Dans la rueEn lutte

« On ne fait pas une révolution en collant des gommettes ». À propos des gilets jaunes et des casseurs.

Samedi, des milliers de gilets jaunes (plus de 8000, on vous assure) ont déferlé sur Paris et sa célèbre avenue, avec la ferme intention d’ « aller chercher Macron » à l’Élysée. Ils ont trouvé devant eux des milliers de policiers, qui par un usage extrême de la force, les en ont empêché. 5000 grenades lacrymogènes, des centaines de blessés, une main arrachée. Les manifestants ont alors logiquement réagi : pavés et barricades. Certains ont profité du moment pour s’offrir les denrées de luxe, habituellement inabordables, qui les guettaient de l’autre côté des vitrines. Dior s’en rappellera et peut-être qu’une retraitée aura sous son sapin une bague valant 10 SMIC. Et c’est tant mieux.

Mais depuis dimanche on nous sert la soupe habituelle : « c’est la faute aux casseurs ». C’est un discours parfois repris par les gilets jaunes eux-mêmes, sur les actions de blocages ou les ronds points. Ce genre de constructions médiatiques, abondamment servies par BFM-TV, ne vise qu’un seul objectif : diviser le mouvement en distiguant les « bons » et les « mauvais » manifestants. Ne tombons pas dans ce piège. C’est l’ensemble des gilets jaunes qui a réagi avec colère à la violence policière. S’il y avait sans doute des manifestants plus aguerris, ils ont eux-mêmes été débordés par cette rage. Il n’y a pas de colère populaire sans casse.

Sans préjuger de l’avenir du mouvement des gilets jaunes, on peut affirmer qu’aucune révolution n’a démarré sans insurrection, et aucune insurrection sans émeute :

« Le 28 avril 1789, la révolution commença ainsi : on pilla la belle demeure, on brisa les vitres, on arracha les baldaquins des lits, on griffa les tapisserais des murs. Tout fut cassé, détruit. On abattit les arbres ; on éleva trois immenses bûchers dans le jardin. Des milliers d’hommes et de femmes, d’enfants, saccagèrent le palais. Ils voulaient faire chanter les lustres, ils voulaient danser parmi les voilettes, mais surtout, ils désiraient savoir jusqu’où l’on peut aller, ce qu’une multitude si nombreuse peut faire. Dehors, il y avait une masse de trente mille curieux. Mais on est désarmés, on n’a que des bâtons et des pavés. Et voici que les gendarmes arrivent. La foule lance une grêle d’injures et de sifflets. Depuis les toits, il pleut des pierres et des ardoises. On dépave la rue Montreuil. Quel bonheur de caillasser les argousins ! Pas de liberté qui ne passe par là. » (Éric Vuillard, 14 juillet)

Mai 68 ? A-t-on oublié l quartier latin, les voitures retournées, les barricades et les lancés de pavés ?

Novembre 2018 ? « Les interpellés de samedi ont entre 20 et 30 ans. Ils sont ouvriers, mécaniciens, cuisiniers, charpentiers maraîchers, plombiers. Mais aucun d’eux ne fait partie de mouvements extrémistes, de droite comme de gauche. » (Le Figaro).

Samedi 24, contrairement à ce qui disent tous les commenteurs, Paris a connu une véritable émeute populaire (du vieux français : émotion et du latin populor : ravager, dévaster).

Pendant une révolution, il n’y a pas de « casseurs ». Il y a simplement des gens qui estiment leur cause légitime et se donnent les moyens d’aller jusqu’au bout.