Premier jour

Une poignée d’entre nous seulement sommes cloîtrés depuis plus de 48 heures dans cette énorme bâtisse désaffectée. Le temps de barricader les accès, rétablir l’eau et l’électricité, mais surtout de découvrir l’immensité des possibilités que nous offrent l’ancien immeuble de 3 niveaux des services de la navigation sur la seine. On le devinait depuis l’extérieur : son amphi-théâtre, ancienne salle de bourse maritime, est énorme. Il sent évidemment le renfermé, les banquettes sont retapissées de moisissure, mais l’espace est parfait, autant pour discuter, chiller ou faire la fête.

IMG_6416
Photo : Léo Moinet

On commence à tout nettoyer et tout redécorer. Des ballons gonflables dorés en forme de lettres sont suspendues au-dessus de la porte principale et révèlent les maîtres des lieux : S-U-R-6-I-S-S-E-M-E-N-T (oui, les G étaient en rupture de stock). Les affiches d’appel à l’événement qui recouvraient déjà une partie de la ville sont aussi accrochées aux côtés de vieilles affiches historiques de l’Unef ou des jeunesses communistes (pour la blague ? pour brouiller les pistes ? on n’a toujours pas tranché !). Le tout, en imaginant déjà les centaines de personnes répondant à l’appel du Surgissement qui allaient découvrir d’un coup d’un seul, au détour de la manif du 1er mai, le fameux lieu secret !

Mardi vers 10h, la pression monte. Depuis nos loges de 1er choix pour les 24h moto nautiques, les bateaux hurlent autour de nous. De nombreux promeneurs et photographes rôdent déjà autour du 71 avenue Jacques Chastellain. Nous nous faisons discrets. Les forces de l’ordre, bien évidemment au courant de l’initiative, n’ont semble-t-il toujours pas compris où nous nous apprêtons à surgir. On apprend que des fourgons sont disposés devant le Melville (ancien cinéma désaffecté) et quelques-uns devant l’Église Saint-Nicaise occupée lors du mouvement contre la loi travail en 2016. Et cela nous fait bien rire.

Tout est prêt pour le passage de la manifestation juste devant nos fenêtres: nous ne sommes que 6 pour déployer simultanément plusieurs grandes banderoles, allumer fumigènes et feux d’artifice, lancer la sono et éventuellement tenir les barricades si nécessaire. Un policier assigné à la circulation juste devant la bâtisse ne nous a toujours pas vu. On rit d’avance à l’idée que celui-ci se fera tirer les oreilles de n’avoir rien remarqué, juste sous son nez.

DbInJUNWkAEN4VG

Nous sommes stressés, excités, on attend ça depuis des semaines. C’est NOTRE moment : on se roule par terre d’impatience. Ça y est ! Le cortège démarre. Il n’a pas l’air super-fourni, environ 500 personnes, mais on aperçoit nos camarades en tête avec l’étandard Surgissement et c’est tout ce qui nous importe aujourd’hui. Ils approchent. On attend vraiment que les scooters et voitures de police ouvrant le cortège dépassent la voix d’accès à l’île Lacroix, qu’ils ne puissent pas faire demi-tour. Go ! On ouvre les fenêtres, on déploie les banderoles – non sans difficulté -, on craque nos torches, la musique démarre et les premiers cris de joie se font entendre depuis le cortège. Ils sont plus d’une centaine à bifurquer vers le lieu ! Les policiers n’en reviennent pas et s’agitent dans des gestes incompréhensibles, hurlant dans leurs talkie-walkies. L’un d’entre nous descend ouvrir les portes principales de l’amphi et le cortège s’engouffre à l’intérieur. Enfin, NOUS AVONS SURGI.

image_content_23622885_20180502214630

Il n’aura pas fallu attendre très longtemps pour voir débarquer sur le pont Corneille les dizaines de fourgons de police. On barricade en vitesse et toute sortie est définitive, c’est le moment pour les occupants de choisir : rester ou sortir nous soutenir depuis l’extérieur. On est plus de 70 à s’enfermer à l’intérieur. Dehors, les soutiens, les spectateurs de 24h moto-nautiques et les curieux qui reviennent de la manifestation forment une présence oppressante pour les forces de l’ordre venues nous déloger. Ces derniers s’aperçoivent rapidement que des mesures légales à l’aide d’un huissier ont été prises, qu’aucune dégradation ni flagrant délit ne justifie une évacuation qui, en revanche, les forcerait à commettre une effraction à la vue de tous.

Pendant quelques heures de siège, on leur met la pression, on crie haut et fort l’illégalité d’une éventuelle intervention. Ça grouille de partout dans le bâtiment, pour découvrir toutes les pièces, barricader, se rencontrer. On se fait ravitailler par la fenêtre à l’aide d’un seau et d’une poulie improvisée. Des pintes fraîchement servies de la buvette des 24h et les sandwichs merguez encore chauds du barbecue improvisé par les soutiens nous rassasient.

Une « assiégée générale » s’improvise. Depuis l’intérieur, un point sur la situation est scandé au micro et nous invitons les gens restés à l’extérieur à se réunir tout comme nous et à discuter de la suite, de l’hypothèse d’une expulsion, de comment on se retrouve. Alors que les discussions battent leur plein, les policiers foutent le camp. Cries de joie et réunification !

L’assemblée de lutte se tient enfin, même si les flics, frustrés, n’ont pas oublier de nous priver d’électricité avant de partir. Mais c’était sans compter sans une certaine capacité d’auto-organisation et d’énergie libérées par Surgissement : certains amènent des générateurs, d’autres agencent le lieu pour la tenue du premier concert. La soirée a bien lieu. Elle est folle, bondée, ivre, joyeuse.

Deuxième jour

Les pensées sont confuses ce matin. L’euphorie du 1er mai nous a fait boire plus que de raison, mais ce mal de tête-ci, il en valait bien la peine. Les souvenirs de la veille reviennent en à-coups et viennent chasser la possible mauvaise humeur de la gueule de bois. Nous l’avons fait, le lieu est à nous, Surgissement n’est plus seulement une campagne de communication de fou, c’est une composition qui ouvre des tas d’opportunités, et qui a emporté les foules. On se retrouve, on mange ce qui nous passe sous la main pour reprendre des forces, on s’étreint, on cherche à rassembler tous nos souvenirs de la veille. Cette journée dense, imposante, qui est venu sonner le début d’un été grandiloquent. Chacun vient raconter son anecdote préférée, la tête du commissaire choqué du surgissement, l’émotion à 23h00 quand l’amphithéâtre était noir de monde pour le troisième concert, la ronde des camarades se laissant porter par l’excellent choix musical du DJ un peu plus tard. On rigole en parlant du sosie d’un ami, on se moque, on raconte chaque détail pour inscrire dans le réel un ensemble d’images qui ont déjà filées à une vitesse folle.

Les plus motivés s’activent, les yeux encore gonflés. Ramasser les mégots, jeter les gobelets, nettoyer le sol des preuves d’une ivresse partagée. En somme, on se prépare à recommencer. La fatigue est contenue, l’excitation reprend le dessus. Tout le monde revient avec du café et des idées. Une Assemblée Générale s’organise en milieu d’après-midi. Un tableau de roulement voit le jour, des gens sont appelés à tenir le lieu la nuit, d’autres à les relayer le matin, d’autres encore à servir des bières pendant les concerts… Le matériel est prêté, une énième soirée se rajoute au programme, des règles de vie en commun s’élaborent, des esquisses de commissions apparaissent. Le temps file, et nous appartient. On dresse une salle de cinéma dans une arrière salle, et la projection des courts-métrages consacrés à mai 68 se lance. On sort la tireuse, un autre concert a lieu ce soir.

IMG_6521
Photo : Léo Moinet

Le lieu vit au rythme des allées et venues, des retrouvailles, des bonnes surprises. On pourrait presque croire que tout Rouen y a déjà mis un pied. On raconte la désormais nouvelle Histoire du lieu, encore et encore, les flics, les 48h à y dormir, les cadenas, les groupes électrogènes. A mesure qu’on répète, le lieu redevient vivant, de sa seconde vie qu’on lui a donné, tout le monde en a conscience. La deuxième soirée de Surgissement se veut plus calme, plus familiale presque. On y vient se poser sur une des énormes banquettes,on boit une bière fraîche en écoutant les groupes. L’amphi est rempli d’une foule attentive, déjà presque habituée. Les concerts terminés, on range grossièrement, on ferme la grille et les quelques courageux auto-désignés retrouvent les matelas de fortune dans la désormais mythique « salle dodo ».

Troisième jour

La logistique semble rodée aujourd’hui. La relève vient avec du café pour ceux qui ont passé la nuit sur le lieu, le ménage s’auto-organise, et Surgissement révèle ses réalités sous-jacentes, qui dépassent le programme dense du mois de mai. Ouvrir un lieu pour s’y organiser et expérimenter la vie en commun, pour vivre ce laps de temps hors du commun, redéfinir ce qui compte. On comprend que le 71 avenue Chastellain répond à une attente presque informulée, latente. C’est presque naturellement qu’on découvre de nouvelles têtes, pleines de motivation, d’attentes et d’envies. Ça ne s’arrête plus de fulminer.

Cette journée se veut plus calme que les deux précédentes, afin de se reposer et de participer à deux discussions intéressantes. A 15h00, on s’exprime sur la Fac et ses réalités actuelles mises en perspectives avec des luttes passées. On profite de la présence des vieux du mouvement contre le CPE pour en apprendre un peu plus sur l’organisation qui était de mise à cette époque presque archaïque pour les plus jeunes d’entre nous. On se réjouit des rencontres, des comparaisons, des frontières qui sautent entre les mondes individualisés qu’on nous impose. Et puis on enchaîne avec des nouvelles de la ZAD, les expulsions menées le mois dernier, celles à venir. Un camarade vivant sur zone nous raconte sa réalité, répond aux questions des étudiants en grèves qui approfondissent l’histoire d’une autre lutte.

Le soleil nous a rejoint, la presque-île nous tend presque les bras. Les conversations continuent sur l’herbe, à l’entrée du bâtiment ; on y boit du cidre ramené par les copains, on parle de la suite. On découvre aussi qu’un petit génie s’est glissé parmi nous : un mac-gyver a surgi et semble être en capacité de remettre l’électricité dans ce grand bâtiment. Il maîtrise son sujet, creuse, perce, rafistole. Un groupe fait diversion, pendant qu’il démonte un lampadaire. Personne ne comprend ce qu’il fait, mais tout le monde sait qu’il va y arriver.

Vers 21h00, on claque les portes, et les élus du troisième soir s’enferment à l’intérieur, mangent ensemble, et vont se coucher sereins, sans savoir qu’ils seront les derniers à dormir sur place…

Quatrième jour

Vendredi. Quatrième jour d’occupation et programme très chargé. Deux discussions et une Technopolis #2, on s’attend à beaucoup de monde. Les nantais sont là pour leur présentation sur la mai 68, et François Cusset ne devrait pas tarder pour parler violence. C’est malheureusement cette dernière qui viendra écourter l’aventure.

Il est 14h30 et on reçoit un coup de fil : des flics en civil, brassards au bras, ont été vus dans une voiture banalisée sur l’île Lacroix. On ne sait pas ce qu’ils comptent faire, mais par précaution, on rentre. Deuxième appel: la bagnole banalisée se met en travers de la route, bloque la circulation, et des fourgons de police auraient été vues sur le cours Clémenceau. C’est plus clair : ils sont là pour expulser. Dans l’urgence, on extrait du lieu ce qui a le plus de valeur. Au même moment, une huissière nous amène une ordonnance de quitter les lieux immédiatement. Il y aurait eu une audience non-contradictoire (sans aucune possibilité de se défendre avec un avocat) motivée par un « trouble à l’ordre public ». C’est une pure décision politique.

Quelques secondes plus tard, les fourgons se comptent par dizaine, une équipe d’intervention cagoulée sort d’un camion banalisé, le drone est de sortie, des camions de pompiers et un bateau épaulent l’intervention. Les BACeux sont déjà devant la porte. Ils nous demandent de sortir. Pris de court, nous exigeons quelques minutes pour rassembler nos affaires et prévenir la dizaine d’étudiants présents au dernier étage pour leur atelier banderoles. Chose faite, les flics sont déjà à l’intérieur, et nous sommes toujours au dernier étage. Ils débarquent, remontés à bloc, totalement équipés et casqués, matraques en main, mettent un coup sur la porte et le premier ordonne à ses collègues : « Allez, on dégage tout. Toutes les portes fermées, on les défonce ! ».

flic
Photo : Simon Louvet / 76actu

On calme le jeu, nous sommes pas plus d’une dizaine. Une fois dehors, nous essayons de gagner du temps pour rameuter les soutiens et refusons de décliner nos identités. Mais ils commencent à nous extirper un à un. La tension monte, les premières insultes et provocations de leur part fusent. Deux personnes sont contraintes de force à monter dans le fourgon (alors qu’elles allaient finalement décliner leur identité) et se retrouvent violentées à l’abri des regards. L’une a la colonne vertébrale totalement pliée sur l’accoudoir en métal du siège, l’autre qui s’interpose pour l’aider se retrouve étranglée par un mastodonte au crâne rasé.

Finalement deux autres personnes sans pièce d’identité sont amenés au poste pour un contrôle, et sortent rapidement. Le reste du groupe récupère quelques matelas de sol et autres duvets qui ont pu être sauvés, et se dirige vers le pont Corneille. Sous l’ampleur de la répression qui continue sur le pont, certains commencent à répondre. Les flics, qui n’attendaient que ça, ciblent l’un d’entre nous, et se jettent à dix sur lui avec violence. On essaie de s’interposer, on s’accroche, on gueule, ils nous répondent avec des coups de matraque et du gaz lacrymo à bout portant. Deux camarades sont plaqués au sol, genoux sur la nuque, et traînés dans le fourgon. A l’intérieur, on les insulte de « sale gauchisasse » et on leur dit qu’on va « les cramer au lance flamme ». Bonne ambiance. Tout le monde finit par se disperser.

Le groupe encore libre finira par se retrouver, s’organiser, rebondir. Les discussions et la soirée techno se tiendront bien d’autres lieux. Les deux camarades gardés à vue seront libérés le lendemain, l’un avec un contrôle judiciaire, les deux avec un procès d’ici quelques semaines. La suite du programme est maintenu et réserve encore des surprises.