Ce récit retrace une part des événements qui ont eu lieu ce samedi 24 novembre à Paris. Il fait part de ce que nous avons vécu et ne prétend pas être exhaustif.
Nous arrivons sur les Champs-Élysées vers 14h30, en plein affrontement, au beau milieu des barricades. Face à la répression policière, la foule semble au premier abord désemparée. Chaque tir de gaz lacrymogène s’accompagne d’une salve de grenades désencerclantes ou explosives (GLI-F4) et parfois de jets du canon à eau. Chaque fois les manifestants battent en retraite dans une course folle pour finalement revenir à la charge face aux lignes de CRS. Malgré la zizanie générale, les gilets jaunes - bien plus nombreux que les 8 000 annoncés par le gouvernement ! - ne faiblissent pas : des barricades sont sans cesse construites, enflammées puis reconstruites. Comme d’habitude, les manifestants ne manquent pas d’humour : très vite des engins de chantier sont « réquisitionnés » et commencent à sillonner la place, conduits par des gilets jaunes rigolards. Une voiture de la Brigade Anti Criminalité est pillée puis brûlée sur l’avenue.
La police commence sérieusement à dégager l’avenue des Champs Élysée à partir de 17h environ. Autour des Champs, des groupes se dispersent, d’autres se forment, beaucoup persistent à rester, bien décidés à aller « chercher Macron » à l’Élysée. On a jamais vu ça, notre groupe composé de centaines de personnes est un patchwork de tous les milieux et tous les âges allant du père de famille ouvrier au jeune de banlieue énervé. On tente tant bien que mal de se rendre à l’Élysée mais les forces de l’ordre parviennent à nous en éloigner à coup de lacrymo et de grenades.
À la Madeleine, on aperçoit un gilet jaune qui s’est fait interpellé par un escadron de CRS. Aussitôt des hués retentissent et tout le monde se rapproche pour réclamer sa libération. Les policiers prennent peur et tentent de disperser les assaillants avec une grenade désencerclante mais les manifestants ripostent illico : une magnifique reprise de volley leur renvoie la grenade entre les pattes. Sous la pression, les CRS reculent et libèrent le type. Une arrestation a été évitée ! Une nuée jaune s’engouffre ensuite dans les ruelles, un véhicule de police déboule, la tension monte, c’est le chaos, un plot de chantier traverse les airs et atterit sur le pare-brise. La voiture fuit tant bien que mal par une rue adjacente sous les hourras de la foule.
Retour aux Champs-Élysées. Un homme aurait perdu des doigts à cause d’une grenade. La colère gronde, la foule est prévenue et se dirige vers l’avenue. « Tout le monde déteste la police ! ». Les Champs sont littéralement occupés, l’avenue est à nous, nous sommes quelques milliers. Moment d’accalmie surréaliste pendant la tempête : des lampions s’élèvent dans le ciel, un football s’improvise, les gens soufflent et prennent le temps de discuter. Bouteille de maalox à la main, on vient nous voir : « -C’est quoi ça ? -Du maalox, ça protège contre les lacrymos. -Ah ouais trop bien ! Vas-y j’peux m’en mettre ? ».
La mi-temps est de courte durée : les CRS chargent, cette fois ils veulent nous évacuer pour de bon. Les canons à eau remontent rapidement l’avenue et contournent les barricades enflammées jusqu’à la place de l’Étoile qui baigne dans le gaz lacrymogène. À l’Arc de Triomphe, les manifestants se dispersent à nouveau en groupes de plusieurs centaines de personnes. L’agitation est totale, tout le monde met du cœur à l’ouvrage, les habitués de la casse se retrouvent spectateurs de leurs propres pratiques. Les barrières et le matériel de chantier sont déployés sur la route avant même qu’on ait pu les atteindre. Quoi qu’en est dit le gouvernement, c’est bel et bien une foule hétéroclite poussée par la rage qui prend part à l’émeute. Les forces de l’ordre nous talonnent, tout le monde s’échine à les tenir à distance et à les ralentir. De nouvelles barricades sont élevées, des brasiers constellent la chaussée. On n’en croit pas nos yeux. Un Franprix échappe de peu au pillage mais tous ne sont pas si chanceux, le mobilier urbain est attaqué et une banque qui a le malheur de se trouver là n’est pas épargnée.
Notre groupe se disperse finalement aux abords de la place de l’Étoile. La fête se termine : la place a été reprise par la police et la circulation est rétablie. Quelques manifestants irréductibles brandissent des fumigènes. L’un d’eux se fait littéralement casser la main par un tir de LBD (balles de caoutchouc). Chaque heure passant, le sentiment de sympathie à l’égard de la police qui animait la foule s’est transmué en défiance pour tout ou partie des gilets jaunes qui ont tenu les Champs. Lentement la conclusion s’impose : ils ne nous rejoindront pas. Il y a longtemps que le quartier le plus bourgeois de la capitale n’avait vu un peuple en colère sous son balcon.