Le pangolin est-il à l’origine de la catastrophe actuelle ? Loin des explications simplistes, ce texte enfonce le clou et pointe clairement la responsabilité du système économique global, et en particulier sous son aspect agro-industriel. La récurrence des épidémies est mise en lumière à partir d’une perspective historique plus large. A lire !
En ces temps de pandémie, tout le monde a entendu parler du pangolin. Il paraît que cette apocalypse nous viendrait juste parce qu’un Chinois un peu bizarre aurait dégusté du pangolin!Donc, mettons tous les Chinois au régime MacDo et tout ira bien ? Les choses semblent un peu plus compliquées et nous pouvons sans doute exonérer le petit pangolin de toute responsabilité dans cette affaire. L’agro-business en revanche…
Alors reprenons. N’y a-t-il pas toujours eu des épidémies, des pestes, le choléra, la petite vérole ? Dans la Bible elle-même, le livre du Lévitique (13:45) évoque la distanciation sociale à tenir envers les lépreux : « Le lépreux, atteint de la plaie, portera ses vêtements déchirés, et aura la tête nue ; il se couvrira la barbe, et criera : Impur ! Impur ! ». Est-ce alors une une fatalité naturelle récurrente ? En fait, depuis le début du XXe siècle le nombre d’épidémies a fortement augmenté : la grippe espagnole en 1918-1919 a tué cinq fois plus que les combats de la première guerre mondiale, on peut aussi évoquer le Sida depuis 1981, le SRAS (2002-2003), le virus Ebola en Afrique de l’Ouest (2013-2016), la Grippe A- H1N1 (2009-2010)…Quelque chose s’est passé qui relève de la responsabilité de l’homme et de la modification des éco-systèmes qui résulte de son action.
Une maladie infectieuse se transmet, dans la plupart des cas, d’un animal sauvage à un animal domestique (notamment les animaux d’élevage) qui fait ensuite le « pont » avec les humains. Les espaces particulièrement riches en biodiversité (comme les zones tropicales, par exemple) recèlent un plus grand nombre de souches bactériologiques ou microbiennes, mais elles sont la plupart du temps inactives et peuvent le rester extrêmement longtemps, circulant dans un espace d’équilibre. La réduction de la biodiversité, en bouleversant cet équilibre, favorise la transmission des éléments pathogènes. En outre, des souches stables et non pathogènes peuvent le devenir en changeant d’hôte, lorsqu’un élément extérieur au système en équilibre intervient, c’est-à-dire lorsque l’homme bouleverse ce milieu et y laisse sa marque perturbatrice.
Or, justement, les échanges entre les mondes sauvage et domestique se sont intensifiés de manière continue dans les dernières décennies, favorisant la migration des souches du monde sauvage vers le monde domestique et humain : des espèces qui ne se seraient jamais croisées dans la nature entrent en contact. La destruction de l’habitat sauvage (notamment liée à la déforestation) pousse des animaux sauvages à s’installer au contact d’animaux d’élevage. Ce fut par exemple le cas pour le virus Nipah (identifié pour la première fois en Malaisie en 1998) : une chauve-souris, à l’habitat de laquelle on avait substitué des champs d’huile de palme et des élevages massifs de porcs, avait transmis le virus à un porc, qui lui-même l’avait transmis à un fermier. Dans le cas du Covid-19, la chauve-souris semble également en cause, mais l’animal domestique faisant « pont » n’est peut-être pas le pangolin, finalement.
Le nombre d’animaux d’élevage a explosé au cours du XXe siècle, dans un monde de plus en plus carnivore. Les élevages industriels intensifs, en réunissant un très grand nombre de bêtes, favorisent la diffusion des virus – d’autant plus facilement que manipulées et sélectionnées pour être les plus rentables possibles, elles présentent une faible diversité génétique. Celle-ci les rend plus sensibles à la diffusion d’un virus. Par ailleurs, ces nombreuses bêtes produisent une telle quantité d’excréments que leurs usages comme engrais agricoles sont insuffisants à les éliminer. Ils sont donc stockés et s’infiltrent dans les sols et les nappes phréatiques, contribuant là encore à la diffusion de bactéries (notamment Escherichia coli).
Les scientifiques sont donc très clair.e.s : les causes de ces flambées de maladies infectieuses sont à chercher du côté de la diminution de la biodiversité. Les responsables sont : le changement climatique d’une manière générale, mais aussi plus précisément le saccage de forêts sauvages pour y substituer des cultures industrielles massives ou des élevages en batterie. Cette crise n’est pas un fléau divin ou naturel, elle est l’un des résultats d’une surexploitation capitaliste de la nature. Les solutions sont à chercher dans la structuration de lieux de production à petite échelle, faisant fond sur une économie circulaire, déglobalisée, connectée au milieu naturel.
Pour la plupart d’entre nous, nous découvrons ces mécanismes à l’occasion de cette épidémie qui affecte soudain très directement nos vies. Ils sont cependant bien connus, non seulement des scientifiques, mais aussi des grandes entreprises de l’agro-business. Les hommes et les femmes qui les dirigent, pris.e.s dans la folie d’un système emballé, font le choix conscient de poursuivre leurs entreprises de saccage et de mise en danger de l’humanité. Quand nous émergerons de nos jours confinés, pas plus qu’avant ces grandes entreprises d’agro-business, soutenues par les Etats, ne seront décidées à renoncer à leurs profits. Ce sera à nous de rendre impossible la poursuite de leurs entreprises meurtrières.