Le 26 juillet 2016, moins de deux semaines après le meurtre de masse commis à Nice à l’aide d’un camion-bélier, une attaque a lieu dans l’agglomération rouennaise. Adel Kermiche et Abdel Malik Petitjean, tous deux âgés de 19 ans, pénètrent en plein office dans l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray. Les deux hommes se dirigent vers le prêtre qui officie et lui assènent plusieurs coups de couteau à la gorge. Le Père Jacques Hamel, 85 ans, décède sur place. Un paroissien, Guy Coponet, 86 ans est lui aussi attaqué mais survivra. Les deux assaillants sont abattus lors de l’intervention de la BRI au terme d’une prise d’otages. On retrouvera quelques heures plus tard une vidéo dans laquelle les deux hommes prêtent allégeance à l’État Islamique.

L’événement fait la une des médias nationaux et internationaux : la France a encore été frappée. Une nouvelle attaque dans la série amorcée en janvier 2015. Localement, le choc est énorme. Le Père Hamel est une personnalité importante à Saint-Etienne du Rouvray et est particulièrement connu pour ses dialogues interreligieux. La mairie communiste, elle, s’illustre historiquement par sa mise en place de politiques sociales favorisant la « mixité » et place le « vivre ensemble » en tête de ses priorités. Parce qu’il faut le dire, Saint Etienne du Rouvray n’est pas un « bourg » de « la France profonde », mais bel et bien une ville 30 000 habitants, partie intégrante de l’agglomération rouennaise, connue pour ses quartiers populaires.

Aussi triste et tragique que s’est révélé cet événement (pris dans une période rythmée par d’autres attaques sur le territoire français), il nous semblait important de décrypter comment l’usage médiatico-policier dont il a fait l’objet opère en tant que mécanisme de pouvoir. Quel usage médiatique en est fait ? Comment il justifie et à la fois nourrit l’état d’urgence ? Comment il construit et renforce l’image d’un ennemi intérieur paradoxalement nécessaire à la stabilité du pouvoir en place?

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Etat d’exception & transformation du droit

L’état d’urgence, instauré depuis novembre 2015, intervient dans une situation d’exception où la trame de la vie quotidienne est interrompue : ici une attaque terroriste mais qui aurait bien pu être une catastrophe naturelle ou des émeutes de banlieues. Ce sont des situations où le droit est insuffisant mais l’État se doit d’intervenir afin de protéger sa population. Il se dote alors d’outils : les législations d’exception.

Les mesures policières qui ont suivi l’instauration de l’état d’urgence telles que les perquisitions en tous genres, assignations à résidence et interdictions de manifester n’étaient ni illégales ni vraiment permises par le droit, mais tolérées par un interstice flou entre le droit et ce qui n’était pas (à ce moment là) permis par le droit. Le citoyen lambda n’est pas en mesure de juger telle ou telle intervention de la police comme légale ou non. Elles apparaissent simplement comme réponses « nécessaires » à la situation. De ce fait elles ne provoquent ni indignation ou résistance vraiment massive et rencontrent même une approbation quasi-générale.

Cette zone d’exception du droit, extra-légale, est le paradoxe de la démocratie : on sort de l’état de droit pour le maintenir. Et l’on pourrait énumérer sans fin les situations qui rendraient « nécessaires » une politique d’exception : comme dit plus haut, cela pourrait aller de l’attentat terroriste jusqu’à la catastrophe naturelle d’une ampleur inédite, en passant par la panne énergétique. En réalité, n’importe quelle « crise » pourrait justifier l’état d’exception et si les critères de sa mise en application sont volontairement vagues et imprécis, c’est que le choix de le mettre en application est toujours un choix politique.

« Le remède [l’état d’exception] n’est plus là pour mettre fin à la crise. La crise est au contraire ouverte en vue d’introduire le remède. On parle dorénavant de « crise » à propos de ce que l’on entend restructurer, tout comme on désigne comme « terroristes » ceux que l’on s’apprête à frapper. La « crise des banlieues », en France, en 2005 aura ainsi annoncé la plus grande offensive urbanistique des trente dernières années contre lesdites « banlieues » orchestrée directement par le ministère de l’intérieur. »

Par l’exception, on redéfinit les contours de la « normalité ». L’état d’exception impose. Il construit des clivages, des séparations, des exclusions. Il s’agit pour lui de façonner la vie, créer une nouvelle norme et la faire appliquer. Il renforce la fiction d’une population homogène, il la mobilise (#jesuischarlie), et il la sépare de la menace, de l’ennemi.

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Aujourd’hui en 2018 l’état d’urgence est toujours de vigueur et grand nombre de ses mesures ont été « diluées » dans le droit commun. Il n’a donc rien d’exceptionnel dans la durée. Le droit s’est modifié et couvre dorénavant le flou qui entourait les procédures d’exceptions : il donne des possibilités dérogatoires, des contournements du droit, des suspensions. Sous état d’urgence, ce ne sont plus les juges ou les magistrats spécialement nommés qui ont le pouvoir. C’est le préfet. Il peut assigner, il peut perquisitionner sans contrôle judiciaire. Ceci n’étant que le miroir grossissant d’un phénomène beaucoup plus profond, qui est le pouvoir de plus en plus important donné à l’administration. On est passé d’une justice d’exception judiciaire, du juge, à une justice d’exception policière et administrative, qui a pour objectif d’arrêter, de ficher, de contrôler, d’assigner, de perquisitionner et qui peu à peu, se normalise.

Dans ce contexte, on ne peut pas réclamer un retour à l’état de droit, au vrai, ni taper uniquement sur l’état d’urgence. Il s’agit plutôt de réussir à visibiliser le caractère absolument scandaleux et inacceptable de ces nouveaux mécanismes et de ces nouvelles normes répressives et policières.

L’islamisme radicale ou la construction d’un ennemi intérieur

Toutes les attaques perpétrées sur le territoire français, et avant ça sur les territoires des dites « puissances » occidentales, ont toujours été accompagnées d’un discours visant à définir voir à généraliser sur la nature de l’ennemi : le terroriste. En France, le discours anti-terroriste qui a visé avant tout la population musulmane a trouvé un large écho dans la mesure où il a recyclé, renforcé et donné du crédit au discours islamophobe institué depuis les années 70.

Dans le contexte post-guerre d’Algérie, on traite l’islam d’une manière singulière dans les médias, en la reliant à l’histoire coloniale de la France. On observe dans ces années-là un changement du terme dominant : on passe de « les arabes » à « les musulmans ». On peut expliquer ce phénomène car il coïncide avec le moment où les « étrangers » nord-africains présents sur le territoire font des enfants, qui eux, sont juridiquement français. Ils ne sont ni étrangers ni immigrés. Il s’agit alors de re-désigner cette population pour perpétuer la distinction.

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Dans ces années là et notamment dans les années 80, on construit l’idée que ces populations constituent une « menace » en tant que descendants de barbares, de non-civilisés viciés par l’islam. Il faut donc les civiliser, les intégrer pour « leur bien ». On justifie de ce fait des traitements sociaux-économiques différents. Le discours médiatique dominant va, pendant ces années-là, mener un certain nombre d’offensives contre la population « musulmane » à partir de marqueurs dits « culturels ». Les premières affaires du « voile » vont prendre des airs de « chasses aux sorcières ». On va dénier le caractère intégralement raciste de ces attaques. Et il apparaît de plus en plus évident que le marqueur religieux « musulman » opère plus comme distinction de race que de religion. On assiste donc au remodelage d’un certain nombre de concepts : « musulman » pour dire « arabe », « République » pour dire « La France sans les arabes », « laïcité/intégration » pour pointer l’islam comme menace. Pris dans cette sursaturation du discours, on ne peut évidemment pas parler « objectivement » de l’islam, ou s’en moquer, de la même manière que le catholicisme par exemple.

A la fin des années 80 apparaît pour les premières fois le terme « islamisme ». On a d’abord un usage descriptif pour caractériser des courants politiques du Moyen-Orient à caractère religieux. La révolution iranienne par exemple. Puis il va recouvrir une dimension morale et politique : de l’effondrement du bloc communiste naît la nécessité de redéfinir un nouvel ennemi de la civilisation occidentale. Les talibans, qui ont combattu contre l’invasion de l’URSS en Afghanistan, étaient qualifiés de « freedom fighters » par les médias occidentaux. Ils sont aujourd’hui «Al-Qaïda » ou « djihadistes ». Consécutivement à la chute de l’URSS et à la désintégration de la « menace communiste », un basculement sémantique est opéré par le pouvoir pour ériger une nouvelle figure de l’ennemi.

Se construit alors tout un imaginaire autour de l’ « islamiste », la nouvelle menace, évidemment étroitement liée à la population des quartiers populaires. On a d’abord un « risque islamiste » qui viendrait de l’extérieur par des figures importantes de la « communauté musulmane » puis de l’intérieur, par des individus « radicalisés ».

Rapidement, est « islamiste » ou « potentiellement islamiste » tout ce qui ressemble à n’importe quel « musulman », ou autant dire à n’importe quel « arabe ». D’années en années, on encode des concepts, on opère des glissements et des amalgames. De là on construit l’idée d’une population « musulmane » à risque, homogène, enclavée dans des « zones de non-droit » et autres « territoires perdus de la République ».

Racisme et terreur : une combinaison fonctionnelle

L’expansion triomphante de Daesh au sein de la guerre civile syrienne a généré un attrait considérable pour le djihad. Des milliers de jeunes européens ont pris leur envol pour la Syrie afin de rejoindre le califat. D’autres sont restés et ont mené des attaques dans les métropoles européennes au nom de l’État Islamique. Médiatiquement, peu importe les cas de figure, tout a été expliqué à coup d’ « islam » quand bien même certaines ne disposaient d’aucun bagage théologique.

On peut dire aujourd’hui qu’il n’y a pas de raisons uniques qui ont poussé ces personnes à franchir le pas. On a parfois attribué à ces agissements des causes sociologiques, religieuses ou politiques, et il y a sûrement de tout cela à la fois mais en aucun cas il n’est possible d’identifier une causalité unique. Pour autant, en le présentant comme un « phénomène de société » répondant à une seule loi (l’ « islam », ou encore, le « choc des civilisations »), on a pu, via les mesures d’urgence, frapper de plein fouet la population « musulmane » ou celle considérée comme telle.

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Au moment de l’instauration de l’État d’urgence, 3200 perquisitions ont été déclenchées et ont massivement visé les musulmans. Nombre d’entre eux, peut-être est-il opportun de le préciser, n’avaient absolument aucun rapport ou de lien même éloigné avec une quelconque mosquée ou individu potentiellement radicalisé. Dans ce contexte, la population musulmane se retrouve victime et coupable : elle est à la fois touchée par le message télévisuel du choc et de la peur, mais en retour, elle est directement visée par les mesures répressives, par l’amalgame et les pratiques policières décomplexées.

La difficulté étant que dans cette bataille du discours et de la représentation, il n’y a pas d’adversaire. La figure de « l’islamiste » érigée comme menace ne trouve personne pour s’en défendre ou s’en justifier. Elle ne répond manifestement à aucune réalité palpable. La femme voilée, les jeunes zonards de cage d’escalier ou les habitués de mosquées devraient-ils répondre de cela, s’en justifier ou démontrer qu’ils n’en sont pas ?

Conclusion

Nous avons tenté de clarifier quels mécanismes de pouvoir ont opéré à la suite des différentes attaques menées sur le territoire français au nom de l’État Islamique, dont celle de Saint-Etienne du Rouvray constitue un exemple parmi d’autres. Ces dernières années, et à partir du tournant des attaques de janvier 2015, l’exercice du pouvoir prend toujours plus le pli de l’urgence et de la crise. Même si, dans un premier temps, les mesures visaient le « terrorisme islamique », leur champ d’action s’est considérablement élargi à tout ce qui s’apparente à de « l’opposition politique » : les assignations à résidence pour des militants fichés S lors de la COP21 à Paris, les interdictions de manifester pour tous les éléments un peu trop « actifs » pendant le mouvement « loi travail » en 2016 en sont des exemples.

Ce qu’il faut redouter, c’est la capacité du pouvoir à renouveler sans cesse ses pratiques répressives et leur instauration « nécessaire » au cours des périodes dites « de crise ». Les fantasmes policiers d’hier sont les procédures légales d’aujourd’hui. C’est par exemple le cas de la garde à vue, qui avait toujours été pratiquée mais sans cadre légal, et qui a été instaurée et légalisée pour la première fois sous Vichy, puis qui a été reconduite à la Libération et institutionnalisée ensuite. Les prémices des camps pour fichés S ont déjà été expérimentés en France : en 1994, Charles Pasqua fait incarcérer 20 algériens dans la caserne désaffectée de Folambray sur simple fond de notes blanches les soupçonnant d’appartenir au Front Islamique du Salut (qui n’était pas illégal en soi). Il les exilera par la suite au Burkina Faso et ils resteront assignés à résidence des dizaines d’années durant.

Par l’exercice de ces politiques, on passe outre la forme de la loi, on contourne le débat public, on court-circuite certaines grandes décisions, sous couvert de « nécessité ». On transforme des questions très sensibles en questions très techniques et administratives. Perquisitionner, assigner à résidence, trancher au 49.3 ou gouverner par ordonnances sont les nouvelles normes froides de l’exercice du pouvoir, désormais encadrées par l’état de droit.