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Réflexions sur le mouvement actuel et sur la grève générale comme « arme des travailleurs »

Nous avons trouvé le texte qui suit sur Internet. Nous décidons de le publier parce que nous partageons avec lui une certaine analyse de la situation.

Il y a une combativité et une détermination exemplaire de la part de ceux qui sont en grève depuis plus d’un mois. Nous savons aussi que ce mouvement exprime une colère légitime, un désir de changer radicalement les choses qui rejoint la lutte des gilets jaunes, et qui explique pourquoi ces derniers ce sont aussi jetés dans cette bataille qui était la continuation de la leur.

Mais si la journée de demain sera encore largement suivie, la grève générale ne vient pas. S’il est critiquable en certains points, le texte qui suit a le mérite de se demander pourquoi.

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 » Le mouvement contre les retraites est pris dans une contradiction depuis son début. Le fait qu’il soit porté par les syndicats de la fonction publique (les seuls à pouvoir encore faire grève) qui défendent les régimes spéciaux de leurs adhérents et luttent contre le projet dans son ensemble de ce point de vue-là contribue à rendre crédible le discours gouvernemental sur les corporatismes, et à effacer l’enjeu principal, qui est bien le régime général, alors que le gouvernement cède petit à petit sur certains régimes spéciaux, qu’il sera toujours temps d’aligner plus tard. Le rythme ultra-classique de la grève modèle 1995, imposé par la base, se déroule dans un isolement complet des syndicats de la fonction publique par rapport au reste du monde du travail. La grève des transports n’est au bout du compte qu’un problème logistique, les entreprises et les salariés se sont organisées en mois de 15 jours pour pouvoir continuer à bosser. A Paris, le blocage le plus effectif ne bloque plus grand-chose, dans la mesure où les gens sont près à se lever une ou deux heures plus tôt pour aller bosser. Là aussi, les mieux lotis s’en sortent le mieux : il faut galérer pour aller sur un chantier, là où les petits cadres télétravaillent en survêt de la maison. Il faut bien le dire : ce mouvement est parti pour échouer, comme en 2016, comme en 2018, comme tous les mouvements menés par les syndicats depuis au moins 10 ans, quelle que soit la combativité de la base, cette base étant désormais socialement trop étroite pour impacter la société dans son ensemble. Le reste de la société, justement, semble assister sans hostilité, avec tristesse même, à la fin des mouvements sociaux qui avaient jusqu’ici en France joué le rôle de régulateur social, et s’apprête à contre-cœur, mais avec le sentiment de l’inéluctable, à entrer dans une période purement libérale, dans laquelle on se sait pas encore comment on va bien pouvoir continuer à se bagarrer.

On est aujourd’hui quelques-uns à penser que poser la grève générale comme « arme des travailleurs » sans considération de l’état actuel de la structuration de la force de travail est une erreur théorique qui conduit à des erreurs politiques. Pour le dire clairement, je ne crois pas que quoi que ce soit doive être maintenu comme un principe hors de toute effectivité, ça s’appelle du normativisme. S’il n’y a plus de grève générale, si la classe ouvrière n’apparaît plus comme un bloc uni et homogène, le problème qui se pose n’est pas de savoir comment faire pour qu’il y ait la grève QUAND MÊME et que la classe soit unie QUAND MÊME, mais celle de savoir pourquoi c’est comme ça, si c’est accidentel ou structurel, et en tirer les conclusions qui s’imposent afin de pouvoir agir dans cette réalité-là, au lieu de sans cesse poser des normes répondant à une autre réalité, qui n’existe plus.

Il n’y a pas de grève générale parce que la grève générale n’est plus possible comme jusque dans les années 1970. La question est de savoir pourquoi ça n’est plus possible, et ce qui a changé, et pas de faire comme si ce qui existe était une erreur à corriger. On prend en compte le réel tel qu’il est, parce qu’on est marxistes et communistes, on n’est ni en 1848 ni en 1970, qu’on en tienne compte. Le normativisme ici c’est la gauche et l’extrême-gauche qui battent le tambour comme si on allait rameuter tout le prolétariat et s’étonnent et se désolent au final que « le privé ne suive pas » (ou alors, c’est pire, tentent de se faire croire que le privé y est parce que les raffineries, etc.). On vit une situation historique qui comme toutes les situations est particulière et doit être comprise pour elle-même, et pas avec les lunettes du vieux mouvement ouvrier, qui est mort. »

Texte : Alain Corne

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