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Projet d’autoroute A133-A134 : La biodiversité abandonnée par l’État Le projet d'autoroute A133-A134 fait craindre le saccage de milieux naturels uniques, jusque là préservés.

Les coteaux calcaires : un milieu naturel rare et fragile

Parmi les 516 hectares de terres qui seraient engloutis par le projet d’autoroute A133-A134, quelques 146 hectares concernent des espaces naturels ou boisés. Et outre la forêt qui fournit au reste du vivant son oxygène tout en stockant du carbone, il y a parmi tout cela une dizaine hectares d’un type de milieu naturel particulièrement précieux en Normandie : les coteaux calcaires.


Le coteau calcaire de Saint-Léger-du-Bourg-Denis, 21 hectares de pelouses très sèches abritant une faune et une flore exceptionnelle.

Cet habitat naturel présente des conditions assez extrêmes en terme de sécheresse du sol, et généralement une exposition au Sud qui favorise l’expression d’une flore et d’une faune aux affinités méditerranéennes. On compte parmi la faune et la flore de ces coteaux le Damier de la Succise (Euphydrias aurinia), un papillon protégé au niveau européen, ou encore le Muscardin (Mus muscardinus), qui a été observé sur le bord du tracé de l’autoroute, et bien évidemment la fameuse Violette de Rouen.


Le Damier de la Succise (Euphydrias aurinia), menacé par la disparition de son habitat, et protégé au titre de la Directive « Habitat-Faune-Flore ».

Sur les centaines d’espèces qui habitent ces coteaux, trois grandes menaces pèsent :

  • La destruction et la fragmentation de leur habitat naturel (directe dans le cas du projet d’autoroute) ;
  • Le dérèglement climatique (indirectement induit par l’augmentation du trafic routier) ;
  • L’embroussaillement par la dynamique naturelle de la végétation.

En effet, cette dernière menace, assez méconnue, est généralement maîtrisée par une gestion appropriée de ces milieux naturels (pâturage, fauche,…) qui empêche la disparition des pelouses au profit de milieux dits plus « fermés » (fourrés, forêt). Les herbivores sauvages se faisant trop rares, on voit donc souvent ces coteaux pâturés par des troupeaux dans le cadre d’une gestion écologique par des structures telles que le Conservatoire d’espaces naturels.

Une biodiversité abandonnée, en prévision de sa destruction… ou de sa restauration ?

En 2012, le projet d’autoroutes A133-A134 avait été temporairement abandonné, en raison notamment des menaces qu’il faisait porter sur une espèce végétale emblématique des coteaux calcaires de la vallée de la Seine, et déjà en voie d’extinction : la Violette de Rouen (ci-dessous). Aujourd’hui, les promoteurs de ce nouvel étalage de bitume ont revu leur copie en prétendant cette fois-ci « compenser » les impacts prévus sur la faune et la flore, et notamment sur les 10 ha de coteaux calcaires qui seraient directement détruits par le projet[1].


La Violette de Rouen (Viola hispida), l’espèce en danger critique d’extinction, menacée par le tracé initial du « contournement Est »

Mais ces belles intentions ne sont pas si simples à mettre en place. D’une part, les « compensations des impacts environnementaux », telles que mises en place dans les faits, sont tout à fait inefficaces, voire franchement contraires à la loi. Alors que la compensation a pour objectifs de recréer des milieux équivalents à ceux détruits (ce qui est déjà difficilement envisageable en écologie), les porteurs de projets se contentent d’en trouver un similaire, déjà existant. Petit tour de passe-passe qui a récemment été dénoncé[2]. Pour l’A133-A134, on ne s’étonne donc pas que ce soit la stratégie, déplorable, retenue par les aménageurs.

Mais, d’autre part, on assiste ici à un scandale supplémentaire : la stratégie de compensation des impacts, déjà mise en place par la SAFER[3] et la DREAL[4], laisse volontairement à l’abandon 159 hectares de coteaux calcaires, qui se dégradent d’année en année, faute de gestion conservatoire.

A quoi jouent donc la DREAL et la SAFER ?

En effet, conformément à son rôle de protection/gestion du foncier, la SAFER a acquis près de 159 hectares de coteaux calcaires sur les communes d’Amfreville-sous-les-Monts et Vatteville, dans l’Eure. Sur ces 159 hectares subsiste une des dernières populations de Violette de Rouen, de Biscutelle de Neustrie et Damier de la Succise (deuxième photo). Cette acquisition a pour objectif d’utiliser ces espaces pour servir de compensation à ceux qui doivent être détruits par le projet d’autoroute, notamment sur la commune d’Alizay. Une stratégie qui serait contraire à la loi, puisque les milieux sont déjà en bon état écologique, mais surtout une stratégie qui, au nom d’une possible compensation de la destruction de 10 ha de coteaux calcaire, laisse se dégrader 159 autres hectares ! La doctrine de compensation des espaces naturels, qui a déjà prouvé son inefficacité à éviter la disparition des populations animales et végétales, engendre ainsi de nouveaux effets pervers, et va à l’encontre des principes du droit de l’environnement.


Au premier plan, une pelouse calcicole à orchidées. Au second plan, une végétation de fourrés. A l’arrière plan, une végétation forestière. C’est au premier plan que la biodiversité est la plus importante.

En attendant qu’ils puissent servir les bétonneurs professionnels et élus, ces hectares se voient privés de gestion conservatoire depuis plusieurs années… au grand dam des associations de protection de l’environnement qui ne demandent qu’à intervenir. Car nous parlons bien ici d’un milieu naturel particulièrement riche en biodiversité, patrimonial et protégé à l’échelle européenne, et accueillant parmi les dernières stations d’espèces végétales en voie de disparition. Un milieu pour lequel la France a des obligations vis-à-vis de l’Europe en terme de conservation des espèces, et qui pourrait déjà bénéficier d’une gestion par le Conservatoire d’espaces naturels à l’aide de fonds européens Natura 2000. Mais pour les besoin de « compensation » d’un projet autoroutier, on laisse sciemment un site se dégrader, des habitats rares se refermer, des espèces protégées disparaître…

[1]Ministère de l’écologie, du développement durable, des transports et du logement, Doctrine relative à la séquence éviter, réduire compenser les impacts sur le milieu naturel, 2012.

[2]Cf. conclusions de l’étude du Muséum National d’Histoire Naturelle avec AgroPariTech, parue en 42019 : M. Weissgerber, S. Roturier, R. Julliard, F. Guillet, « Biodiversity offsetting: Certinty of the net loss but uncertainty of the net gain », Biological Conservation, 237 (sep. 2019), p. 200-208. https://doi.org/10.1016/j.biocon.2019.06.036

[3]Société d’aménagement foncier et d’établissement rural.

[4]Direction régional de l’environnement, de l’aménagement et du logement.