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Pourquoi nous avons peur de la police. Et pourquoi il faut surmonter cette peur

« Y a des fois où je me sens seule
Y a des fois où j’ai peur de ma gueule
Ma gueule d’étranger
Ma gueule qui sait pas où aller »
Camélia Jordana, Ma gueule, 2014.

 

#MoiAussiJaiPeurDevantLaPolice

Une vive émotion a accompagné les courageuses déclarations de la chanteuse Camélia Jordana et la pathétique réaction de Castaner. Conformément à son rôle, ce dernier volait au secours de la police et se rangeait derrière ses syndicats d’extrême droite comme il l’a déjà fait mille fois. Résultat : Plus de 50 000 tweets pour le hastag #MoiAussiJaiPeurDevantLaPolicechacun rappelle son expérience traumatisante, les multiples ratonnades, les brutalités odieuses, les mutilations à répétition quand ça n’est pas tout simplement la mort et le crime toujours impuni.

Cette affaire révèle une fois encore la fracture qui oppose la police et une partie de la population : celle issue de la colonisation et qui fait l’objet d’une violence d’Etat particulière dans les quartiers populaires, mais aussi les zadistes qui inventent une vie en luttant contre l’avancée du désert et les manifestants qui constituent une menace un peu trop vivante pour le pouvoir, les gilets jaunes en sont la plus récente illustration. Ils sont, nous sommes, de plus en plus nombreux à avoir peur de la police, et en conséquence à la détester, elle et ce pouvoir qui ne tient plus que par elle.


La police fonctionne naturellement à la peur. Elle est en son principe même terroriste


Une telle déclaration pourtant relève de l’évidence et s’accorde avec l’expérience la plus immédiate de centaines de milliers de personnes. La vieille « peur du gendarme » est constitutive du gendarme lui-même. La violence en acte est toujours aussi violence en puissance. La force qui s’exerce produit dans le même temps la peur de cette force. C’est d’ailleurs l’un de ses objectifs. Il n’y a pas d’autorité sans marquage effectif des corps et pénétration affective des esprits : la claque, la matraque ou le LBD produisent inévitablement un sentiment de peur. Et tout gouvernement sait que ce sont les âmes qu’il faut d’abord gouverner.

La fonction politique réelle de la police est de maintenir l’ordre (inégalitaire par essence) et de réprimer ce qui vient le contester. Elle fonctionne naturellement à la peur. Elle est en son principe même terroriste. « En mutiler un, pour en terroriser cent ; ou cent pour en terroriser dix-mille », telle est la logique par exemple des mutilations à répétition. Réprimer et terroriser dans le même geste. La peur est en dernière instance l’une des façons de gouverner.


C’est la peur de la police qui a tué Zied et Bouna


C’est ce qui explique pourquoi ils sont si nombreux à fuir à la vue de la police. Non pas qu’ils aient quelque chose à se reprocher. A part de le fait d’être un peu trop basané et d’avoir été l’objet de multiples humiliations. C’est la peur de la police qui a fait courir Zied et Bouna et les a menés à se réfugier dans un transformateur EDF. C’est elle aussi qui a tué Salom et Matisse, mortellement percutés par un train : « C’est allé hyper vite, entre trois et cinq minutes. On était assis dans la cité, ils sont entrés à six en uniformes avec leurs matraques. Ils ont couru vers nous, ils voulaient nous attraper. On a eu peur et on est partis en courant ». Pourquoi ont-ils eu peur ? « C’est ceux qui nous frappent tout le temps, pour rien, explique Aurélien, blessé au bassin et au visage et obligé de se déplacer en fauteuil roulant. On ne voulait pas se faire éclater encore une fois ».

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La peur d’un contrôle. La peur de la Bac. La peur de se manger des coups et des insultes, et un outrage si on la ramène un peu trop. Certains n’hésitent pas à sauter à l’eau comme cet adolescent à Quimper. Voilà qui en dit long sur la peur que la police inspire.


Croire qu’on ne risque rien face à la police est proprement dangereux


C’est que souvent, la peur de la police peut sauver. Une grande partie de ceux qui se sont fait blesser ou tabasser n’ont pas été assez méfiants. Beaucoup de gilets jaunes mutilés en témoignent. Ils étaient pris dans des affrontements et essayaient d’en sortir en s’approchant des forces de l’ordre de la manière la plus pacifique qui soit. Croire naïvement qu’on n’a rien à craindre en face des forces de l’ordre est on ne peut plus dangereux. Et que dire de ceux qui ont perdu une main ou un œil pour être allé manifester. Comment s’imaginer un instant que la police utilise de telles armes ? Ou qu’elle est capable d’une telle violence. Ne pas avoir peur de la police, c’est en fait trop mal la connaître.

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Qui dira aussi la peur des parents ? Et comment ne pas prévenir ses enfants de la manière la plus claire qui soit de la menace absolue que constitue la police, quitte à se faire un vecteur inconscient de cette peur. Il n’y a aucune raison de se croire en sécurité en leur présence. Tout au contraire ordonne la plus extrême des prudences. On sait, qu’il suffit de pousser une poubelle devant un lycée pour se faire éborgner au flashball. On peut aussi se faire littéralement fracasser la tête, comme Maria, cette jeune marseillaise de 19 ans (photo d’illustration) ; ou partir en garde à vue et ne jamais en sortir vivant comme Wissam El-Yamni ou encore Adama pour ne citer qu’eux.


Il arrive parfois que la peur de la police n’opère plus. Ce sont des corps résistants qui se dressent alors


Pourtant si la terreur est permanente, elle ne suffit pas à faire taire les corps pour de bon. Le rêve de toute police serait de nous terroriser au point de nous soumettre définitivement. Il faudrait se laisser insulter, frapper, réprimer sans broncher. Mais comment rester passif face à la violence subie ? Il arrive parfois que la peur de la police n’opère plus. Ce sont des corps résistants qui se dressent alors. Réponses, coups rendus, bataille rangée, émeute, soulévement.  Les situations ne manquent pas où l’obstacle que constitue la police est défié, voir surmonté. Si l’ordre règne trop souvent, il échoue à régner toujours. Alors la peur change de camp.

ddd

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Photo d’illustration : Maria, 19 ans, rouée de coups de pied et de matraque par des policiers en marge d’’une manifestation de « gilets jaunes » . Son cerveau, notamment, a été endommagé. Elle a déposé plainte pour tentative d’’homicide, violences volontaires aggravées et non-assistance à personne en danger (Médiapart).

 

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