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« Quand la grève nous balafre, c’est de la haute couture. » Un mois de grève à Caen.

Des grévistes non-encartés caennais nous envoie ce (long) récit d’un mois de mouvement contre la réforme des retraites à Caen ! Si tu veux tout savoir sur l’agitation dans le Calvados, alors lance-toi !

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Retour sur le 05 Décembre 2019 qui laisse déjà entrevoir, à Caen, les reconfigurations d’une lutte en cours.

Débordant logiquement les effets d’annonce des centrales syndicales (tout le monde squattant les starting-blocks du z’beul depuis Décembre 2018), ce mouvement signe la mise en bière de toutes les catégories « politiques » depuis longtemps éculées, mais dont l’ombre et les échecs (aussi bien théoriques que pratiques) n’en finissent pas de nous plomber, depuis 2006, salement l’ambiance : partis, syndicats, « middle », etc.

Rendez-vous à la gare, il est 11H. Le tiéquar est blindé. Les « professionnels » et « représentants » habituels de la « bagarre » sont toka. On en jauge rapidement le nombre : on se retrouve à 20 000 / 25 000 prêt-e-s à en découdre (bon, ok … qui ne sont pas très content-e-s) ; la pref’ en attend 5 fois moins.

Le « go » est lancé vers 11H30 (direction le centre / pref’ / hyper-centre / port, etc.). Les premiers cent mètres sont marqués d’un premier « couac » : la responsable « sécu’ » du centre commercial des Rives de l’Orne et ses chiens de garde veulent nous embarquer 2 mômes qui décorent oklm leur terrasse. C’est l’occasion ou jamais pour eux de (se) « faire justice » … En gros de rompre avec la monotonie ambiante (et quotidienne) du mouroir qui les emploie ; c’est évidemment sans compter avec la hargne de vieux syndicalistes, décongelés pour l’occasion et témoins de la scène, qui, se rappelant au bon souvenir de 95, tirent la jeunesse de ce guet-apens ; non sans finir par se chamailler verbalement avec Marie Pervenche.

Aussitôt l’affaire réglée que l’on reprend la route et … puis … c’est à peu près tout …. On ne te refait pas le match ; tout le monde en tire partout, à l’époque, les mêmes conclusions : putain, qu’est-ce que l’on se fait chier bordel !

Indépendamment, des cortèges syndicaux « saucisses – merguez » qui nous chantent, ou toussotent (mal), depuis 30 ans que « ça va péter » (avec leur putain de partage des « richesses » qu’on s’en balek’ grave), le « cortège de tête » ou du « middle » joue, lui-aussi, les traîne-savates ; pas faute d’avoir recyclé pourtant, et pour l’occaz’, de bonne vieilles méthodes éprouvées pendant le mouvement chemino-t-es : un joli dragon home made faits de chariots et recouverts de tissus colorés permettant d’insuffler un rythme au « cortège », d’y rallier l’ensemble des « âmes perdues », de fournir à qui le « souhaite » un « centre logistique » ambulant. Un petit paquet de personnes trainent, masquées, autour ; d’autres s’échappent grapher, ici et là, « Tout brûle », « Le Chili montre la voie », « Retraite à 18 ans », etc. ; bref, cool sur le papier, mais la sauce ne prend pas (constat majoritairement partagé). Le cortège se fait aussi clairsemé que l’implantation capillaire de nos deux clasheurs français préférés (#teamB2O). Pas ou peu de keufs sur le trajet, 25 000 âmes présentes … et personne pour nous transformer en dinguerie cette baraque à frites… Bref, le XV de Caen, pourtant en force, galère à concrétiser l’essai. Et ce n’est pas le rituel d’un affrontement avec les FDO de fin de manif’, non moins poussif, qui nous change la donne.

Même si tu te persuades « qu’il suffit d’une étincelle », tu sais bien que les cartes sont depuis longtemps rebattues : en bon-ne-s flemmard-e-s, on est tout-e-s retombé-e-s seulement, pour cette première, pleine gueule dans nos vieilles habitudes, folklores et travers. L’AG appelée par l’intersyndicale, et tenue dans la foulée à la MDP, en confirme le constat : deux (tentatives de) re-formations bureaucratiques – « militante » et syndicale – finissent par s’y tirer la bourre, laissant, au milieu, un groupe de GJ en arbitrer (viteuf) les chamailleries et/ou (con)sidérations narcissiques. On y reste un quart-temps voir ce que ça (ne) donne (rien), avant de zapper sur le centre-ville où certain-e-s gilet-jauneront jusqu’à tard dans la soirée.

Pas besoin de rapports détaillés des manifs suivantes. Certain-e-s pigent très vite que les « catégories » que tout le monde (re)tend mécaniquement à invoquer (pour se rassurer ? « représenter »?) sont dorénavant caduques. Il n’y a (déjà) plus de « syndicats », d’avant-garde « militantes », ou de think tank radicaux, ou réformistes, de seconde zone qui driveraient ce qui germe, nationalement sur le terrain, depuis des années. Si leurs frontières (ou tranchées) commencent, pour certaines, tout juste à se déliter (ou se reboucher), il est clair, pour d’autres, que ces formes d’organisation ne tiennent plus que par leurs « représentations » d’une pratique, que les bases combatives ont, consciemment ou non, depuis longtemps foulées au pied.

Aussitôt ce premier échec digéré que certaines personnes décident alors de faire chauffer leur 06 afin de réunir, pour le second round de l’octogone national, celles et ceux qui mouillent, depuis 2018 tous les samedis, le maillot sans jamais faillir : les premier-e-s listé-e-s sont évidemment les GJ, avec qui certain-e-s ici trainent depuis l’ouverture de la MDP, les ami-e-s de la section SUD Calvados qui taffent toujours à filer de quoi mettre le feu aux poudres, la KIC (où coord’ des intermittent-e-s locale qui tient putain d’bien la rue depuis 2016), les artistes, des jeunes déter’, les électrons libres d’un « milieu » que les AG chroniques (souvent stériles) finissent par empailler, etc.
Une répétition se tient entre temps (le Samedi 07) et réunit 2000 personnes. Bien que plus tendues, on continue de les sentir sur la réserve. Un round d’observation plus tard, et l’hyper-centre investi, la motivation commence à gagner gentiment les rangs : ou l’intuition généralement partagée que tout doive se jouer ici, et non devant les 4 murs vides de la pref’ « symbolisant, aux yeux des manifestants, l’État, ce grand satan » (dixit une source préfectorale). Aussitôt la balade officielle finie qu’une partie du cortège en réinvestit les artères, initiant une manif’ sauvage durant laquelle fleurissent une action à la mémoire de Steve (prenant, une fois de plus, la fontaine du Bd Leclerc pour cible), quelques tags et blocages, pour finir en affrontements asymétriques avec les FDO, qui interviennent modérément pour éviter de bordéliser plus encore le sanctuaire (et vitrine) de la ville : va distinguer le chaland du manifestant, c’est mission « robocop » impossible (ils se défouleront plus tard, seulement, sur les « restes » d’un cortège ayant fui l’hyper-centre, vers les symboles vides du pouvoir … comme pour « matraquer le coup »).

On attaque donc le 10.12 avec ce feeling. 20 000 personnes au départ pour le match retour. La tension est montée d’un cran. L’idée de cortège « autonome » (anarchique) réunissant « un peu de tout » semble avoir conquis pas mal de monde : les actions qui s’y mènent (tag’ sur les murs, banques, DAB, etc., jets de projectiles, bombes de peintures, affichage sauvage, etc.) témoignent d’une confiance et déter boostées par une masse faisant définitivement corps. Ce ne sont pas les trois RT, riper comme trois gwers perdus au centre du « Grand Paris », qui changent la donne ; on nous confirmera la stratégie de la pref’ : pas d’intervention des FDO pendant la balade officielle vu le monde présent, c’est aux syndicats d’assurer l’ordre. Elle pointe ainsi les deux nerfs de la guerre en cours : le rapport de force qu’ils ne peuvent test’ (à un certain niveau) et le rôle de soupape nécessairement concédé aux syndicats pour maitriser les pulsions « populaires ». Aussitôt ce dernier conjuré, et le premier maintenu, que l’épilogue se dessine favorablement pour le mouvement ; nous n’y sommes, à l’époque, pas (tout à fait) encore.

Arrivé-e-s à la pref’, rebelote : Les centrales sonnent la fin de la récré, pendant qu’ailleurs les prises de parole s’enchainent visant à motiver l’assemblée pour des arrêts de jeu improvisés. Ça se tâte, ça se mate, ça tâtonne, « on ose, on n’ose pas », et puis … la gilet-jaunition rattrape les plus motivé-e-s (mélangeant syndiqué-e-s, GJ, électrons libres, artistes, etc.) pour une reprise du centre et déambulation anarchique n’ayant de raison qu’elle-même : exister comme « destruction » heureuse au centre tranquille du malheur. Les bases viennent d’être posées

La fin de semaine laisse malheureusement poindre, à l’horizon de nos ambitions, une apathie certaine ; ceci du au manque de communication entre les différents secteurs et collectifs mobilisés d’une part, aux étudiant-e-s ayant depuis le premier jour déserté le champ de bataille de l’autre. On n’en détaille pas maintenant les raisons, mais elles tiennent dans les grandes lignes à :

 

  • la période (des partiels), sacrée, inaliénable ;

 

  • un manque d’intérêt manifeste pour le monde qui s’agite en dehors des amphis aux murs et contenus bien tristes ;

 

  • Une caste professionnelle (des titu’ aux vacataires) ne s’emmerdant (même) plus à jouer (pour la plupart) le petit « agit’ prop’ » de circonstances ; elle assume effectivement le rôle qu’elle y a toujours tenu, ne cédant rien aux sirènes du désastre : « Pointez, écoutez, récitez, dehors il n y a rien à sauver ! »

Manque de liens, manque de relais, manque de poids, le samedi 14, on en tire « live » le constat. 10 fois moins de monde sur le pont. La déception se fait méchamment ressentir. Des camarades sortent de leur manche une dernière carte : un appel visant à réanimer le cadavre du « milieu » afin de peser (un peu) dans le game au prochain round … Résultat : les dissonances théoriques de « la pratique » ont raison de l’initiative. Bien que certain-e-s puissent en déplorer l’issue, le temps n’est pas aux regrets mais à l’espoir que portent celles et ceux qui depuis un an, 6 mois, 10 jours, n’aspirent qu’à (re)faire « communauté ». Qu’importe les galons (militants ou non) quand l’histoire s’écrit par des enfants que l’on ne recense pas. Offrons-nous l’espace et le temps de nous retrouver, de se reconnaître comme « NOUS » !

 

Journée charnière de la mobilisation locale, la manif’ du mardi 17.12 tient donc toutes ses promesses en terme d’échec (relatif) : Ok les bombes sortent, ça repeint les cibles « en vue », … mais le cortège « autonome » est bien moins tendu. Le parcours officiel échoue, quant à lui, en périphérie de l’hyper-centre, les affrontements de fin de manif restent superficiels et freinent le départ en « sauvage » qui sera très vite maîtrisé … À 13H, l’affaire est pliée.

Bref, pas de surprises, peu de regrets ; certaines ont depuis deux jours l’AG inter-pro’ de l’aprem’ dans le viseur. À l’initiative des cheminot-e-s et de SUD Calvados, ça motive du GJ et d’autres à s’y joindre. Le succès « numéraire » des appels nationaux contre-balance vite le ressenti « plan plan » du mouvement : la parole tourne, pas mal de secteurs « représentent » (Cheminot-e-s, éduc-nat’, poste, CHU, etc.), les GJ débriefent, etc … avec cette idée ou nécessité d’implanter la grève dans le temps (court) et le décor ; de faire lien entre semaine et week-end, entre grévistes et non-grévistes, entre les ateliers et la rue.

Les blocages journaliers (reconductibles) au départ des ateliers cheminot-e-s (à 5H du mat’) sont votés, l’enchainement des mobilisations : jeudi, vendredi (« nocturne ») et samedi pareil.  Poussée au cul, mais aussi dans ses retranchements, l’inter-syndicale suivra et soutiendra les décisions de l’inter-pro’.

Si le nombre pèche lors des rassemblements et manifs, 150 (voire 200) personnes (GJ, syndiqué-e-s, travailleuses et travailleurs autonomes, etc.) se relaient, s’agrègent, se rencontrent, se (re)découvrent sur les blocages prenant quotidiennement pour cible les rails du tram (Twisto), de la SNCF, les dépôts de bus (municipaux, départementaux) ou de marchandises (Décathlon, Carrefour Logidis), le CHU (pour soutenir le personnel de santé majoritairement réquisitionné), etc. Indépendamment de leurs succès (plein ou relatifs), c’est aussi l’occasion de confronter la « théorie » au terrain : travailleuses et travailleurs nous font majoritairement part de leur impuissance. La flexibilité du taff’, la réorganisation du bureau comme de l’atelier, une activité hachée menue par l'(opé)rationalisation de la production, leurs temporalités aliénées (pauses comprises), etc. atomisent les salarié-e-s, qui (exception faite des « branches combatives ») ne savent définitivement à quoi, ou qui, s’en remettre pour sauver leur peau. Bref, la config’ disciplinaire de la machinerie capitaliste fait correctement ses preuves ; elle nous oblige à nous débarrasser d’une artillerie obsolète (du moins limitée), et de revoir aussi bien les terrains que les modes d’action pour mener le plus efficacement cette lutte. Heureusement pour nous, les Gilets Jaunes nous ont montré la voie.

On a dépassé depuis longtemps ici les considérations d’un « milieu » (hors sol), dissertant sur le besoin d’une lutte parfaitement « autonome » qui vise – comme toute évanescence bureaucratique – à se passer de tout, … même du prolétariat.

 

Aujourd’hui 05 Janvier, on amorce donc, comme partout, le dernier … marathon, débarrassé-e-s des catégories et pratiques traditionnelles (réactionnaires) du vieux monde politique. C’est pleinement libéré que certain-e-s ici (ami-e-s, connaissances, aperçu-e-s) joueront le coup jusqu’au bout. On a été, honnêtement, trop loin (ou pas assez) pour stopper le train de l’Histoire. Impossible de s’arraisonner à la gare des retraites (même en cas de « victoire »). C’est et sera pour beaucoup (maintenant ou à jamais) la révolution ou rien.

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