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Tout brûle déjà. Il est trop tard pour rester calme.

Pour l’occasion des grèves et marches pour le climat prévues ce 20 et 21 septembre, la rédaction décide d’apporter sa pièce au débat sur la question écologiste. Ainsi nous publions le texte qui suit, et il fait office d’invitation à un débat sur « Comment sortir de l’impuissance écologiste actuelle ? » prévu le vendredi 8 novembre à 18 au Diable au Corps (100 rue Saint Hilaire, Rouen). Que ceux qui se retrouvent dans ce texte et/ou qui souhaiteraient en débattre viennent !

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Il n’y a pas de fin apocalyptique imminente. Il n’y a pas une falaise noire contre laquelle l’humanité toute entière se heurtera d’un bloc, suite à quoi tout ce qui constituait notre vie redeviendra à l’état de molécules flottantes. Il y a bien, en revanche, un monde qui menace de s’écrouler. Le monde dont il s’agit est celui-là même qui engendre sa propre fin : le monde capitaliste en tant que système particulier basé sur l’économie et l’exploitation du vivant. La fin, elle, n’est pas quantifiable ni datable. Elle est un processus déjà enclenché qui aura des effets variables en fonction des territoires. Sur l’échelle globale, l’extinction de masse, la raréfaction des ressources, couplée à un effritement des structures politiques et sociales, ne sont que les premiers signes de ce processus en cours.

Depuis que ce constat est indéniable, les stratégies des États et des puissances économiques pour gérer la « crise écologique » ne cessent de se reconfigurer. Il y a d’abord les tentatives des pouvoirs en place de se forger une façade écologique, tout en ne cédant rien sur les exigences de croissance. Il y a ensuite, un peu plus conséquent, les projets dits de « transition » vers une économie qui aurait intégré les contraintes écologiques. Indépendamment de la question de savoir si une telle chose est possible, force est de constater que cela ne fait que perpétuer voire d’accroître la même logique capitaliste (nous n’avons jamais consommé autant de charbon qu’en 2019), intégrant en plus les énergies renouvelables et la géo-ingénierie comme nouveaux secteurs de marchés, autant dire de nouvelles sources de profit.

Les pouvoirs en place, ne parvenant pas à infléchir la tendance, sont interpellés par les marches pour le climat qui mobilisent toujours plus. Ces dernières entendent faire pression sur les « décideurs » qui pourraient tenir leurs engagements, en faire plus, plus vite. Si ces tentatives sont motivées par des sentiments certainement très honorables, elles restent profondément naïves. Il ne faudrait pas sous-estimer la radicalisation qu’entreprend déjà « ceux d’en haut », qui disposent d’informations solidement étayées sur l’intrication des processus naturels et sociaux dont l’accélération nous menace. Ces hommes et femmes se préparent et n’hésiteront pas devant les injustices et les crimes de masse pour confisquer les derniers systèmes vitaux disponibles (transports, énergie, eau potable etc) et conserver leur mode de vie, leurs privilèges, l’ordre inégal des choses sur lequel tout cela repose.

On ne remet pas en doute la bonne foi et les motivations de certains organisateurs de marches pour le climat, mais en l’état, ces dernières désarment toute conflictualité et invisibilisent les responsables du désastre en cours. Certes, ils font « converger » tout le monde ou presque, mais dans un consensus amnésique. Ils cherchent à faire émerger un « mouvement » de transition qui rende « l’écologie » compatible avec l’essentiel de l’ordre économique et politique actuel. Pour les plus têtus d’entre eux, leurs opérations visent à capturer un vivier électoral sincèrement « écolo », tout en restant durablement inoffensif pour les intérêts et pouvoirs économiques qui polluent et détruisent la planète.

Dans ce contexte, les voies praticables d’une perspective écologique sérieuse se situent autre part, et autrement. Déjà, dans cette époque tout aussi tragique que fascinante, des ouragans ravagent des villes entières, des plantes sauvages concurrencent les champs d’OGM, des gilets jaunes pillent la « plus belle avenue du monde », des milliers de jeunes sèchent les cours « pour le climat », et tant d’autres se battent contre la construction de mines, de centres commerciaux, pour la protection des forêts, des espèces et des terres agricoles… Partout, les réactions sauvages, épidermiques ou conscientes des êtres qui ne consentent pas à leur désolation programmée grondent. Avec elles, il s’agit de repenser les contours d’une conflictualité écologique qui nous sortiraient de l’impuissance. Une perspective sérieuse qui chercherait les liaisons possibles entre les luttes ancrées dans la défense de territoires, qui partirait des questions de vie quotidienne et qui appellerait à s’attaquer aux agents du dérèglement climatique global.

Penser, vivre et lutter à partir de la fin imminente d’un monde n’a rien de paradoxale, ni même de nihiliste. Accepter cette projection c’est s’opposer à la tyrannie du présent qui, depuis plus d’un siècle, a refermé tout horizon révolutionnaire. Elle est l’opportunité de nouvelles conceptions du temps et de la lutte. Elle est l’occasion inattendue de déployer une féroce vitalité. Dans cette optique, une voie souhaitable serait celle qui, d’un même geste, précipite la fin du monde capitaliste en limitant ses ultimes ravages, tout en faisant advenir ici et maintenant d’autres mondes qui lui survivront, d’autres relations aux êtres humains et non-humains, non économiques et non destructrices. En d’autres termes, il s’agit indissociablement de vivre et lutter.

Pour que ces envolés parfois abstraites ne restent pas lettres mortes, venez en discuter avec nous le vendredi 8 novembre à 18h au Diable au Corps (100 rue Saint Hilaire, Rouen).

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