit de regarder l’assemblée nationale, on a majoritairement des hommes, blancs, diplômés dans les hautes études, issus de milieu urbain favorisé, avec le réseau social qui va avec. La classe dominante s’appuie sur ces identités fabriquées de toutes pièces pour l’imposer au reste de la population pour mieux l’asservir. Les kurdes ont subi pendant toute l’histoire moderne la négation de leur identité. Ils ont pensé qu’en créant un État kurde, ils répéteraient les mêmes choses. Mais à partir de là, qu’est ce qu’on créé, qu’est ce qu’on construit ?

C’est là que le confédéralisme intervient dont la logique principale est que les premiers concernés décident. Il y a quelques années en Turquie, les kurdes, en appliquant cette politique là, prennent le contrôle de nombreuses mairies, dissolvent l’ancien ordre communal, élisent un co-maire et une co-maire. Le nouveau pouvoir local ce sont les conseils de quartier qui sont mis en place, les conseils de femmes s’il s’agit des femmes.

II. Processus révolutionnaires au Rojava

II.1. Insurrection syrienne

Le mouvement d’autonomie des villes et villages montent et en 2011 éclate en Syrie une insurrection, dans le sillage des printemps arabes. Les kurdes participent beaucoup aux manifestations contre le régime Al-Assad qu’ils haïssent profondément. Le PYD (branche du PKK syrien pour le dire vite) avait déjà constitué en secret des branches armés, les YPG et YPJ, prêtent à bondir. Ils avaient déjà formés des conseils de quartier et commencé une structuration de démocratie directe à différents endroits avant le début de l’insurrection. Le PYD refuse de prendre les armes contre le régime, en 2011, car si ils si disent que s’ils prennent les armes, ce sont les puissances étrangères qui vont prendre en main le conflit. Ils ne se sont pas trompés car quand plus tard les syriens ont demandé des armes pour combattre le régime, c’est la Turquie et la Jordanie qui les leur ont fourni, donc derrière la CIA, le Qatar etc. En échange, les groupes armés doivent mener des politiques qui correspondent à ces puissances, à savoir l’islamisme. La rébellion est devenue très religieuse alors qu’elle ne l’était pas initialement, qu’elle était formée de comités de quartiers, qui n’existent plus que dans la partie kurde à l’heure d’aujourd’hui.

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Donc dans ce cadre là, le PYD refuse de prendre les armes de peur que le conflit soit instrumentalisé et continue la méthode pacifique via les manifestations contre le régime de Bachar. En 2012, l’État syrien est en plein écroulement, le régime Baasiste décide de lâcher la pression sur les régions kurdes et se retire probablement avec un accord négocié à l’avance. La guérilla du PKK investit les trois cantons kurdes de Syrie (Jazira, Afrin et Kobané) ainsi qu’un quartier d’Alep. L’État se retire et la société se restructure au sein d’une guerre civile.

Au début il n’y avait pas de combats entres les kurdes et les rebelles arabes syriens. Il y avait eu quelques combats avec le régime mais qui n’étaient pas très intenses puisqu’il avait choisi délibérément de se replier. Dans les territoires kurdes, le PYD commence à légitimer ses assemblées locales qui n’étaient qu’à un stade embryonnaire auparavant, et le phénomène devient massif.

En 2013 éclate un conflit très fort entre le PKK en Syrie et la rébellion à majorité arabe sunnite. Al-Qaïda, via sa branche syrienne Front Al-Nosra, a agressé un bataillon de femmes combattantes kurdes, les YPJ, car elles ne portaient pas le voile. Sur cette base là, tous les mouvements islamistes de Syrie s’allient avec Al-Nosra pour combattre les kurdes. Ces bataillons se retrouvent financer par la Turquie car elle souhaite empêcher l’apparition d’une région autonome kurde en Syrie. Il y a aussi la majorité de l’armée syrienne libre (ASL) qui rejoint le combat contre les kurdes car ils les considèrent comme des « coufars », des « mécréants » et il faut donc s’en débarrasser. Il y a tout un front qui se forme contre eux. S’il n’y avait pas eu la guérilla menée par les YPG et YPJ ça aurait été un massacre contre la population kurde. Ils infligent de nombreuses défaites à tous ces groupes soutenus par les puissances impérialistes et arrivent à tenir les régions. A ce moment là, la France dans ne comprend pas ce qu’il se passe sur le terrain et fournie des armes à des bataillons de l’ASL pour combattre le régime, mais indirectement ces armes ont servi à combattre les kurdes.

En 2013 les kurdes survivent à ces batailles, l’ASL se retire ainsi que certains courants islamistes. Seuls deux de ces courants restent : Daesh et le front Al-Nosra, deux courants djihadistes qui à cette époque se battaient côte à côte contre le régime et contre les « coufars communistes » que sont les kurdes. En juin Daesh proclame son khalifat à Mossoul (Irak), il prend le contrôle d’une grande partie des zones rebelles de l’Est syrien. La Turquie s’est retrouvé un peu derrière tout ça car elle déteste le régime Irakien et ça ne l’a pas dérangé de financer des mouvements djihadistes qui se battaient contre lui. De plus, les plus efficaces contre les kurdes c’était Daesh, et ça c’était quelque chose de très précieux pour la Turquie. C’était un allié de poids sur le terrain pour mettre fin à la révolution. Daesh c’est une sorte de mouvement fasciste qui a pour but d’écraser toute forme de vie et d’organisation qui lui est étrangère. Une partie des bataillons djihadistes de l’ASL rejoignent à ce moment là Daesh et forment une armée monstrueuse. Ils décident alors d’attaquer Kobané. On en a fortement entendu parlé : une lutte héroïque des kurdes qui infligent une défaite à l’État islamique. Cette victoire a été favorisé par un accord de circonstance avec les américains pour la lutte contre Daesh, les kurdes étant les seuls sur le terrain qui le combattent.

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II.2 Mise en pratique du confédéralisme démocratique

J’arrive au Rojava un an après la bataille de Kobané environ et c’est à ce moment-là que je découvre le paysage syrien. Les cantons d’Afrin et Kobané avaient été reliés. Et moi je viens avec l’envie de chercher à savoir comment en mis en place le confédéralisme démocratique. Ce qui m’intéressait c’était de comparer qu’est ce qui était proposé dans leur approche et qu’est ce que je pouvais voir sur le terrain, qu’est ce que je pouvais constater. J’ai voyagé dans une dizaine de villes du Rojava. On a rencontré des gens localement, non élus, autant que des responsables de quartier dans les localités, des responsables de commissions (des gens spécialisés sur des questions précises, comme la santé par exemple). Ces responsables de commission sont mis en place par le Tefdem (mouvement élu des conseils) qui met en place les gens chargés de missions particulières par commission.

La première image qui me marque le lendemain de mon arrivée, après le passage de frontière avec le PYD, je vois des types en Kalachnikov devant la maison j’étais hébergé, et ils jouaient avec des gamins du quartier au ballon. Ces gars armés c’était des « asahiches », l’équivalent de police au Rojava. C’était des gens qui avaient grandi là avec les autres, qui étaient formés à la désescalade du conflit, ils n’étaient pas là pour réprimer mais pour concilier. Il n’y a pas de séparation stricte entre la population et l’équivalent de sa police. Le lendemain on va à ce qui pourrait être l’équivalent du ministère de la santé et là je constate que pas grand monde y travaille et la co-responsable de la commission santé nous explique qu’elle a juste une autorité de coordination et de porte-parola.

Il faut savoir que le Rojava est sous blocus total de la Turquie et du Kurdistan irakien allié à la Turquie. Ils ont rien, pas même des pots de peinture pour repeindre les écoles, donc je ne vous parle même pas du matériel médical. Il n’y a qu’une association humanitaire sur le terrain, c’est Evassor croissant rouge kurde. Il y a eu aussi MSF avec un hôpital mais il a été détruit. Ils étaient complètement à l’abandon et le système de santé très affaibli. L’une des explications c’est que les premiers à quitter le Rojava c’est la classe moyenne. Tous les ouvriers qualifiés, ingénieurs, médecins ont fui la région. La situation sanitaire est assez catastrophique. On m’a mené dans une salle de stockage de médicaments par Evassor. Dans neuf mètres carré avec des étagères contre les murs à moitié vide. Et là on me dit que c’est toute la réserve du Rojava pour les maladies auto-immunes, cancers etc. Il y a des millions de gens au Rojava et beaucoup meurent chaque jour du manque de soin.

L’autre chose qui était surprenante, dans la démarche de comprendre le système politique mis en place, c’est quand j’ai demandé à rencontrer des responsables d’associations de quartier, des « responsables politiques », délégués mandatés qui ont des mandats révocables dans leurs assemblées locales. Il y a beaucoup de femmes. L’équivalent de l’assemblée législative est composée d’une moitié de femmes. Dans presque tous les postes sélectifs, il y a un homme et une femme qui sont envoyés.

Quand je suis allé dans la ville de Tell Tamer, une ville kurde et chrétienne à la fois, il y avait eu 3 attentats qui avaient dévasté le souk, l’hôpital et les ateliers. Malgré les morts, les membres des familles des victimes se sont retrouvés dans le centre culturel pour décider de ce qu’ils allaient faire des places après leur destruction. Et là j’ai compris qu’au Rojava le principe de démocratie, démocratie directe donc, c’est le premier concerné qui décide. C’est à dire que dans ce cas, c’est eux qui ont voté et demandé à l’exécutif local (donc le Tefdem, représentation des conseils) de construire le monument aux morts en choisissant la matière, la couleur. Ils allaient construire un parc en souvenir, ils allaient décider comment refaire les places, quels ateliers ils allaient reconstruire. C’était donc les premiers concernés qui décidaient de la réorganisation de la ville. Et cet exemple là est généralisable.

Le fonctionnement de ce réseau d’assemblées fonctionne de la manière suivante : vous avez le premier type d’assemblées, ce sont les communes qui sont constituées en moyenne de 300 familles par unité de rues ou quartiers. Ces 300 familles sont l’unité la plus souveraine de toutes les unités qui puissent exister au Rojava. Pourquoi ? Car si par exemple cette commune a besoin de pain, donc d’une boulangerie, si la commune a les ressources nécessaires et le savoir-faire, alors c’est eux mêmes qui vont la mettre en place. Ils ne vont pas aller demander à quelqu’un d’autre. C’est eux-mêmes qui décident de comment ils vont construire leur quartier. Ils élisent des commissions, dans les domaines de la justice, de l’économie etc. Ils élisent des co-délégués qui ont un rôle de porte-parola et de coordination, toujours avec une femme et un homme, qui va au niveau au-dessus à savoir le conseil de quartier. Si par exemple vous manquez d’un boulanger pour votre boulangerie, alors que vous avez déjà les maçons et les matériaux, alors dans ce conseil de quartier on demande aux autres délégués si ils peuvent nous aider et généralement il y a un système d’échange et d’entraide qui se met en place. Si au niveau du quartier ils n’arrivent pas à régler le problème ils vont au niveau du district, et au-delà c’est au niveau du canton. Ils essayent donc de régler un maximum de problèmes et de prendre un maximum de décisions le plus localement possible.

Il y aussi les communes de femmes. Ces communes se réunissent aussi dans les localités et vont avoir un fonctionnement similaire en traitant des problématiques particulières des femmes. Les violences conjugales et la question du mariage forcé par exemple. Si des lois sont votées à l’échelle du canton concernant les femmes, la fédération des femmes a un droit de veto sur celles-ci.

Les femmes ont donc pris un poids énorme dans la politique kurde. L’autre chose aussi, c’est qu’elles sont très nombreuses dans l’armée, dû à ce système politique. Elles sont toutes volontaires.

Fondamentalement, la guerre c’est le droit de tuer réservé aux hommes. Mais là quand une femme revient du front avec sa kalachnikov c’est beaucoup plus facile pour elle de se faire respecter. Avec le PKK, il n’y a pas seulement l’idée de changer le système mais aussi de changer les mentalités. Et on les change par la pratique. L’armée est l’une de ces pratiques, qui permet notamment aux femmes de s’émanciper au Rojava. Elles ont aussi plein d’autres missions dans l’armée qui sont humanitaires et sociales. L’une des portes-paroles de YPJ m’expliquait que lorsqu’elles arrivaient dans un village après avoir chassé Daesh, c’était les femmes qui allaient d’abord à la rencontre de la population pour expliquer ce qu’elles voulaient mettre en place. C’est elles qui apportent la première aide humanitaire.

Pour les minorités il y a quelque chose d’important aussi. Par exemple avec le syriaques, la minorité chrétienne, qui s’est vu accordé un certain nombre de co-responsable, peut enseigner la langue syriaque. Un certain nombres de centres culturels syriaques aujourd’hui enseignent la langue. Des kurdes y viennent aussi, pour y apprendre le syriaque. Des arabes aussi. Ce qui était totalement inimaginable sous le régime Bassiste d’Al Assad où seule la langue arabe était imposée. On est dans une société où les communes se forment sur la base de la lutte d’une oppression bien identifiée. Vous avez aussi une commune du cinéma. C’est tout un maillage de communes qui forment le Tefdem, la représentation de tous ces conseils, qui aujourd’hui gère le Rojava. Par exemple le pétrole n’est pas aux mains d’un État ou d’une grosse entreprise, il est aux mains du Tefdem, donc des conseils et communes directement. Les propriétés économiques sont intimement liées aux communes. La plupart des terres avant la guerre appartenaient à l’État mais là c’est les communes qui ont pris le contrôle des terres et qui construisent des coopératives dessus pour répartir l’économie entre ses membres de façon la plus équitable possible. Les impôts ne vont pas à l’État mais à la commune. De même, les gestionnaires de la coopérative sont élus.

Il y aussi les étrangers qui viennent se battre. Ils sont évidemment insérés dans le système démocratique et ont leurs propres assemblées de volontaires étrangers. Si on compte seulement les occidentaux il n’y en a pas tellement, mais en comptant les turques il y a beaucoup de monde. Ils viennent souvent du MLKP (marxiste léniniste communiste partie) avec lequel le PKK travaille en Turquie. C’est eux qui sont à l’origine de la fondation des brigades internationales.

La première cause des combattants étrangers qui viennent au Rojava c’est la lutte contre Daesh. Ceux qui restent sont des gens qui adhèrent aux idées du Rojava. Ça a parfois transformé des gens très conservateurs en révolutionnaires. Il y a aussi quelques fachos qui sont là pour tuer du musulman, du Daesh, et qui voient les kurdes comme des blancs orientaux en quelque sorte. Il n’y en a pas énormément et ils ne sont pas très bien vus.

Ensuite l’autre profile ce sont les communistes, les anarchistes, ou du moins des personnes déjà militantes dans leurs pays, que l’on retrouve dans le bataillon internationale. C’est ce type de personne qui a par exemple pris la photo en soutien aux CGTistes d’Air France inculpés ou pour la ZAD de NDDL. Ils viennent de nombreux pays, de 20 ou 30 nationalités si on ne prend que les occidentaux. Ils sont environ entre 100 et 200 sur le terrain.

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II.3 Limites du processus

Il y a des limites dues à la guerre, des conditions très difficiles. Je sais que beaucoup de questionnements vont se poser ici. Par exemple le PYD, jusqu’où prend-il des décisions autoritaires ? Jusqu’où les gens sont libres au Rojava ? En termes de liberté d’expression je n’ai pas grand-chose à dire. En termes de manifestations, elles se déroulent en général bien, de ce que j’ai vu. C’était pas forcément des manifestations organisées par le PYD, il y a eu des manifestations pro-régime et pro-ASL.

Il est clair qu’au niveau diplomatique c’est le PYD qui prend beaucoup de décisions. Les décisions géostratégiques sont prises à ce niveau-là. L’armée des YPG n’aurait pas tenue sans le soutien du PKK. Les cadres du parti ou certains responsables de l’armée ont bien conscience que c’est parfois un embryon d’État qui se forme. A terme, ils aimeraient dissoudre les YPG et YPJ en les transférant aux milices de forces locales. Il y a déjà des groupes d’autodéfense de villes au Rojava qui ne dépendent pas des YPG ou YPJ. Ces milices de ville sont rattachées aux communes. Il n’y a pas de monopole de la violence légitime, mais il y a une sorte de domination des YPD et YPJ.

L’autre limite, c’est que la mise en pratique de l’auto-organisation est inégale d’un coin à l’autre du Rojava. Dans certaines zones par exemple, quand les forces armées du PYD sont arrivées, ils avaient à faire à une population majoritairement pro-Daesh qui avait profité du commerce avec le Turquie. C’est une région peuplée de turkmens et d’arabes, et là-bas le Tefdem ou les pouvoirs de représentations locaux n’existent pas vraiment. Si vous donnez le pouvoir à ces communes il y a une grande peur que ce soit une politique islamiste qui soit appliquée. Les seuls partis interdits au Rojava sont les partis islamistes. A l’inverse à Mambil, quand la ville a été prises récemment, la population a adhéré massivement au PYD. Mais la co-présidence n’est pas encore totalement instaurée, il y a encore une majorité d’hommes qui dominent la politique locale.

D’autre part le PYD a fait des alliances avec des tribus arabes pour les retourner contre Daesh en garantissant la protection de leurs intérêts tribaux, certains de leurs privilèges au moins le temps de la guerre. C’est critiquable comme manière de faire mais ça a permis d’avoir beaucoup de combattants arabes qui étaient difficile à obtenir au début et donc de renverser la situation militaire.

Au Rojava, quand vous êtes élus délégués vous ne l’êtes pas en tant que membre d’un parti. Vous élisez des délégués avec un programme qui est révocable mais qui est fortement influencé par le PYD. Même s’ils mènent une politique que je considère « positive » cela constitue une limite.

Une autre limite aussi, c’est sur la question des LGBT, bien que l’homosexualité a été dépénalisé, il n’y a pas à ma connaissance de communes LGBT. La question a été traité théoriquement : les LGBT sont le troisième genre. Cette place existe. Après il faut savoir que c’est une population qui revient de loin et que ça demande du temps, le temps que les gens puissent s’affirmer. Avant l’homosexualité c’était 10 ans de prison.Ce qui est critiquable également c’est le côté culte de la personnalité, mais qui a été critiqué par Ocalan lui-même. On observe aussi un côté para-religieux avec des textes quelque peu sanctifiés, mais c’est aussi dû au manque d’éducation de la population.En interne, le PKK parle du processus actuel comme d’une expérience révolutionnaire, qui n’est pas finie ni achevée, qui se renouvelle et peut être bouleversée. Dans cette idée d’expérimentation ils assument le fait que certaines tentatives ou modes de fonctionnement ne sont pas parfaits. L’un des problèmes visé est celui du système d’ « institutions inclusives » qui est mis en place par le PYD dans le nord de la Syrie, où la place n’a pas été laissée aux groupes révolutionnaires qui ne partageaient pas la ligne du partie. Ce qu’il faut savoir, c’est que la rébellion syrienne a été fortement influencée par la propagande turque au sein de laquelle le PKK s’apparentait à un allié du régime, qu’il réprimait les manifestations, que ce n’était pas des bons musulmans etc. Et cela a très bien marché. Initialement le PKK avaient proposé aux autres forces qui se battaient contre le régime, de se battre ensemble si celles-ci reconnaissaient simplement leur autonomie. Elles ont refusé à quelques exceptions près. La première scission s’est faite sur des bases panarabistes, une sorte de racisme local.Le PYD a conquis des zones où la population était majoritairement arabe et ils ne pouvaient pas imposer le mode de vie kurde. Parfois le système inclusif de ses institutions n’a pas fonctionné et les populations locales ont refusé de se rallier aux YPG par exemple. Parfois ils ont gagné l’estime de la population. Sans l’aide des kurdes par exemple les chrétiens de certaines régions se seraient fait massacrer. Ils sont intervenus aussi auprès des yézidis. Ils ont comme ça gagner la légitimité de population de non-kurde. Certains bataillons de l’ASL également se rallient au PYD pour ne pas se faire écraser par Daesh et la chariah.