Après un dévoilement clinquant du lieu tenu secret, après le siège de plusieurs heures de la police, après le départ de ces mêmes policiers, l’occupation Surgissement dans un bâtiment désaffecté (71 avenue Jacques Chastellain) a pu ouvrir ses portes. Au cours d’une première assemblée de lutte réunissant dans la joie environ 150 personnes, des personnes à l’initiative de l’événement ont pu présenté ses motivations et ses ambitions. Bien que les forces de l’ordre aient évacuées l’occupation vendredi 4 mai, il nous paraissait important de relayer ce qu’il s’est vécu et raconté pendant ces quatres jours intenses. Voici une retranscription de la prise de parole de présentation lors de la première assemblée de lutte :
Nous, à l’initiative de Surgissement, sommes de ceux qui soutiennent les luttes et les bouleversements profonds qu’elles sous-tendent. Occuper en mai 2018, c’est une manière pour nous de prolonger ce qu’il s’est joué de décisif et d’irréversible il y a 50 ans, pendant les années les plus subversives de l’après guerre et notamment durant le célèbre mois de mai.
Loin des commémorations institutionnelles, nous revendiquons un certain héritage de ces années là que l’on pourrait résumer en trois points :
- Les pratiques de lutte. Au delà des formes pré-établies de la contestation au sens classique du terme (grève et manifestations), mai 68 a vu naître d’autres formes telles que les occupations de facs, d’usines et parfois même de quartiers entiers par l’émeute. Des formes dites de « violence politique » perçues à l’époque par le mouvement comme des pratiques légitimes de soulèvement. La propagande gouvernementale et médiatique visant à isoler les « blousons noirs », la « pègre » et autres éléments dits extérieurs n’aura pas eu raison de l’assentiment quasi-général du mouvement envers ces pratiques.
- Les rencontres explosives. Etudiants-ouvriers, pègre-jeunes intellectuels, comités d’étudiants-écrivrains. Autant de jonctions décisives qui ont été provoqué et rendu possible par le débordement des cadres des appareils syndicaux et par le bouleversement du cadre de la contestation classique régulée habituellement par les négociations syndicats/gouvernement. L’exemple de Renault Cléon est significatif à ce sujet : alors qu’un cortège d’étudiants se dirigeaient vers l’usine occupée en mai 68, les cadres CGT ont fermé les grilles. La base syndicale et ouvrière, notamment les jeunes, s’y sont opposés et les grilles furent rouvertes. C’est donc un moment où la question des identités est brouillée. C’est finalement une sorte de masse anonyme et hétérogène qui s’est abandonnée au bouleversement et à la subversion.
- La suspension du temps. A travers la grève, l’occupation et l’émeute s’est vécu ce que l’on pourrait qualifier un état d’exception révolutionnaire à travers lequel on a paralysé ce qui habituellement paralyse : le bon fonctionnement des usines, des facs et des flux. Les grévistes et leurs soutiens organisent alors le ravitaillement et mettent en place des radios pirates. Les lieux occupés sont mis à contribution de la lutte. Les Beaux-Arts occupés par exemple permettent la production d’affiches sérigraphiés pour tout un tas de secteurs en lutte avec le matériel disponible sur place. Une profusion de jeunes, artistes, groupes de musique sont bouleversés par ce mois de mai dans un mouvement que l’on pourrait qualifier de contre-culturel. D’un coup, le vent de subversion ne se limite plus à la seule revendication syndicale/salariale/étudiante mais se propage à la totalité de l’existant et de l’existence.
A l’inverse nous ne nous reconnaissons moins dans le caractère nostalgique du style « il faut refaire 68, il faut être des millions dans les rues, avoir des taux de grève record ». C’est toujours quelque chose de brandit sans conséquence et qui nous condamne à l’immobilisme. Non pas que nous souhaitons pas être des millions, mais l’exemple historique de mai 68 démontre justement que si un mouvement de masse est né, c’est que d’une part il y avait une situation objective favorable et d’autre part que la question des pratiques et des rencontres décisives ont permis d’ouvrir des brèches, des possibles et des dépassements.
On peut dire aussi que l’invocation « il faut être des millions » est d’avantage stérile aujourd’hui dans la mesure où le travail et la production se sont complètement modifiés et ont des conséquences directes sur nos manières de lutter . Délocalisation, fragmentation du processus de production en différents pôles dispersés et hyper-spécialisés, dématérialisation du travail, hyper-précarisation sont les nouvelles donnes qui ont au moins deux effets :
- L’impossibilité de lutter à partir d’identités ou de catégories sociaux-professionnels qui ont été totalement brouillées voir dissoute.
- L’impuissance des appareils syndicaux de masse. Dans un contexte où l’identité « ouvrière » est désuète et que les phénomènes corporatistes sont faibles, les appareils peinent à mobiliser. Les derniers mouvements sociaux se sont alors repliés sur des revendications uniquement défensives et ont été dans la plupart des cas défaits. On ne parvient à mobiliser que sur la thématique de la défense de nos conditions d’exploitation actuelles pourtant déjà bien précaires et insatisfaisantes, et à de rares exceptions, on ne lutte plus pour l’amélioration de nos conditions.
Ce que cela produit, du côté de ceux qui ne se laissent pas écraser, c’est des prises d’initiatives déterminées indépendamment du calendrier syndical « central ». En 2016, de nombreux secteurs syndicaux ou unions départementales se sont autonomisés dans leurs pratiques (de blocages, d’actions en tous genres) et dans le rythme donné à la lutte. Du côté de la jeunesse et des précaires, c’est le phénomène cortège de tête qui a permis d’ouvrir un espace politique dans lequel, comme dans certains épisodes de 68, une masse hétérogène et anonyme a pu se livrer à des pratiques subversives et renouer avec un sentiment de puissance au sein de la lutte.
L’autre modification considérable depuis 50 ans, c’est l’ouverture de nouveaux fronts dont la question environnementale et la question de la vague migratoire historique dont nous sommes les contemporains. De nouvelles pratiques de lutte telles que les ZADs ou les réseaux de solidarité de migrants dans les villes ou aux frontières ont permis de décaler le prisme de la lutte de l’unique question des conditions de travail. On a de nouvelles lignes de fracture qui opposent schématiquement le nihilisme des gouvernements occidentaux à ceux qui prennent au sérieux la perspective d’une vie joyeuse, solidaire, commune, non-économique, non-désastreuse et qui s’organisent en conséquence.
Ce n’est pas tant une convergence abstraite que l’on prône mais plutôt de prendre le temps (indépendamment du rythme syndical et de la succession de dates de mobilisation) pour partager et affiner la perception des conditions qui nous sont faites et de créer les ponts qui nous paraissent pertinents entre différents manières de se confronter au monde. C’est la modeste ambition de l’occupation de ce bâtiment désaffecté pour une durée d’un mois et des moments de rencontres, de discussions et de fêtes qui s’y tiendront.