Rouen dans la rue #1 est paru lors de la contre-campagne présidentielle 2017. Il est actuellement écoulé mais vous pouvez lire la totalité des articles qui le composent sur notre site.

mag4mag2mag3

EDITO

D’abord organe de coordination rouennais lors du mouvement de contestation qui a suivi la mort de Rémi Fraisse en octobre 2014, Rouen dans la rue s’est lentement transformé pour devenir porte-voix et point d’énonciation d’un mouvement
pluriel et diffus à Rouen et ailleurs.

Les raisons de se scandaliser, de s’organiser et de descendre dans la rue ne
manquent pas. Nous ne cherchons pas à produire de l’indignation sur les réseaux sociaux. Nous tâchons plutôt de retranscrire l’état d’un monde qui arrive à bout de souffle. Si nous utilisons l’outil facebook c’est qu’il est devenu lui aussi, aux côtés des chaînes télévisées, un canal privilégié pour la propagande ennemie comme pour la bêtise la plus plate. Nous essayons, tant bien que mal, de nous faire une place entre les théories complotistes et les vidéos de chats.

Nous tentons aussi de rendre lisible une autre réalité que celle de la misère politique et affective capitaliste. Celle des multiples gestes de résistances, des mouvements et des luttes qui se déploient partout et tout le temps. Une réalité où s’exprime le désir d’en finir avec la manière dont ce monde est agencé, gouverné et ruiné. Ces expériences ne forment pas seulement des mouvements « d’opposition », ils portent aussi avec eux le présage d’une vie meilleure. La ZAD de Notre-Dame-Des-Landes, partie d’une simple opposition à un projet d’aéroport, a pris des airs de Commune, formant une zone de sécession s’émancipant de l’économie et de la police, au sein même de la République
Française. « La ZAD, toujours en grève de la France. »

Nous croyons aussi avoir vu apparaître au sein des multiples défilés qui fleurirent en ce joyeux printemps 2016 contre la loi « travaille ! », quelque chose comme l’expression
du désir non seulement d’en finir avec une loi et son monde, mais aussi de tenter quelque chose de nouveau. Nous avons vu naître, autant dans les cortèges de tête que sur les blocages ou les occupations, ce que le gouvernement cherche sans cesse à contenir : la rencontre, le bouleversement et le courage. Il faut découvrir comment il serait possible de vivre des lendemains qui soient dignes d’un si beau début, de faire que ces moments d’exception durent toujours.

Ce mouvement aura aussi été l’expression du rejet de la politique classique en tant que telle. Le nombre de permanences du Parti Socialiste saccagées en atteste. Ici à Rouen, le local du PS mais aussi celui des Républicains et du FN en ont fait les frais. Des gestes simples mais révélateurs d’un sentiment largement partagé : « Cassez-vous ! » C’est la notion même de représentativité qui est entrée en crise. Le taux d’abstention  et le nombre de votes « pour le moins pire » sont des phénomènes croissants. À gauche comme à droite, nous assistons à un énorme défouloir raciste, sécuritaire et nihiliste. Les élections à venir, sensées être le point d’orgue de la vie politique française, et le vote son geste ultime, sont d’ores et déjà décrédibilisées par les mises en examens et les annulations de meetings menacés par d’éventuels « débordements » et autres « farine party ».

« 62 % des Français de 18 à 35 ans se disent prêts à participer à un grand mouvement de révolte dans les prochains mois. » (Centre de recherches politiques de Sciences Po via BFMtv)

L’abstention ne constitue pas à elle seule un acte politique pertinent. Mais alors, « qu’est ce que vous proposez ? » Question difficile, et mal po-sée. Nous ne prétendons pas détenir le programme qui sauverait le monde. En revanche, nous pensons que les élections sont une cible évidente et il nous semble juste de faire éclater le scandale politique ambiant. Là où il sera possible d’aller entarter Fillon ou Macron, ou de zbeulifier une ville dans laquelle se tient un meeting de Lepen ou Mélanchon, nous le ferons. Il reste à toute cette frange d’insatisfaits, d’abstentionnistes, de déter’, d’ingouvernables la nécessité de s’agréger. Pour commencer nous nous donnons rendez-vous le soir du premier tour dans la rue. Allons fracturer l’impasse électorale et rendre visible l’existence d’autres voies.

Continuons le début.

Par ailleurs, cette contre-campagne n’aura aucune portée si elle n’est pas accompagnée d’un geste d’affirmation. Il nous faut dessiner les contours de ce que serait une autre perspective, une autre organisation de la vie et de la ville, de nos rapports, de nos échanges, et commencer/continuer à la construire. Des exemples historiques ou actuels nous donnent des pistes. En 68 à Nantes, au moment du pic d’intensité de la lutte, la ville était aux mains des grévistes et des insurgés. Les comités de grève ne pensaient pas seulement comment tout bloquer, mais aussi comment ravitailler, comment continuer à vivre en l’absence et contre le pouvoir étatique. En Italie, entre 68 et le début des années 80, les manifestations ouvrières et étudiantes, les occupations d’usines, les grèves de loyers dans des quartiers entiers se mêlaient à un dense mouvement contre-culturel transformant le quotidien à base de radios libres, de squats, d’expériences collectives et d’auto-réductions. Actuellement au Rojava (Kurdistan syrien), les révolutionnaires kurdes bâtissent leurs fermes, leurs écoles, leurs lieux de soin, leurs manières de prendre les décisions entre communes tout en tenant à distance le régime Syrien, Turque, et en repoussant l’État Islamique.

La question actuellement n’est pas de savoir s’il faut aller voter, militer pour
telle ou telle organisation, ou participer à tel ou tel rassemblement. Il s’agit plutôt de relayer, rencontrer, attribuer sa confiance, construire et soutenir le mouvement d’insubordination qui gronde actuellement en France. A partir de ce que nous faisons, là où nous sommes. Un quartier qui ne reste pas indifférent à la mort d’un des siens tué par la police, un agriculteur qui héberge illégalement des migrants, des groupes
qui prennent au sérieux la question de l’autonomie politique et matérielle, un
travailleur amorçant une grève sauvage dans son secteur, une contestation
qui se prolonge pendant des mois : il faut renforcer et faire de la place à tous
ces gestes de refus quotidiens qui parsèment le territoire en devenant toujours plus ingouvernables. En d’autres termes, il nous faut tisser un dense et large maillage de forces autonomes, de syndicalistes déterminés, de lycéens ou d’étudiants révoltés, de zonards de bars et de quartiers, de paysans partisans, et de toutes les autres bonnes âmes qui attendent que quelque chose se lève.

Likez Rouen dans la rue
.