Pour le meilleur et pour le pire du pire, le mouvement des gilets jaunes ne cesse de surprendre.

Pour le meilleur…

On est en en présence d’un mouvement inédit qui a réussi à bloquer de nombreux points, en impactant nombre de zones commerciales, sans passer par des centrales syndicales ou des partis politiques. Si les administrateurs des pages facebook jouent évidemment un rôle important, c’est spontanément que les gens se donnent rendez-vous pour le lendemain ou décident de rester la nuit. Les pages facebook jouent alors un rôle secondaire. S’il se dit volontiers citoyen et apolitique, ce mouvement est aussi largement auto-organisé. Les rumeurs disent que des routiers vont rejoindre les gilets jaunes. Ce matin le rond point des vaches était toujours bloqué.

Comme de nombreux autres points et certains dépots pétroliers. Une journée nationale est annoncée sur Paris le 24 novembre. Dimanche, il y avait une ambiance de fête sur le rond point des vaches, entre la foire et un soir de victoire de l’équipe de France. Des sourires, du bordel, des familles avec enfants, beaucoup plus de femmes, beaucoup plus de mixité, de la solidarité, des vieux qui amènent leur fauteuil pliable pour assister aux pitreries des bloqueurs à chaque passage de voiture.

Si beaucoup de gilets témoignent d’une sympathie spontanée à l’égard de la police, elle s’est effritée assez facilement chez certains gilets jaunes à chaque fois que les policiers sont intervenus pour expulser les bloqueurs. Samedi soir sur le rond point des vaches, c’était bien des gilets jaunes qui se sont affrontés avec les force de l’ordre, portés par la colère de se faire déloger. Un gilet jaune a éte blessé au flashball à Quimper où des affrontements ont eu lieu.

 

Il se pourrait que l’adage selon lequel TOUT LE MONDE déteste la police devienne encore un peu moins faux. Tout comme le manifestant de base est hanté par la figure du casseur ou de l’élément extérieur (le « black bloc »), certains gilets jaunes fantasment sur le même casseur extérieur (qu’on appelle alors « le jeune de quartier fouteur de merde »). Ces rumeurs sensées justifier les interventions policières sont savamment distillées par cette même police, et relayées par les organisateurs tout comme les journalistes locaux. Certains jeunes de quartiers sont venus et ils aimeraient bien en effet se mêler à la fête. Mais comment ?

… et pour le pire du pire.

L’expression terrifiante du sexisme, du racisme et de l’homophobie. Des humiliations, des agressions et parfois des lynchages d’une violence à vomir comme à Saint-Quentin où une femme a été forcée de retirer son voile, ou encore à Bourg-en-Bresse où un couple homosexuel a été attaqué. Précisons que dans le premier cas d’autres gilets jaunes ont tenté d’aider et de protéger cette femme avant d’être pris à partie à leur tour.

Les organisateurs-administrateurs de page facebook condamnent et se désolidarisent de tels actes, à Saint-Quentin mais aussi à Cognac où c’est une femme noire qui s’est fait agresser. On peut supposer qu’ils sont réellement choqués par de tels gestes. Ils sentent bien aussi, comme beaucoup, que même si ces faits sont minoritaires et qu’ils ne sont pas publiquement assumés (au contraire, les administrateurs suppriment régulièrement les propos racistes sur les pages Facebook), ils fragilisent cette mobilisation en la montrant sous son pire aspect – dont se repaissent évidemment les médias.

En effet, ce ne sont pas les prétendus casseurs ou les éléments extérieurs qui sont une menace pour ce mouvement. Mais tous ceux qui sont prêts à agresser d’autres personnes pour des motifs racistes, sexistes et/ou homophobes. Nous continuons de penser, avec d’autres (Nantes Révoltée, LaMeute et Dijoncter notamment) que ce mouvement mérite notre attention et que cette lutte est légitime. Les affects racistes et homophobes, s’ils sont bien présents, ne sont ni hégémoniques ni le moteur de cette colère – comme c’était le cas par exemple dans la manif pour tous. Sinon il faudrait effectivement la déserter sur le champ.

Quelque chose se passe à n’en pas douter. Quelque chose qui nous force à sortir des codes politiques dans lesquels nous sommes habitués à évoluer. Et qui pose des questions inédites et terriblement difficiles. Alors qu’est-ce qu’on fait ? On continue d’accumuler les raisons de mépriser « ces beaufs racistes » en faisant tourner compulsivement sur son compte facebook tous les cas d’agression racistes et homophobes pour conforter l’idée que tout gilet jaune est un facho en puissance et que ce mouvement est vraiment trop pourri pour y tremper l’orteil ? Ou alors on met les mains dans le camboui et on rejoint ceux qui s’organisent pour tout bloquer.

On continue (ou on commence) à aller sur place, et on se demande comment lutter contre ces formes de racisme et d’homophobie en sachant qu’on ne pourra pas les contenir toutes  On peut déjà faire forcer les adminitrateurs facebook en publiant sur ces pages à avoir une position claire en se démarqusant de toute ambiguité sur ce sujet – pour devenir membre d’un groupe il faut souvent accepter une charte de bonne conduite. Il faut aussi que tous les gilets jaunes témoins de ce genre de violence interviennent directement pour y mettre fin.

On peut aussi commencer à se demander quels types d’énoncés faire circuler lors de ces blocages. Quel slogans écrire sur des banderoles. Quels tract rédiger à destination des gilets jaunes ? Quelles discussions impulser ? Y aurait-il moyen d’organiser des discussions collectives voir des assemblées ?

Bref tout recommencer à zéro sur un terrain inconnu : pourquoi le racisme, le sexisme et l’homophobie sont-ils un piège politique ? Qu’est-ce qui fait qu’un ennemi est un ennemi en politique ? Contre quoi nous battons-nous ? Et pourquoi cette bataille est celle des blancs comme celles des français issus de la colonisation ?

Si nous pensons que le fascisme est une menace historique sérieuse, comment prendre le risque de déserter une lutte qui joue et jouera un rôle fondamental dans la politisation des milieux populaires sous des formes inédites ? La question s’adresse évidemment à toutes les forces de contestations antifascistes et révolutionnaires, autonomes, syndicales et organisationnelles.

Bref, face à un apolitisme de façade, il serait peut-être temps de commençer à faire de la politique pour de bon.